LA FARCE

Peut-être la candidature d’A. Montebourg aura-t-elle été la goutte d’eau qui fait déborder le vase électoral. Désormais, cette élection présidentielle de 2022 tourne à la farce. Nous allons cesser de compter les candidats, car il y en a trop, et il finit même par y en avoir tellement qu’ils ne représentent plus personne.

La cuisine électorale

Les mots, toujours les mots : le mt « farce » est, d’abord, un terme culinaire : issu d’un mot latin, farcire, terme d’élevage qui désigne le fait d’engraisser des animaux, il désigne une façon de remplir, de bourrer un aliment avec une garniture. On connaissait les tomates farcies, les oies farcies, nous connaissons désormais l’élection farcie. L’élection présidentielle est farcie de candidats. En effet, tandis que les partis n’en finissent plus de farcir leurs primaires, que la candidature d’A. Montebourg vient s’ajouter à toutes les autres, sans être issue ni légitimée par aucun parti, et que les Verts n’en finissent plus de jouer aux primaires, à la première signification du terme farce s’en ajoute une autre : celle qui, dérivée de la première, désigne la pièce de théâtre, puis le jeu.

 

L’élection tourne au feuilleton

L’information relative à l’élection présidentielle tourne au feuilleton. On ne cherche plus à s’informer sur le discours des candidats, sur leurs projets, sur les rassemblements qu’ils organisent : nous nous informons seulement pour savoir quels sont les candidats du jour, à combien nous en sommes au total. Dans une élection classique, le temps qui précède l’élection, dans les médias, est un temps de débat, mais aussi de réflexion critique des citoyennes et des citoyens, qui cherchent à construire leur opinion, à préparer leur engagement électoral. Cette année, non : le temps qui précède l’élection es tune sorte de carnaval, de foire, de marché aux candidats. Dans ce marché, chacun va mettre en valeur sa personnalité, son portrait, sans trop se soucier de ses propositions, qui, d’ailleurs, de plus en plus, sont celles d’une personnalité et de moins celles du parti qu’il représente. C’est l’autre dimension du feuilleton qu’est devenue l’élection présidentielle : il s’agit, comme dans les séries télévisées, du récit des aventures de quelques personnages. Deux caractéristiques de l’élection présidentielle son ainsi dues à l’accroissement démesuré du rôle des médias audiovisuels dans la communication politique : le rôle des personnes, leur portrait, leur mise en scène, et la dimension spectaculaire de l’élection, qui s’éloigne du politique et se rapproche de plus en plus de ce que son les séries : une œuvre de télévision. On finit par se demander si la multiplication des candidats tient réellement à leur souhait de mettre en avant leur personnalité dans le cadre de l’espace politique ou s’il ne s’agit pas, plus simplement, de mettre en valeur leur portrait, ce que Max Weber appelait leur charisme. Encore faut-il qu’ils en aient, du charisme, ce qui n’est pas vraiment sûr aujourd’hui. Quand Max Weber parlait du charisme des figures politiques, il s’agissait d’un ensemble de traits séduisant les citoyennes et les citoyens, mais, parmi ces traits, figurait encore le projet politique. Depuis que nous avons les médias audiovisuels, il s’agit moins du projet que des traits des personnages, de leur mise en scène dans un espace public de moins en moins politique qui se confond de plus en plus avec un espace de spectacle.

 

Les élections primaires

Aux épisodes connus de la «  série présidentielle » (appelons l’élection ainsi, c’est plus clair) s’en est ajouté, depuis quelque temps, un nouveau : les « primaires ». Cet épisode-là est directement importé du pays d’origine des séries : les Etats-Unis. À force de singer les Etats-Unis et de nous emplir de la culture nord-américaine, en particulier dans le domaine de l’audio-visuel, nous copions même leur processus électoral, en complétant le feuilleton électoral et l’attente des résultats dans la confrontation entre les candidats par une sorte de « feuilleton préalable », celui de la désignation des candidats par les partis. Sauf qu’aux Etats-Unis, il n’y a que deux partis qui connaissent le processus des primaires : les Démocrates et les Républicains, parce qu’en réalité, ils constituent les seuls grands partis. Les primaires peuvent donc y avoir une signification, car, au sein de deux partis, il peut y avoir des tendances et des engagements politiques assez distincts les uns des autres et assez nombreux pour correspondre, somme toute, dans cette culture politique, à ce que sont les partis dans notre culture. Dans notre pays, à l’approche de l’élection présidentielle, ce sont trois partis, le P.S., les Républicains (tiens : encore une dénomination importée des Etats-Unis) et les Verts, les écologistes. Cela signifie que nous ne connaissons pas encore tous les candidats qui s’opposeront aux candidats que nous connaissons déjà. Pour ajouter un peu de sel au feuilleton, le président sortant fait planer un doute sur sa candidature. Nous sommes tout excités à cet épisode de la série : Monsieur Macron sera-t-il candidat ou non ? On pourrait intituler cet épisode : « Les Voyages de Monsieur Macron » ou encore « En attendant Macron ». Finalement, le candidat sortant fait sa primaire à lui tout seul.

