L’ÉTAT ET LE COMMUNAUTARISME

C’est un propos récent d’Emmanuel Macron, selon lequel le communautarisme ne se confond pas avec le terrorisme, qui m’engage à proposer cette réflexion sur le rôle de l’État à l’égard du communautarisme et sur la signification qu’il peut revêtir aujourd’hui, dans les sociétés politiques contemporaines.

L’ÉTAT ET LE COMMUNAUTARISME

C’est un propos récent d’Emmanuel Macron, selon lequel le communautarisme ne se confond pas avec le terrorisme, qui m’engage à proposer cette réflexion sur le rôle de l’État à l’égard du communautarisme et sur la signification qu’il peut revêtir aujourd’hui, dans les sociétés politiques contemporaines. 

L’espace politique et les communautés

Qu’appelle-t-on une « communauté », et pourquoi cette figure de la vie politique est-elle contestée et, pourquoi, en même temps, occupe-t-elle une place importante, aujourd’hui, dans le débat public ? La confrontation entre les communautés et le rôle de l’État est ancienne, sans doute dans tous les pays, mais particulièrement en France, où une véritable lutte contre le clivage du pays entre communautés a orienté l’engagement pour la laïcité de l’État, notamment depuis ce que l’on a appelé les guerres de religion, au seizième siècle. Pour mettre fin à cet épisode sanglant de l’histoire de notre pays, Henri IV a été l’un des premiers à engager la séparation de l’Église et de l’État : l’édit de Nantes (1589), en instituant la tolérance des religions manifestait le refus d’engagement de l’État dans une religion ou dans une autre. Même s’il fut abrogé par Louis XIV, pour qui le catholicisme redevenait une religion de l’État, les lois de la Troisième République venaient, en 1905, renouveler la séparation de l’Église et de l’État en instituant, de nouveau, la laïcité des institutions de notre pays et, en particulier, de l’école. C’est enfin le Conseil national de la Résistance qui faisait de la laïcité un des principes fondamentaux de son projet politique et social. Toutes ces expressions de la laïcité visent, certes, à assurer que le pouvoir de l’État ne risque pas d’être affaibli par des pouvoirs exercés par les institutions religieuses, à affirmer le primat du politique sur le religieux et la séparation de ces deux formes d’expression du politique, mais, elles visent, surtout, à lutter contre les risques de division et de morcellement de la nation entre communautés. La laïcité est bien ce qui fonde la distinction de l’espace politique et des communautés. La présence et l’expression de plusieurs identités religieuses, en France, expliquent l’importance de la laïcité de l’État, mais il s’agit aussi de garantir que l’espace national ne fasse pas l’objet de divisions, de fragmentations, de morcellements de toutes sortes liés, comme dans d’autres pays, aux discriminations entre les religions et entre les communautés. La colonisation a pu faire renaître des tendances au communautarisme dans notre pays, à la fois en entraînant des flux de migrations qui expliquent eux-mêmes l’expression d’identités religieuses que l’on ne connaissait pas auparavant, et en entraînant, notamment lors de la décolonisation et, notamment, au moment de la guerre d’Algérie, ce que l’on pourrait appeler le transfert dans le pays des conflits entre cultures et entre religions, et, ainsi, la naissance de formes diverses de communautarisme.

