RETOUR SUR UNE ADRESSE

Dans une « adresse aux Français », prononcée mardi soir, le président de la République a précisé en quoi consisterait, désormais, la politique engagée par l’exécutif au sujet du Covid—19.

 Un bilan et un calendrier

Le président a commencé son propos par une esquisse de bilan. Tout en tressant des lauriers à la politique menée en France et en se félicitant des progrès obtenus, il a esquissé un point de la situation dans notre pays et dans le monde, en soulignant que la situation demeurait « préoccupante ». Comme d’habitude, nous avons été, en quelque sorte, bercés par un discours associant la louange et l’insistance sur le bilan positif et la menace et l’inquiétude justifiant la poursuite d’une politique de la contrainte. Nous commençons à connaître ce qui caractérise le discours d’E. Macron, qui consiste toujours dans un discours ambigu – ou symétrique, si l’on préfère, dans une rhétorique associant le positif et le négatif, comme dans une forme de refus de choisir, qui vient se heurter à la logique du pouvoir.

Le calendrier, lui, est fixé : c’est samedi, le 28 novembre, que s’ouvrira « une nouvelle étape ». Mais, au fond, cette étape n’apporte rien de bien nouveau, sinon, une sorte d’adaptation des règles du confinement. C’est toujours la logique de la restriction et du contrôle qui marque la conception du pouvoir exprimée par le discours d’E. Macron. Les commerces et les bibliothèques pourront rouvrir et les rencontres sociales reprendre, nous serons même autorisés à nous déplacer, mais tout cela se fera dans le cadre de strictes règles de limitation.

Le calendrier présenté par le président de la République se marquera par la levée du confinement le 15 décembre, même si des limites seront apportées, à la fois quant au nombre de personnes pouvant se rencontrer (les manifestations demeureront interdites) et quant à la nature des activités sociales : les bars et les restaurants demeureront fermés.

Ce n’est que le 20 janvier que le confinement pourra être levé, même si le couvre-feu restera en vigueur, et, en particulier, que les restaurants, les lycées et les universités pourront rouvrir.

Ce qui frappe, dans ce bilan et dans ce calendrier, c’est la logique de la surveillance qui les caractérise. Une fois de plus, comme toujours depuis le début de la crise, c’est une société de surveillance que l’exécutif veut instituer, en France, une société du contrôle, qui s’appuie sur une politique de la limitation des libertés, et qui se trouve, en quelque sorte, légitimée, validée, par la référence constante aux exigences supposées de la prévention sanitaire.

 

La responsabilité, les masques et les tests

Toujours dans cette logique du contrôle, les tests constituent une mesure qui s’inscrit, elle aussi, dans la surveillance et dans l’imaginaire scientifique, dans ce que l’on pourrait appeler une rhétorique scientifique. Les masques sont maintenus, et, avec eux, cette sorte de disparition des visages que l’on croise dans la rue. Nos identités demeurent cachées par les exigences de l’exécutif. Mais on peut relever deux expressions importantes dans le discours du président. La première est la référence à la « responsabilité ». Le discours politique s’appuie sur la morale et témoigne sa confiance envers notre sens de la responsabilité, comme si nous avions besoin de cette marque de confiance du président, comme si le président était dans la posture du maître d’école vis-à-vis de ses élèves. L’autre caractéristique de ce discours est la référence au « bon sens ». Le propre du « bon sens », c’est qu’il s’agit d’une opinion dont l’autorité et la crédibilité reposent sur le fait, justement, que, comme elle n’est assumée par personne, elle est supposée reconnue par tous. Mais, en réalité, le « bon sens », le propos du bistrot du coin de la rue, ce n’est ni un discours scientifique ni un discours pleinement politique, comme si le président ne voulait pas assumer sn propre discours.

