UNE IDENTITÉ MÉDITERRANÉENNE (1)

Il y a quelque temps, nous avions abordé ici la question de l’espace méditerranéen et de son devenir. Nous souhaitons questionner aujourd’hui ce que pourrait être une identité méditerranéenne dans le monde contemporain.

Une histoire ancienne

Bien sûr, tous les pays ont une histoire ancienne, bien sûr, dans tous les pays, dans toutes les parties du monde, on sait que des peuplements se sont manifestés depuis toujours. Mais la Méditerranée et l’espace méditerranéen sont porteurs d’une histoire ancienne commune, d’une histoire ancienne partagée, ce qui n’est pas le cas de toutes les histoires et de toutes les civilisations du monde. Rappelons-nous, comme nous l’avons déjà fait dans « Mediapart » : Braudel est peut-être le premier historien à avoir proposé une histoire du monde méditerranéen. C’était à l’issue de la deuxième guerre mondiale, la France en était encore à ce que l’on a appelé la Libération. Sous la direction de L. Febvre, F. Braudel soutenait, puis publiait, une thèse sur la Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. De cette manière, Braudel témoignait d’une recherche et d’une réflexion situant l’histoire du monde méditerranéen à la fois au seizième siècle, au moment du règne de Philippe II en Espagne, et, bien plus loin, en montrant comment l’histoire de ce monde n’avait pas commencé à cette époque, mais bien plus loin dans le temps – sans doute au temps de la préhistoire. Mais, si nous invitons aujourd’hui à réfléchir à cette identité méditerranéenne, cela montre que l’histoire de ce monde est une histoire, en quelque sorte, à plusieurs étages.

Cette histoire est scandée par plusieurs époques, par plusieurs repères. Il s’agit, au fond, d’une histoire d’empires qui se sont succédé dans le même espace. En effet, il ne faut pas attendre le seizième siècle pour que se manifeste une histoire de la Méditerranée. Dans l’Antiquité, déjà, l’histoire de la culture grecque est une première manifestation du monde méditerranéen. Ce que nous a appris la culture hellénistique, qui succède, dans le temps, à l’époque d’Athènes et du monde politique grec, est peut-être le premier témoignage de figures historiques partagées. Cette culture sera suivie par l’institution progressive de l’empire romain, qui constituera peut-être le premier empire de notre temps. L’empire romain aura à la fois une incidence politique, puisqu’il s’agira d’une première forme d’impérialisme, et une incidence culturelle, puisqu’il laissera des traces de sa domination, d’une forme d’hégémonie, dans tous les pays dans lesquels il aura été institué. Un troisième empire précèdera le monde de Philippe II, dont parle Braudel : l’empire ottoman. Lui aura, comme l’empire romain, une durée, une longévité considérable, puisqu’on date son émergence de la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, date qui, en même temps, figure la fin de l’empire romain d’Orient, et qu’il ne s’éteindra qu’avec la fin de la première guerre mondiale. En effet, l’empire turc s’alliera à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, et, ainsi, perdra la guerre et sera brisé, morcelé, à l’occasion des traités qui suivront la guerre. De cette manière, l’empire ottoman sera fragmenté en un grand nombre d’états-nations qui constitueront l’espace de l’Europe centrale et celui de la Méditerranée de notre temps.

La connaissance et la compréhension de cette évolution de l’identité méditerranéenne nous permettent de mieux comprendre le monde méditerranéen contemporain, ce qu’il est devenu et l’ensemble des conflits et des tensions qui le caractérisent aujourd’hui.

 

Une culture d’échanges

Sans doute est-ce une caractéristique du monde méditerranéen depuis toujours : c’est la mer qui constitue le bien commun à tous les pays qui font partie de cet espace. Mais, comme la mer est commune à tous ces pays, c’est une culture de navigations, de déplacements, et, donc, d’échanges et de commerce, qui fonde l’identité méditerranéenne dans l’histoire. À la fois en permettant les échanges et les relations entre tous les pays qui la bordent et en les rendant, en quelque sorte, nécessaires, la Méditerranée aura constitué une sorte de ciment pour cette culture d’échanges que nous connaissons aujourd’hui – depuis toujours.