 Communautés et formes multiples de ségrégation

Si la logique même des communautés doit être tenue à l’écart des institutions et du fait politique – et, cette fois, dans notre pays, mais, d’une manière générale, dans toutes les cultures et dans toutes les sociétés politiques, c’est parce que la fermeture des communautés sur elles-mêmes signifie la naissance d’une logique de ségrégation – qui, au-delà, conduit au racisme et aux discriminations entre identités culturelles et religieuses. C’est bien la raison pour laquelle la lutte contre le principe même du communautarisme doit fonder les engagements politiques contemporains.  En effet, les ségrégations dont il est question ici peuvent prendre de multiples formes : qu’il s’agisse du racisme, des ségrégations dans l’enseignement – en particulier dans l’enseignement privé, ou des ségrégations dans le domaine de l’emploi et des métiers, les ségrégations doivent être combattues car elles font courir le risque d’un affaiblissement des activités sociales dans tous les domaines, et, au-delà, elles entrainent le risque de conflits et de violences de nature à faire courir le risque d’une disparition des structures sociales d’intégration et d’échanges culturels. Ne nous trompons pas : les formes diverses du sionisme ou du fondamentalisme islamiste manifestent, partout où elles s’expriment, les tendances au communautarisme et au repli des communautés sur elles-mêmes, en entrainant les risques de conflit et de violence qui peuvent aller au-delà de ce que nos sociétés peuvent supporter.

 Intégration, libéralisme et communautarisme

Mais, bien sûr, c’est aussi dans la logique du libéralisme dominant qu’il importe de penser aujourd’hui le communautarisme. Si le communautarisme connaît aujourd’hui une forme de regain ou de réveil dans notre pays, comme dans de nombreux pays dans le monde, ce n’est pas seulement en raison de la montée en puissance des expressions du fait religieux, c’est aussi en raison de l’affaiblissement des états et des institutions publics lié aussi à la montée du libéralisme. C’est que, comme nous l’a enseigné Marx, on ne peut séparer le politique et l’économie, c’est que l’évolution des faits politiques a toujours aussi une signification économique – à moins qu’il ne faille plutôt dire le contraire : l’économie est toujours politique car elle a toujours une signification pour les institutions, les pouvoirs et les identités politiques. En laissant les marchés et les espaces d’échanges économiques et financiers libres de toute contrainte politique des états, le libéralisme rend aussi possible la montée des formes diverses de communautarisme qui appellent la montée de la violence. De la même manière que l’on ne peut pas séparer l’économie et le politique, on ne peut pas séparer les formes diverses de la violence économique de l’ensemble des formes de violence qui se manifestent dans l’espace politique. Si le communautarisme occupe une place, aujourd’hui comme, sans doute, depuis toujours, dans l’espace économique, c’est qu’il concourt à l’affaiblissement des parties de la société qui ne peuvent s’y intégrer car elles ne sont pas reconnues par les identités dominantes. C’est ainsi que naissent et s’accroissent les faits d’exclusion, en particulier d’exclusion économique et de pauvreté (la pauvreté n’étant que le nom de l’exclusion économique), d’exclusion de l’emploi, dominé par des logiques d e marché, sans que la puissance publique ne puisse le réguler dans une société libérale, et d’exclusion culturelle, notamment d’exclusion de l’école, des médias et des institutions culturelles. À terme, ne nous trompons pas : ce que nous promet le libéralisme, c’est le retour des ghettos – qui, déjà, dans certains pays, prennent la forme de ghettos de riches ou, dans certaines banlieues, de ghettos de pauvres.

 L’État et le communautarisme

C’est bien pour cet ensemble de raisons qu’une des missions essentielles de l’État est de lutter contre les discriminations et contre les communautarismes, car, si le communautarisme, comme le dit E. Macron, ne se confond pas dans l’immédiat avec le terrorisme, il en porte la promesse pour les temps à venir. C’est bien pourquoi le recul de l’État est grave car il permet la montée des formes de ségrégation et de discriminations. C’est la raison pour laquelle les mesures récentes rendant possible la privatisation des routes, que le Parti de la démondialisation, le PARDEM, a signalées récemment, ne doivent pas se comprendre seulement dans leur dimension économique : la privatisation des routes, en-dehors de l’affaiblissement de l’État auquel elle contribue, porte en elle le risque du morcellement et de la fragmentation de l’espace public qui peut, ainsi, être livré aux formes, à la fois économiques et politiques, de la ségrégation sociale et institutionnelle. L’État doit absolument s’engager dans le rôle qui doit être le sien : la préservation des espaces publics des échanges et des circulations, des espaces publics des formes de la communication et de la culture, des espaces publics de communication et de la relation à l’autre.

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