 

L’alerte et la protection

Nous avons été plongés de nouveau, dans le discours du président, dans le monde de l’urgence. Il faut alerter, dit E. Macron dans son propos, et il faut protéger. Cela signifie que l’exécutif fait reposer sa conception du pouvoir sur le danger et sur la peur. Il s’agit, pour lui, de maintenir une forme de pression, de maintenir la persistance de la menace pour que les citoyens aient peur, et, ainsi, se fient pleinement à celui qui se présente comme leur protecteur. La problématique de la sécurité et de la peur est, depuis, toujours, la marque des discours des pouvoirs absolus et des conceptions totalitaires de la politique. En réitérant cette figure de la menace et en continuant à chercher à susciter la peur, E. Macron poursuit son ancrage dans une approche de la politique qui est celle des monarchies absolues : se sentant elles-mêmes menacées de perdre leur légitimité et de perdre la confiance des peuples qu’elles dominent, elles se réfugient dans le discours de la menace. En réalité, ne nous trompons pas : quand les acteurs politiques se livrent à la rhétorique de la peur, c’est qu’eux-mêmes ont peur et cherchent à se protéger. Sans doute, en développant, dans son propos, une figure de la menace, E. Macron exprime-t-il, au fond, sa peur à lui, celle de perdre son pouvoir quand la politique reprendra le cours ordinaire de son activité et quand l’espace public pourra enfin, de nouveau, s’exprimer pleinement.

Le recours au vaccin, présenté par E. Macron comme l’issue de la maladie, alors qu’il est fortement contesté, en particulier dans les milieux médicaux, témoigne d’une conception de la médecine et de la santé elle-même caractérisée par la logique de la protection et de la menace. Le vaccin est une arme contre le virus, et le président utilise cette figure du vaccin pour renforcer sa rhétorique de la menace et de la peur, en recourant à cette conception de la médecine qui n’est pas celle du soin et de l’écoute, qui n’est pas celle de l’approche de la personne, mais qui est celle du nombre et de l’anonymat et celle d’une forme de logique industrielle de la protection contre la menace.

 

La politique économique annoncée

La politique économique présentée par E. Macron est dominée par l’aide aux entreprises. Ce qui frappe, dans son discours de mardi, c’est l’insistance de la référence aux sacrifices consentis par les entreprises, les commerçants et les indépendants. Cette politique économique, finalement, ignore le monde du travail, elle n’est pas destinée à une véritable égalité dans notre pays, mais elle est destinée à « faire face à l’urgence, sanitaire comme économique ». Comme dans le domaine de la santé et dans celui de la police et de la sécurité, la politique économique de l’exécutif est celle de l’urgence et de la menace. Il ne s’agit pas d’une politique inscrite dans la durée, mais d’une politique destinée à parer au plus pressé. Il ne s’agit pas d’une politique qui pourrait, précisément, profiter de la crise pour renouveler les logiques du travail et de l’économie, mais d’une politique destinée à préserver les rapports de force existants dans le domaine économique et à maintenir les logiques de pouvoir qui le structurent.

La question majeure de l’emploi est abordée par le chef de l’État sous l’angle des jeunes qui ne trouvent pas d’emplois ou des précaires qui n’arrivent pas à trouver un emploi stable – en d’autres termes, dans une approche de l’aide ou de la bienveillance – mais elle n’est nulle part abordée sous l’angle de la responsabilité des entreprises dans les suppressions d’emplois, ce qui illustre, une fois de plus, l’approche de l’économie qui est celle d’E. Macron, une approche dominée par le soutien aux entreprises et non du point de vue de leur responsabilité : la responsabilité n’est envisagée que comme celle des Français.

Deux traits, en fin de discours, caractérisent la politique annoncée. Le premier est la référence à « l’esprit français », dans une forme de nationalisme qui s’exprime à l’occasion de l’annonce des mesures liées au Covid-19. Le président témoigne, ainsi, d’une conception de la politique qui repose sur le nationalisme qui a toujours caractérisé les discours de droite, dans tous les pays. L’autre trait est lié au premier : il s’agit de la figure de « l’ensemble ». « Aujourd’hui, nous tenons ensemble. Demain, nous vaincrons ensemble » sont les derniers mots de ce discours, dans une forme d’illusion de la disparition des conflits sociaux et des confrontations et dans une forme d’illusion, elle aussi toute nationaliste, de l’unité nationale, comme en temps de guerre. De cette manière, le discours d’E. Macron s’inscrit dans la longue suite des discours politiques fondés sur la méconnaissance des réalités et des confrontations sociales. Il ne s’agit que d’une illusion de plus que le président cherche à entretenir, dans l’opinion, et, surtout, dans son propre regard.

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