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Billet de blog 23 novembre 2023

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REPENSER LA GÉOPOLITIQUE

Notre monde est traversé de violences et de guerres. Même si de timides accès à la paix semblent s’ouvrir à Gaza, la paix et la sécurité semblent des mots oubliés. La géopolitique peut-elle nous faire comprendre cette régression ?

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Qu’est-ce que la géopolitique ?

La géopolitique est une conception de la politique qui n’est plus pensée ni mise en œuvre à l’échelle de la ville, de la cité, comme dans l’Antiquité, ni à l’échelle de plantation comme dans la modernité, mais à l’échelle du monde, de , la terre. Selon le Trésor de la langue française informatisé, créé en suédois en 1889, le mot apparaît en français pour la première fois en 1929. Cela nous indique que la formation et l’usage de ce mot datent de l’époque de la mondialisation naissante, celle des premiers médias d’information et des premières pratiques financières à l’échelle internationale et, surtout, celle de la guerre que l’on considère comme la « première guerre mondiale ». Si la politique a toujours consisté à la fois dans des logiques de pouvoir associant les pouvoirs nationaux à la recherche de domination de plusieurs pays les uns par les autres, l’apparition de ce mot témoigne d’une élaboration de la rationalité du politique à l’échelle du monde. La géopolitique consiste à penser la politique et les logiques de pouvoir dans des dimensions qui se situent au-delà des pays pour se projeter dans des regards politiques sur le monde. Ce changement de paradigme tient, d’abord, bien sûr, au changement de dimensions des échanges commerciaux, économiques et financiers lui-même lié au changement de dimension des transports et des déplacements, mais il tient aussi à une interconnexion de la vie économique des pays qui remettent à dépendre les uns des autres dans leur développement et dans leur croissance. Finalement, les espaces nationaux deviennent trop petits pour leurs habitantes et leurs habitants.

Logiques inconscientes de la géopolitique

Mais il importe, avant tout, de comprendre que la géopolitique se fonde sur une dimension inconsciente. L’appartenance à un pays, la citoyenneté nationale, se fondent, sans doute, sur le refoulement du fameux désir d’aller voir ailleurs : : la géopolitique, c’est, un peu, comme toujours, l’histoire de l’herbe que l’on croit (ou que l’on espère) plus verte de l’autre côté. La géopolitique, c’est l’expression du désir refoulé de la mondialité du fait politique. Si les pays se sont, depuis toujours, donné des frontières, c’est bien parce qu’il fallait empêcher celles et ceux qui y vivent d’aller voir les pas d’à côté. La frontière n’est pas seulement le tracé des limites d’un territoire, mais elle est aussi l’expression du pouvoir exercé sur ce territoire. Cette dimension inconsciente de la géopolitique repose, finalement, sur l’interdît de la mondialité du genre humain, sur le fait que la dimension politique de notre identité consiste à la fonder sur la clôture des territoires dans lesquels elle s’exprime - quitte à ce que cette clôture soit elle-même mouvante : des territoires comme celui des États-Unis se sont construits progressivement, d’Est en Ouest, en imposant le pouvoir des hommes et des femmes venus d’Europe aux populations qui vivaient là avant eux. La colonisation ibérique de l’Amérique dite « latine » s’est fondée sur la conquête des pays dans lesquels vivaient les populations autochtones. Ces colonisations se sont fondées sur l’imposition d’une langue venue d’ailleurs, l’anglais, l’espagnol ou le portugais, tandis que la colonisation française imposait le français aux pays conquis en Afrique. L’usage imposé des langues d’autres pays a refoulé l’identité des pays colonisés même quand ils ont retrouvé leur indépendance en censurant (c’est bien le sens du refoulement) l’expression et le développement de leurs cultures nationales. C’est pour de telles raisons que la géopolitique se fonde sur des logiques inconscientes, qu’elle est le moyen de penser cet inconscient des pays dans l’espace public du monde.

