POLITIQUE DE LA MÉDIOCRITÉ

Ce qui frappe, dans le débat qui s’est engagé ces temps-ci autour de la demande de la ministre de l’Enseignement supérieur d’une étude sur « l’islamo-gauchisme », c’est, surtout, la médiocrité de cette initiative et de la discussion qui s’engage autour d’elle, qui, en réalité, est une sorte de symptôme de la médiocrité du débat public contemporain.

L’exigence de la laïcité est un impératif du politique

Ce qui frappe, tout d’abord, c’est qu’il soit nécessaire que soit rappelé l’impératif absolu de la laïcité dans la vie politique et institutionnelle de notre pays. Il est impensable qu’il faille que J.-L. Mélenchon en vienne à rappeler cet impératif et que, pour cela, il suscite une discussion à gauche, alors que la laïcité est un des principes sur lesquels repose notre République depuis la Révolution et que ce principe a été rappelé en 1905 par la séparation de l’Église et de l’État dans notre pays. Si, quand ce principe a été proclamé par les acteurs politiques à ces deux époques, et s’il a été rappelé à plusieurs reprises dans notre histoire, c’est que, comme, d’ailleurs, tous les principes sur lesquels repose notre République, il a souvent été menacé. Or, il l’est de nouveau aujourd’hui, mais il ne l’est pas par une seule religion mais par toutes. Ne nous leurrons pas : ce n’est pas seulement l’islamisme qui menace la laïcité en France, mais ce sont toutes les religions qui se manifestent dans notre pays – et, d’ailleurs, dans tous les pays. Mais, si les religions ont retrouvé, aujourd’hui, une vigueur qu’elles ne connaissaient pas auparavant, si les engagements religieux semblent, de nos jours, plus vivants et plus forts que les engagements proprement politiques, si les pouvoirs des institutions religieuses semblent, aujourd’hui, menacer les pouvoirs politiques et démocratiques, c’est, avant tout, parce que les engagements politiques ont perdu de leur vigueur, c’est, avant tout, parce que les partis et les identités politiques semblent avoir déserté l’espace public, c’est, avant tout, parce que les citoyens ne se reconnaissent pas dans les acteurs politiques, dans leurs discours et dans leurs expressions. S’il faut rappeler l’impératif de la laïcité, seul en mesure de permettre une vie politique pleinement démocratique, c’est parce que les acteurs politiques semblent l’avoir oublié. Peut-être est-ce cela qui est grave aujourd’hui. Au lieu d’être mise en œuvre et engagée par des acteurs qui soient porteurs d’un véritable projet, la vie politique est dominée par des acteurs et des pouvoirs qui reposent sur des engagements et sur des discours religieux. Ce qui a changé depuis la Révolution et la loi de 1905 instituant la séparation de l’Église et de l’État, ce sont les identités religieuses qui se confrontent les unes aux autres et qui se confrontent avec les acteurs politiques. En effet, il ne s’agit plus, pour l’État et pour les acteurs politiques, de se prémunir et de se défendre contre les assauts de l’Église catholique et contre ses acteurs, mais de se protéger contre toutes les autres religions présentes dans notre pays, notamment depuis la décolonisation et depuis les incidences de la mondialisation.

 

