Bernard Lamizet
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Billet de blog 26 mai 2022

UN GOUVERNEMENT SANS ORIENTATION

Presque un mois après sa réélection, le 16 mai, E. Macron a annoncé qu’il choisissait E. Borne comme première ministre, et la composition du gouvernement a été connue le 20 mai. Tant de temps pour cela ?

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Lenteur ou indécision

Alors qu’il n’y avait pas, cette année, de période de transition liée à un changement de président, il a fallu presque un mois au président réélu le 24 avril pour annoncer la composition du gouvernement. On peut, bien sûr, expliquer cela par le souci de doser savamment les équilibres politiques au sein de l’exécutif. Mais on peut aussi comprendre cela comme un signe de plus de l’indécision de l’exécutif. C’est bien cela, le problème, quand on prétend ne pas avoir d’identité politique tranchée, quand on se prétend de droite et de gauche « en même temps » : le « en même temps » reflète, en réalité, une indécision, une absence de choix, le souci d’éviter la confrontation qui, seule, peut fonder une identité politique dans le débat public. Mais, surtout, ce n’est pas tant cela qui est inquiétant : après tout, on pourrait se dire que l’indécision du président peut être associée à des choix clairs du gouvernement, mais, en réalité, nous nous trouvons devant un gouvernement lui-même sans choix et sans identité clairs, car il est, comme souvent sous la cinquième république, soumis aux décisions et aux choix du président. Alors, quand ce dernier n’en a pas, c’est l’exécutif tout entier qui est frappé de cette sorte d’indécision. Car, en réalité, quand ce sont l’indécision et la lenteur qui gouvernent, cela manifeste une sorte de vide du pouvoir. On a eu l’expérience pendant le premier quinquennat d’E. Macron : il semble avoir été élu pour manifester le vide du pouvoir politique, la réalité des pouvoirs semblant exercée par les pouvoirs économiques et financiers et le débat public semblant ne pas avoir de signification politique. Une fois de plus, un E. Macron se trouvait peut-être à sa place dans des positions de technocrate, de haut fonctionnaire, mais cela ne fonde pas une identité politique et cela ne donne pas une orientation. En-dehors de la poursuite de l’affaiblissement de l’État, on ne sait toujours pas où va l’exécutif, où il conduit le pays, dans quelle direction il exerce son pouvoir.

Significations du choix de la première ministre

Nommée première ministre le 16 mai, soit, donc, presque un mois après l’élection présidentielle, E. Borne était ainsi chargée de former un gouvernement, mais on se rend bien compte qu’elle n’a fait, en la matière, qui suivre les directives du président et manifester son accord avec ses choix. Comme elle est elle-même issue du gouvernement de J. Castex, son choix ne constitue pas un gage de renouvellement, il ne s’agit pas d’une dynamique de transformation ou d’évolution. Il n’y aura pas de changement dans la politique gouvernementale. Mais, il y a un « en même temps » : elle a fait partie du cabinet de L. Jospin quand celui-ci était premier ministre durant le septennat de J. Chirac, après les élections législatives de 1997. Il s’agit donc d’une femme de cabinets ministériels, c’est-à-dire d’une femme qui n’est pas connue par un engagement politique manifeste, elle n’a jamais été élue, et, comme elle fit partie du cabinet d’un dirigeant socialiste, le président entend peut-être manifester qu’il est « en même temps » de gauche et de droite. Sauf qu’elle a mis en œuvre la réforme des retraites voulue par E. Macron qui constitue, elle-même, une régression sociale considérable et violente. À cet égard, on ne peut, par conséquent, pas relever dans ce choix une volonté de renouvellement, mais un signe de la volonté de l’exécutif de poursuivre sa politique libérale de perte des acquis sociaux. Enfin, la première ministre sera chargée de mettre en œuvre une politique écologique. Or, comme rien de sérieux n’a été fait dans ce domaine au cours du premier mandat d’E. Macron, on a du mal à percevoir ce que serot les choix écologiques de la première ministre.

