LA PANDÉMICTATURE

Le vocabulaire politique est un de ceux qui changent le plus vite, à la fois parce qu’il est très sensible aux évolutions de la vie sociale et politique et parce qu’il est très soumis aux pouvoirs. Un nouveau mot a, ainsi, fait son apparition, dont il importe que nous parlions : « pandémictature ».

La surveillance et la pandémie

C’est un fait qui a déjà été évoqué ici : la pandémie est l’occasion d’une véritable violence de la surveillance des personnes par les appareils d’État. Cette violence se manifeste de plusieurs manières. La première se voit dans l’espace public ; des uniformes de police sont présents partout dans les rues : celles et ceux qui les portent nous contrôlent pour vérifier que nous portons tous le masque et pour s’assurer que nous nous trouvons bien à un mètre (maintenant deux) les uns des autres, mais aussi pour vérifier que les attroupements n’ont pas lieu. Mais à cette première forme de surveillance s’ajoutent le couvre-feu et la fermeture de tous les lieux de convivialité, qui ne sont pas considérés comme prioritaires. De cette manière, la puissance publique nous impose des horaires de vie quotidienne en nous empêchant de sortir le soir (tiens : c’est ce que certains parents disent à leurs enfants, tu ne sortiras pas après 18 heures, ce qui signifie qu’une fois de plus, à l’occasion de la pandémie, les pouvoirs nous considèrent comme des enfants qu’il faut surveiller). De plus, les pouvoirs se donnent le droit de classer les commerces et les activités sociales en décidant ce qui est urgent et nécessaire et ce qui ne l’est pas, ce qui, en dehors de la législation morale que cela implique, est en train de ruiner des multitudes d’entreprises et de les amener à fermer définitivement, et régule les paysages de nos villes en les parsemant de rideaux de fer baissés.

 

Le masque : une contrainte que nous portons sur notre visage

La pandémictature, comme toutes les dictatures, encore que, selon les pouvoirs qui l’exercent, elle n’en soit pas une, bien entendu (tout ressemblance avec des logiques politiques réellement existantes serait purement fortuite), porte, grâce à la contrainte du masque, sur notre corps et sur notre visage. Le masque est, de fait, une atteinte à la personne en uniformisant tous les visages que l’on croise dans la rue et que l’on ne peut distinguer les uns des autres. En imposant le port du masque (dont la plupart des médecins disent qu’il est inutile sur le plan sanitaire - voire dangereux), les pouvoirs contraignent à une sorte d’uniformité. Il s’agit d’une contrainte sur la personne, mais aussi d’une contrainte sur la parole, car, au fond, le masque nous empêche de parler, il nous impose une forme de contrainte du silence. L’imposition du port du masque empêche la parole de se manifester dans l’espace public, ce qui est une première façon d’empêcher l’espace public d’être ce qu’il est depuis toujours : l’espace du débat et celui de la contestation et de la critique.

 

L’interdiction des réunions et l’imposition des visioconférences

Sans doute s’agit-il d’une autre forme d’obstacle qui empêche l’existence de la réalité de l’espace public. On ne peut plus se réunir, alors que la liberté de réunion a toujours été à la fois l’une des premières libertés politiques et l’une des premières à faire l’objet d’une limitation de la part des pouvoirs non démocratiques. Nous ne pouvons plus nous réunir, ce qui signifie que nous ne pouvons plus échanger avec d’autres sur des problèmes politiques, que nous ne pouvons plus nous engager dans des débats et dans des discussions, alors qu’il s’agit des formes majeures de l’élaboration des idées politiques et des expressions des engagements. Mais, une fois de plus, les pouvoirs se donnent une manière de feindre la démocratie : ils interdisent les réunions, mais, Dieu et les souverains merci, ils permettent la tenue de visioconférences. Nous pouvons nous réunir par téléphone ou par téléréunion. C’est, en réalité, un leurre – et je ne sais pas si beaucoup de gens s’y font prendre, car les réunions ne peuvent en être de réelles que si elles se tiennent « en présentiel » (encore un mot qui a été inventé dans ces temps d’interdit, mais cette fois il a vraiment été imaginé et il s’emploie considérablement comme nous pouvons tous nous en rendre compte). En réalité, si le mot a été imaginé, c’est à la fois parce que nous en ressentons la nécessité et parce qu’il figure une pratique devenue impossible, que l’on ne peut mettre en œuvre que dans les mots. En réalité, une réunion ou un dialogue ne peut se tenir qu’entre des personnes qui se font réellement face les unes aux autres, à la fois parce que le regard que nous percevons fait partie de l’échange et parce que la réunion n’a de réalité que dans la présence, qui nous permet de saisir les attitudes réelles de celles et de ceux qui sont avec nous, leur respiration, leurs gestes, leurs attitudes, ce qui est impossible dans les « télé-quelques choses ».