 

La série d’horreur

Reparlons tout de même un peu de politique, car c’est tout de même de lui qu’il s’agit. Le trésor caché que cherchent à découvrir les personnages de la série, le secret caché de famille qu’ils essaient de découvrir (choisissez ce qui vus plaît le mieux comme type de série), c’est l’État. Peut-être, dans les rayons des revendeurs de CD de séries de fiction, se trouvera-t-il bientôt un rayon consacré aux séries politiques. Un scénario commence à se dessiner de plus en plus, histoire d’apparenter la série aux films d’horreur, très prisés, comme nous le savons tous, par les amateurs de séries. Ce scénario (je retarde un peu la chute de la phrase pour faire languir mes lecteurs, pour ajouter du piment à la série), ce scénario, donc, c’est le combat final entre deux personnages aussi épouvantables l’un que l’autre (à moins que l’un le soit tout de même davantage, je ne dirai pas lequel) : Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Ces deux personnages de la série représentent, en quelque sorte, l’affrontement entre un état autoritaire et un état mou, entre une idéologie qui réduit l’État à un pouvoir autoritaire, raciste et ségrégationniste et une idéologie qui réduit l’État à n’être qu’un pouvoir cherchant le développement et l’accroissement des capitaux et des fortunes. C’est que, comme toutes les séries, celle dont je vous parle manifeste une simplification excessive du récit et des personnages. Nous sommes désormais loin des débats complexes et approfondis de l’espace politique, qui étaient l’occasion, pour les partis et pour les candidats, d’approfondir et d’affiner leur discours et leurs projets : non, nous nous risquons de nous trouver devant un épisode final de la série consistant en une opposition simpliste entre un candidat du peuple et un candidat des riches. Tout semble se passer comme si les partis de gauche recherchaient une telle issue au feuilleton électoral. En multipliant les candidatures à gauche, au lieu de faire en sorte qu’il n’y ait qu’un candidat unique de la gauche au premier tour pour être sur d’être en mesure d’être seul à s’opposer au président sortant au second, et, donc, de l’emporter, les partis de gauche émiettent les candidatures au premier tout pour être sûrs de ne pas être au second, et, ainsi, en quelque sorte, pour être sûrs de ne pas remporter cette élection. Finalement, la gauche se livre à la réduction de cette élection à un feuilleton en se présentant, elle-même, comme une figure de fiction. Tant que l’opposition entre la gauche et la droite consistait dans une opposition entre une gauche qui posait le réel des problèmes et proposait des mesures réelles pour mettre fin aux difficultés du peuple et une droite qui dissimulait la réalité des difficultés du pays sous les apparences d’une idéologie réduite à de l’imaginaire, les choses étaient simples : il y avait la rationalité » d’un côté et l’irrationalité de l’autre. Nous n’en sommes plus là, et peut-être, si cette évolution a commencé il y a longtemps, est-elle plus sensible cette année. J’ajouterai qu’il y a désormais un épisode de la série que nous commençons à connaître : celui qui consiste à faire vibrer la fibre citoyenne des électeurs de gauche en les incitant à voter à droite au second tour pour éviter l’extrême droite. Sauf que, cette fois, la série a un peu changé par rapport aux versions précédentes. En effet, le président sortant est un candidat d’un libéralisme ravageur qui détruit le pays et la candidate du Rassemblement national a mieux compris les choses que son père et elle, en quelque sorte, « civilisé » ce parti. L’issue de la série n’est donc, pour une fois, pas écrite d’avance.

Nous n’avons devant nous qu’une façon de mettre fin à la farce, d’en finir avec la réduction de l’élection présidentielle à une série de fiction : revenir à la politique, retrouver le véritable sens de la citoyenneté.

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