Bernard Lamizet
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Billet de blog 28 avr. 2022

PENSER LE SECOND TOUR DE L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE

Cette fois, c’est fini. Je serais tenté d’écrire : « enfin ». On y reviendra, mais je ressens une impression de libération après le poids que cette élection aura pesé dans l’espace public pendant toutes ces semaines.

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La première remarque que je ferai sera qu’il s’agit, certes, d’une victoire du candidat de la droite classique contre la candidate du R.N., mais que cette victoire n’a rien d’extraordinaire. Pour un président sortant face à la candidate d’un parti qui ne fait presque pas partie de l’espace politique ordinaire, n’être élu que par 58 % des suffrages exprimés, eux-mêmes ne représentant que 72 % des inscrits, c’est faible. Par ailleurs, nous nous retrouvons donc devant un scrutin dont le résultat commence à devenir habituel : une confrontation entre un candidat de droite libérale et un candidat de droite autoritaire. Cela explique, en partie au moins, le nombre élevé d’abstentions. Mais cela permet de comprendre aussi ce qu’est devenue l’élection présidentielle au fil des années, depuis qu’a été institué, pour elle, le suffrage universel direct, en 1962.

Un éloignement de l’espace politique et de la population

Quand, en 1962, donc, par un référendum voulu par de Gaulle, le recours au suffrage universel direct avait été institué pour l’élection présidentielle, cela s’inscrivait dans trois logiques. D’abord, il s’agissait de supprimer les intermédiaires entre la figure du président et le peuple, en faisant du chef de l’État un élu ayant autant de légitimité populaire que les députés. Le président de la République était ainsi situé sur le même plan que l’Assemblée, et cela fondait un véritable partage des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif. Accessoirement, en instituant un lien direct entre le président et le peuple, cela neutralisait le gouvernement, qui était, ainsi, soumis à la fois au président qui le nomme et à l’Assemblée qui peut le censurer. La seconde signification de cette réforme était d’inscrire la figure du président dans les formes contemporaines de l’espace public. N’oublions pas que les années soixante étaient les années pendant lesquelles de grandes figures politiques s’imposaient dans les médias, en particulier dans les médias audiovisuels : on était, en effet, dans les débuts de la véritable puissance de la télévision. De Gaulle venait de cette manière occuper une place comparable à celle de Kennedy aux Etats-Unis ou de Khrouchtchev en Union soviétique : celle de personnalités recherchant une politique d’image. Enfin, en faisant élire le président au suffrage universel direct, la réforme de la Constitution renforçait le lien – ce que Max Weber appelle le charisme – entre lui et le peuple. Le président devenait une star – cela était pour les médias audiovisuels – et, en même temps, un monarque dont l’image, répandue dans le peuple, accentuait la dimension régalienne. Mais, au fur et à mesure que l’on a avancé dans l’évolution de la Vème République, ce lien s’est éloigné. Mitterrand est peut-être le dernier président après de Gaulle a avoir eu ce lien fort, mais c’était en grande partie parce que « l’état de grâce », pour reprendre ses propres termes, dont il a bénéficié après son élection tenait essentiellement au fait que la France était décidée à tourner la page des présidents reconnus comme de droite. G. Pompidou, N. Sarkozy ou F. Hollande n’ont pas eu l’audience de C. de Gaulle ou de F. Mitterrand dans l’espace public, et V. Giscard d’Estaing a adopté une posture d’expertise et d’éloignement qui l’ont empêché d’avoir une véritable popularité. Quant à E. Macron, il n’a fait que poursuivre la voie ainsi engagée par V. Giscard d’Estaing en se tenant éloigné de l’espace public à la fois par sa posture savante d’expertise et par son absence d’engagement précis et de véritable participation au débat public. Cet ensemble de raisons permet de comprendre qu’il s’est tenu de plus en plus éloigné d’un peuple dont il ne souhaite véritablement connaître ni les attentes ni les revendications, ce qui peut expliquer la faiblesse de la participation à l’élection. Une autre raison qui peut permettre de comprendre cet éloignement du président à l’égard de la société est l’absence de débat public. E. Macron s’est tenu soigneusement loin des débats et des confrontations, et, au cours du seul débat auquel il ait véritablement participé, celui qui l’a opposé à M. Le Pen, son adversaire a été tellement incapable de maîtriser la situation qu’il n’y a eu, entre eux, aucun vrai échange qui aurait permis à la société de se faire une véritable opinion de lui. Enfin, l’éloignement du président et de la population s’est manifesté, tout au long du quinquennat, par l’absence de réponse du président aux attentes réelles des citoyens qui, tout au long de son mandat et de la campagne électorale, ne se sont jamais vraiment sentis écoutés par leurs dirigeants et par les acteurs du pouvoir.