Au sortir de la guerre de 1939-1945 : le conflit entre l’Est et l’Ouest

La géopolitique a été structurée par les guerres, qui ont, en quelque sorte, recomposé les identités nationales. C’est ainsi qu’à l’issue de la seconde guerre mondiale, à la fois en raison des logiques d’alliances entre les nations et en raison de la division du monde européen en deux blocs, le bloc occidental, libéral, et le bloc oriental, dominé par l’Union soviétique, la géopolitique a été fondée sur une confrontation entre ce que l’on appellera le monde de l’Ouest et ce que l’on appellera le monde de l’Est. La géopolitique est, ainsi, encore dominée par le monde européen et nord-américain. Cette confrontation entre l’Est et l’Ouest ignorera les autres pays du monde, les nations non européennes, comme s’il n’existait que l’Europe et l’Amérique du . C’est que les pays d’Asie sont encore moins développés, en particulier sur le plan industriel, les pays africains sont encore soumis à la colonisation européenne et les pays océaniens sont, eux aussi, soumis à une forme de colonisation, notamment britannique.  Le conflit entre l’Est et l’Ouest va susciter une violence aveugle de la guerre en structurant le monde.

Après les colonisations : le conflit entre le Nord et le Sud

Le conflit entre l’Est et l’Ouest va se trouver, en quelque sorte, remplacé par le conflit entre le Nord et le Sud. Au Nord de l’Équateur, les pays, notamment industrialisés s’inscrivent dans une économie fondée sur la production et le commerce transnationaux et caractérisée par l’importance de la vie financière, tandis qu’au Sud, les économies sont souvent des économies en voie de développement et les nations n’ont pas adhéré à l’hégémonie du libéralisme comme les pays du Nord. Le conflit entre le Nord et le Sud va, ainsi, fonder la géopolitique sur une confrontation entre des nations aux logiques et aux identités profondément différentes, qui s’ancrent dans le temps long. Mais le Nord et le Sud vont aussi construire leurs identités sur les guerres, notamment sur les guerres de décolonisation, et sur l’émergence de nouvelles hégémonies. Enfin, cette confrontation entre le Nord et le Sud va prendre la forme de la revendication des identités religieuses qui, pour beaucoup de pays, ne sont que des façons de s’opposer aux anciens colonisateurs. C’est, en particulier, le cas, aujourd’hui, pour la religion musulmane. Mais l’opposition entre le monde du Nord et celui du Sud va aussi s’inscrire dans l’élaboration de nouvelles économies politiques, le Sud entendant, de cette manière, se libérer de l’hégémonie économique du Nord.

Les guerres d’aujourd’hui : l’Ukraine et Gaza

On ne peut pas comprendre la guerre de Gaza sans la situer dans cette logique géopolitique nouvelle dans laquelle les pays du Sud cherchent à se libérer de l’emprise des pays du Nord. En effet, l’opposition entre les cultures arabes et la culture israélienne est aussi une confrontation entre le Nord et le Sud, l’état contemporain d’Israël ayant été fondé au sortir de la guerre de 1939-1945 dans le cadre d’une politique plus globale qui a remodelé les pays du Proche-Orient. Quant à la guerre de l’Ukraine, on ne peut pas la comprendre en-dehors d’une recherche de libération de ce pays des dominations imposées aux pays d’Europe centrale et d’Europe orientale par ce « partage » entre l’espace d’influence américaine et occidentale et l’espace d’influence soviétique imposé à Yalta au cours des négociations entre Churchill, Roosevelt et Staline. Ces guerres de Gaza et d’Ukraine ne sont, en réalité, que de derniers soubresauts de la deuxième guerre mondiale.

Une rationalité géopolitique

C’est que la géopolitique ne peut se concevoir que dans le temps long. Les pays, les espaces, les domaines d’influence, de guerre et de paix, sont construits et structurés dans un temps qui n’est pas celui des événements et des acteurs politiques, mais qui est celui des mémoires, souvent inconscientes, des pays et de celles et ceux qui les habitent. La rationalité géopolitique se pense nécessairement dans le temps long du monde. Mais on peut aussi insister sur la nécessité de ne pas penser la géopolitique dans le temps court des événements, des guerres, des biographies, mais de la situer dans le temps long des cultures et des significations. Enfin, la rationalité géopolitique se situe dans le temps long des évolutions que les acteurs politiques ont toujours cherché à éluder ou à dénier, comme les politiques du climat. Une géopolitique du climat, comme une géopolitique des richesses et des pauvretés est devenue nécessaire - voire urgente - à construire.

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