 

Le vaccin : la contrainte d’une approche technologique de la santé

Depuis que la vaccination a été imaginée, elle a toujours été une sorte d’arme au service des pouvoirs pour contrôler les populations. C’est ainsi que les vaccins ont toujours été imposés aux élèves des établissements scolaires, aux personnes qui veulent voyager, mais aussi lors des embauches. Accessoirement, tant que la santé sera livrée au marché et ne sera pas un véritable service public, la vaccination est bien utile aux laboratoires privés qui conçoivent les vaccins et qui les fabriquent et qui les vendent. Mais, en plus, la vaccination est une manifestation de plus d’une approche technologique de la médecine et de la santé, car les vaccins sont un instrument. Si, bien sûr, la découverte du principe de la vaccination a constitué un véritable progrès dans la médecine, il n’en demeure pas moins que, comme d’autres instruments et d’autres appareils, elle inscrit la médecine dans une logique technologique ou technicienne, dans une logique instrumentale, ce qui réduit d’autant plus la place de la parole et de l’attention à la personne dans les pratiques médicales. À cela, il faut ajouter, tout de même que la pandémictature semble ignorer que les vaccins ne sont efficaces que quand ils portent sur une certaine forme d’affection et qu’ils cessent de l’être quand la maladie « mute », ce qui est déjà le cas du Covid-19.

 

La légitimation sanitaire des excès de pouvoir

C’est de cette manière que nous nous trouvons aujourd’hui devant une forme de légitimation sanitaire des excès de pouvoir. La santé a toujours, de fait, été un des domaines dans lesquels les pouvoirs s’exercent sans être contestés car ils se fondent sur une sorte d’universalisation, d’hégémonie, des impératifs fondés sur la santé. C’est une très vieille histoire. En effet, d’abord, du moment qu’il s’agit de notre corps et de notre hygiène, on a l’impression que les normes échappent au politique et au débat public, et, par ailleurs, il s’agit d’un domaine dans lequel les pouvoirs se fondent sur le manque de savoirs des populations, sur l’absence de diffusion des connaissances, sur le fait qu’il s’agit d’un domaine dans lequel les informations, au demeurant de plus en plus dominées par la technique, sont le moins partagées. À cela s’ajoute le fait que, grâce à la pandémie et à ce qui semble sa persistance, les pouvoirs imposent leur maîtrise du calendrier politique : c’est ainsi que nous ne sommes pas éloignés d’un report de l’élection présidentielle de 2022, qui permettrait à l’exécutif de rester au pouvoir un an de plus.

 

La dictature de la peur

Sans doute est-ce la peur qui conforte le plus la pandémictature. Montesquieu l’écrivait dans l’Esprit des Lois (publié en 1748) : « Il faut de la crainte dans un gouvernement despotique ». Avec la menace qui domine tous les discours des institutions depuis l’apparition de la pandémie, nous y sommes. Ce n’est plus sur le débat public que se fondent les pouvoirs, et cela dans tous les pays, en France comme dans les autres : c’est sur la peur. Les pouvoirs n’ont plus de légitimité en-dehors de la peur – à la fois de celle qu’éprouvent les populations sous l’emprise des médias et de certains acteurs de la santé et de celle qu’imposent les pouvoirs. C’est la peur qui permet aux pouvoirs de s’exercer, ce qui, d’abord, n’a pas de limite (il n’y a pas de raison pour que la peur cesse de dominer l’espace public, puisqu’en changeant de forme et par la mutation des virus, la pandémie, nous dit-on, se prolonge) et ce qui, par ailleurs, permet aux pouvoirs de ne plus se fonder sur le politique. Nous nous trouvons ainsi sous le règne de la peur, qui est une des formes de l’imaginaire – de ce sur quoi Marx a fondé sa définition de l’idéologie.

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