Le choc de deux violences

Ce qui a caractérisé cette campagne électorale et qui peut aussi expliquer le désintérêt de la population, et, donc, le taux élevé d’abstention, c’est qu’elle a manifesté le choc entre deux violences, la violence populiste de Marine Le Pen et la violence des inégalités dans le projet d’E. Macron. D’un côté, une violence populiste cherchant à faire passer la violence des propos pour l’expression d’une volonté populaire, de l’autre, la violence économique des pouvoirs financiers et du libéralisme. Devant un tel affrontement entre deux violences auxquelles ils ne pouvaient qu’assister comme des spectateurs étrangers, les citoyens se sont sentis abandonnés, rejetés, méprisés, par les deux candidats qui leur restaient. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons écrit au lendemain du premier tour : pour échapper à cette réduction de l’élection à un conflit entre ces deux violences, il aurait fallu éviter la réduction du second tour à une opposition entre la droite et l’extrême droite et permettre à la gauche d’y être présente, et, pour cela, celle-ci aurait dû ne présenter qu’un seul candidat – n’y revenons pas. Mais ce choc entre deux violences permet de comprendre que le second tour a consisté, pour celles et ceux qui ne se sont pas abstenus, en un vote de rejet ou en un vote de peur. Par un vote qui était un vote de rejet, le corps électoral a simplement refusé de choisir entre les candidats qui lui étaient proposés et il s’est abstenu, ou il a voté pour M. Le Pen pour manifester son rejet de la politique menée et proposée par le président sortant. Par un vote de peur consistant à chercher une figure de sécurité, les électeurs ont pu choisir M. Le Pen, qui représentait ainsi la figure de la sécurité que le Front national, puis le Rassemblement national ont toujours donné l’illusion de figurer grâce à leurs mises en scène et à leurs postures protectrices presque militaristes. Toutefois, elle n’est pas parvenue à représenter la force car elle n’a manifesté que de la faiblesse. De son côté, E. Macron représentait la force classique des acteurs d’une fausse sécurité économique et financière. Toutefois, il n’est parvenu à représenter qu’une figure représentant la sécurité des riches et la protection des dirigeants de la vie économique et financière. Surtout, ce qui est apparu dans cette élection réduite à une confrontation entre deux violences, c’est l’absence de projet politique. Nous savions déjà que le Rassemblement national réduit son projet à une politique de discrimination, et nous savons, désormais, qu’il n’y a pas véritablement de projet de La République en Marche : le macronisme est vide. Sans histoire, sans culture, le parti présidentiel va chercher ses adhérents et ses soutiens partout, à gauche, à droite, au milieu, puisque, de toute manière, peu lui importe, l’essentiel, pour lui, étant le pouvoir.

Mais ce qui ressort du choc de ces deux violences et de ce que leurs acteurs étaient censés représenter, c’est l’absence d’un peuple resté à l’écart de l’élection. Ces deux violences ont empêché le peuple de manifester sa volonté lors du second tour de l’élection, ce qui, dans ces conditions, amène à mettre en question la véritable légitimité démocratique du scrutin et de la désignation d’E. Macron comme président et à conduire, une fois de plus, la volonté populaire à s’exprimer et à se manifester dans d’autres espaces que l’espace électoral : dans l’espace public, dans la rue. Finalement, on peut identifier, après cette élection, la véritable raison pour laquelle le peuple n’est pas véritablement concerné par cette élection : elle consistait dans la confrontation entre deux néants. 

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