Il s’agit, ainsi, d’abord, d’un espace économique. La culture méditerranéenne est une culture qui se fonde sur la politique de l’économie, sur ce que l’on appellera, après Marx, l’économie politique. Cet espace n’a jamais été institué par des lois communes, par des normes partagées, il n’aura jamais fait l’objet de régulations reconnues par tous les acteurs qui y interviennent, mais le fait est là : c’est bien autour de la Méditerranée, et grâce à elle et aux flux qu’elle aura toujours permis, que se sera instituée cette culture d’échanges qui, depuis toujours, aura habité l’espace méditerranéen, lui aura, en quelque sorte, donné une première signification, l’expression d’une première identité, son identité économique.

Mais cet espace aura été aussi celui d’échanges culturels, esthétiques, patrimoniaux. Si ce sont les marchands qui auront donné sa première identité au monde méditerranéen en engageant leur activité dans tous les pays qui en font partie, ce sont les artistes, les philosophes, les acteurs culturels, qui lui auront donné sa signification, en exprimant une identité partagée. Cette culture d’échanges aura aussi porté sur l’architecture et sur les manières communes d’habiter l’espace, de lui donner des formes et de construire un patrimoine commun.

 

Une identité commune

Cette identité commune se manifeste, d’abord, par des paysages semblables. Sans doute dans tous les pays de la Méditerranée trouve-t-on les mêmes paysages. Cela signifie que les habitants des pays de cet espace auront toujours été porteurs de regards communs sur le monde qui les entoure, auront été, en quelque sorte, éduqués à observer le monde avec les mêmes regards, à l’aménager avec les mêmes outils et en suivant les mêmes procédures, à l’habiter avec des yeux semblables.

Mais ces paysages communs auront aussi été habités par des préoccupations climatiques semblables. L’importance prise aujourd’hui par la dimension climatique des politiques publiques est, sans doute, de nature à renforcer encore davantage l’identité méditerranéenne en fondant ce que l’on peut appeler une politique climatique commune.

Par ailleurs, la culture ancienne du commerce et de l’échange aura contribué à élaborer une approche commune du fait politique. Les pays de la Méditerranée auront toujours conçu la vie politique et l’engagement en les fondant sur des dynamiques d’échange – qu’il s’agisse d’échanges entre les pays et entre les cultures ou d’échanges entre les acteurs économiques. Le marché, qu’il s’agisse de l’agora athénienne, du forum latin ou des formes contemporaines de l’échange, aura toujours eu une importance commune dans tous les pays de l’espace méditerranéen.

Mais cette importance des faits partagés qui construisent une histoire et une culture commune aura dans le même temps, été à l’origine de tensions, de conflits et même de guerres qui auront contribué à dégrader de la même manière tous les pays méditerranéens. L’histoire du monde méditerranéen est aussi une histoire de guerres, de violences, depuis les commencements de l’institution de l’empire romain jusqu’à la guerre de Palestine qui dure depuis la dissolution de l’empire ottoman, alors que les Palestiniens n’ont jamais été consultés sur leur devenir institutionnel.

Un monde politique sans cesse en construction

C’est que le monde méditerranéen est un espace politique sans cesse en construction, sans cesse en devenir. Une première expression de cette évolution incessante est, sans doute, l’histoire des religions, des croyances et des cultures religieuses dans l’espace de la Méditerranée. Que l’on soit croyant ou non, que l’on entende ou non leur donner une place dans le monde politique, les religions ont toujours joué un grand rôle dans la construction de l’identité méditerranéenne, ne serait-ce que parce que la Méditerranée est l’espace dans lequel se sera institué le monothéisme et les grandes religions qui s’inscrivent dans ce cadre, la religion juive, le christianisme et la religion musulmane. Sans doute, d’ailleurs, est-ce en raison de ce partage d’une mémoire commune que ces religions se seront toujours affrontés dans l’histoire de la Méditerranée – et continuent à s’affronter aujourd’hui.

Ce monde politique en construction continuelle se fonde aussi sur une mémoire partagée d’événements communs. C’est parce qu’ils auront été les acteurs des mêmes événements, au cours desquels ils se seront affrontés ou unis, que les habitants de l’espace méditerranéen y élaborent une histoire commune, depuis l’Antiquité.

Mais, si nous revenons à ce que l’on peut appeler les présupposés de cette histoire commune, la Méditerranée est une mer en quelque sorte fermée, elle constitue le trait commun à tous les pays d’un monde clos. Cela permet de mieux comprendre que ce monde ait toujours été un monde de tensions et même de violence en même temps qu’un monde de cultures communes.

Ce sont ces tensions et ces fractures que nous lirons la semaine prochaine.

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