La médiocrité d’une politique de la discrimination

Mais il n’y a pas que cela. Si la ministre de l’Enseignement supérieur a pu se permettre de tenir un tel discours sur « l’islamo-gauchisme », c’est, avant tout, parce que ce genre d’attaques médiocres, minables, sans autre justification que la discrimination, ont fini par se multiplier, c’est, d’abord, parce que les véritables acteurs politiques sont absents de l’espace public, parce que le débat d’idées et la confrontation entre les engagements n’existe plus en France – et, sans doute, d’ailleurs, pas plus dans les autres pays. Si le sionisme et l’intégrisme musulman ont pu se développer et croître à ce point dans le monde entier, c’est parce que la vie politique est dominée, sans doute dans tous les pays, par une politique de la discrimination. Au lieu de se fonder, comme dans tous les espaces démocratiques, sur la confrontation entre les idées et entre les engagements, la vie politique est dominée par les discriminations qui empêchent le débat en empêchant les citoyennes et les citoyens d’opposer les uns aux autres les projets politiques et les engagements, en privant celles et ceux qui habitent un pays de se retrouver tous dans un véritable débat et devant de véritables choix fondés sur des projets clairs et argumentés. Au lieu de se fonder sur des projets qui expriment différentes manières de proposer des devenirs différents pour les pays qu’ils représentent, le débat public finit par ne plus se fonder que sur l’exclusion et sur l’enfermement, qui, si l’on réfléchit bien, reviennent au même. C’est, d’ailleurs la signification, aujourd’hui, du confinement, des masques, et du couvre-feu, justifiés par la menace de la pandémie. Au lieu de prendre la forme d’idées et de se baser sur de véritables identités politiques, le débat n’existe plus, parce que l’espace public est interdit. Comme l’a, d’ailleurs, montré la discussion sur le projet de loi à propos du « séparatisme », ce n’est que sur l’interdit et sur la répression que se fonde l’organisation du débat public, faute d’avoir de véritables projets à proposer aux citoyennes et aux citoyens. Et, de fait, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2022 – autant dire de demain, les partis, à droite comme à gauche (à quelques exceptions près), ne proposent plus de projets, mais ne se manifestent plus que sur la menace de la montée au pouvoir du Rassemblement national, au lieu de se demander pourquoi et comment il a pu se faire qu’en 2002, pour la première fois, un candidat du Front National arrive au second tour de l’élection présidentielle.

 

Un débat public caractérisé par un regard minable sur le politique

Voilà le mot qui vient à l’esprit quand on observe de façon un peu objective et distanciée ce qu’est devenu le débat public : il s’agit d’un débat minable et médiocre. Nous ne sommes plus devant Napoléon le petit, comme Victor Hugo désignait Napoléon III, nous sommes devant ce que sont devenus les acteurs et les engagements : ils sont petits, tout petits. Peut-être est-ce pour cela que les Etats-Unis finissent par aller sur Mars pour proposer une issue à la médiocrité du débat public, alors que les milliards qu’ils ont engagés dans cette expérience auraient sans doute été mieux engagés pour nourrir celles et ceux qui ont faim dans notre monde, pour remédier aux inégalités imposées par la montée de la pauvreté dans tous les pays. C’est qu’à côté de celui de la laïcité, un autre impératif semble avoir été oublié dans le monde, celui de l’égalité. Alors qu’il s’agissait d’un principe absolu du politique, l’égalité n’existe plus dans les projets de société, comme si les acteurs politiques n’avaient plus pour exister que le seul moyen d’être supérieurs aux autres dans une inégalité revendiquée et légitimée, inconsciemment ou non. C’est cela, ce regard minable sur le politique : un regard sur le politique qui repose sur le souci de la supériorité économique sur l’autre, au lieu de reposer sur l’impératif de l’égalité. Faute d’être en mesure, en l’absence de véritables projets, de s’offrir aux choix de leurs concitoyennes et de leurs concitoyens, les acteurs politiques s’opposent les uns aux autres sur de petits programmes, sur des catalogues d’avantages et d’inconvénients, plutôt que sur des projets de société. Au moment d’une élection, les électrices et les électeurs finissent par ne plus choisir un engagement, une identité, un idéal politique qui leur réponde, parce qu’il n’y en a pas, mais ils sont réduits à choisir entre des catalogues de proposition. Et, en plus, comme ces propositions ne sont pas livrées à domicile, les voitures particulières envahissent les espaces urbains, histoire de renforcer l’isolement de celles et de ceux qui y vivent en se réfugiant dans leurs voitures pour éviter de rencontrer le regard de l’autre – qui, d’ailleurs, n’en a peut-être pas, lui non plus. Ce regard minable sur le politique se fonde sur le souci de se protéger contre l’autre dans la ségrégation et la discrimination au lieu de se fonder sur la recherche d’une véritable vie sociale et du souci de la solidarité.

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