La « transition écologique »

C’était cela, la grande innovation promise par E. Macron : le premier ministre allait être personnellement chargé de l’écologie et, assisté par plusieurs ministres, il allait ainsi piloter une politique ambitieuse dans ce domaine. Mais il y a plusieurs éléments qui viennent montrer qu’il n’en est rien. D’abord, ce choix de charger la première ministre de ce « portefeuille » montre que le chef du gouvernement n’est, au fond, qu’un ministre comme les autres. Comme il est chargé d’un département ministériel, on peut certes dire que c’est une façon de manifester l’importance que l’exécutif donne à ce département, mais, surtout, on peut dire que c’est une manière d’affaiblir son autorité sur le gouvernement en faisant du chef du gouvernement un simple ministre. Par ailleurs, sur le choix même des mots, on se demande bien, depuis longtemps, ce que signifie ce terme, « transition ». S’il y a transition, c’est pour aller quelque part, pour changer de lieu. Mais, en l’occurrence, vers quel objectif sommes-nous devant une « transition » ? Nous voilà de nouveau devant l’indécision. L’innovation consiste à prévoir une transition, écologique de surcroît, mais c’est dommage : on a oublié la boussole…Une transition sans but n’est qu’une transition vers le vide du pouvoir.

Un gouvernement de cohabitation entre des cultures politiques différentes

Dieu sait que nous avons entendu des mots et des mots sur les « gouvernements de cohabitation », mais il s’agissait de cohabitation entre une tête de gauche de l’exécutif et une autre tête de droite. Il y avait, ainsi, une « cohabitation » entre des orientations différentes qui vivaient dans une confrontation. Or, aujourd’hui, c’est au sein même du gouvernement qu’il y a une cohabitation. Entre la conception autoritaire de la police et de l’ordre figurée par le ministre de l’intérieur, maintenu à sa place, G. Darmanin, et l’ouverture à des cultures différentes symbolisée par le ministre de l’éducation nationale, P. Ndiaye, s’instaure, certes, une « cohabitation », mais celle-ci risque, surtout, de manifester une soumission accrue au pouvoir du président. En divisant pour mieux régner, celui-ci cherche, surtout, à établir une domination encore accrue sur un gouvernement qui, contrairement à ce qu’écrit la Constitution dans son article 20, n’est pas en mesure de « déterminer et de conduire la politique de la Nation ». Nous revoilà donc devant la volonté d’hégémonie du président, à ceci près que cette hégémonie n’est pas orientée vers des choix clairs, mais vers un non-choix. Cela peut expliquer l’absence d’expression claire des orientations de l’exécutif. S’il n’exprime pas d’orientations, c’est, sans doute, tout simplement, qu’il n’en a pas. Sans orientations, l’État n’est plus politique, son orientation n’a plus de significations. C’est bien cela, le libéralisme : les choix ne sont plus déterminés par les pouvoirs politiques mais par les acteurs des pouvoirs des grandes entreprises et des grands acteurs financiers.

Des absences elles-mêmes significatives

Comme souvent, ce sont les absences, les vides, qui permettent de mieux comprendre les choix. Alors que ces deux domaines ont toujours été dirigés par des administrations dirigées par des ministres, le logement et les transports sont absents du gouvernement Borne. Cela veut dire que l’exécutif n’entend intervenir dans aucun de ces deux domaines, alors qu’il s’agit de champs en crise, en situation d’urgence économique et sociale. Cela s’explique par le choix de ne pas intervenir en laissant ces domaines au marché. Le libre jeu du marché dans le domaine des transports signifie à la fois que ce domaine va échapper aux contraintes sociales et environnementales qui ne peut être issues que de l’État, et laisser le domaine du logement au marché laisse prévoir la poursuite d’une régression considérable dans le domaine du logement social et dans celui de la politique de la ville. Ces absences comme les autres « non-choix » du gouvernement Borne permettent de mieux comprendre sur quoi E. Macron faisait reposer sa réélection : l’affaiblissement de l’État et du politique.

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