TUER LE DÉSIR

Si l’on réfléchit aux politiques mises en œuvre aujourd’hui par les pouvoirs, on se rend compte de la signification de leur projet final : tuer le désir.

Le désir en politique

Le désir est le réel du sujet : c’est quand nous sommes porteurs d’un désir que nous sommes en mesure d’être porteur d’une identité réelle, de l’exprimer, de la manifester, que ce soit, dans l’espace public, dans nos relations avec les autres, ou, dans l’espace du miroir, de l’intersubjectivité, de l’intimité, dans nos relations avec l’autre. En ce sens, le désir fait partie de ces médiations qui articulent la dimension singulière de notre identité à sa dimension collective. C’est dire qu’il n’y a pas de politique sans que les acteurs de l’espace public soient porteurs d’un désir, qui les pousse à agir, à parler et à échanger avec les autres, à se donner une place dans l’agora et à assumer cette place. C’est, en particulier, le désir dont nous sommes porteurs qui nous incite à nous engager, à militer, à donner une dimension réelle à notre engagement. Mais, en même temps, c’est notre désir qui fonde notre imaginaire politique, qui donne une consistance à la représentation des utopies et des horizons qui donnent une direction à notre parcours et nos engagements. N’oublions pas que, même s’il ne faut pas le confondre avec la réalité (cela, c’est ce qu’après Marx, nous appelons l’idéologie), il n’y a pas d’engagement, ni même de vie politique tout court, s’il n’y a pas d’imaginaire, si nous ne nous battons pas pour une cause, si nous ne nous engageons pas dans la recherche d’un monde meilleur, avant que celui-ci n’existe dans la réalité du monde que nous connaissons. Le désir politique articule ainsi, autour de la dimension symbolique du politique (les discours, les représentations, les échanges avec les autres), sa dimension réelle, celle de l’expérience des contraintes et de la loi, et sa dimension imaginaire, celle de l’horizon vers lequel nous nous tournons, cet horizon dont nous savons que, même si ce n’est pas de notre vivant, nous le connaissons et nous le transmettons à nos enfants, pour qu’ils se battent à leur tour, après nous.

 

Tuer le désir

Sans doute, somme toute, est-ce tout simplement cela, le totalitarisme, sous toutes ses formes : tuer le désir. En effet, c’est en tuant le désir que l’on construit (si l’on peut dire) un monde d’identités qui, à force de se confondre les unes avec les autres dans un espace public monotone, finissent par ne plus s’exprimer, et, au-delà, par ne plus exister. De cette manière, les pouvoirs sont tranquilles : il n’y a plus d’acteurs dans l’espace public pour leur tenir tête, pour les contester, pour les critiquer. Tuer le désir, c’est réduire l’espace public à un espace de silence, à un espace dans lequel il n’y a plus de débat, plus de réflexion, plus de critique. Tuer le désir, au fond, ne nous trompons pas, c’est tuer la pensée. En tuant le désir, les pouvoirs totalitaires tuent ce qui nous fait pleinement exister les uns pour les autres. En effet, dans l’espace politique, c’est par la différence et par la confrontation que nous devenons pleinement des acteurs politiques, porteurs d’identités, exprimant des opinions dans l’espace du débat public, manifestant des confrontations qui, en nous distinguant les uns des autres, nous font échapper au monde de la grisaille et de la monotonie qui empêchent l’histoire de se construire. Aujourd’hui, grâce à cette extraordinaire arme de la prévention sanitaire contre un virus bienvenu pour les totalitarismes, les pouvoirs parviennent à tuer notre désir. En empêchant la liberté de circuler, de se réunir, de se retrouver dans l’espace public, les pouvoirs nous confisquent ce qui nous permet d’exercer pleinement notre citoyenneté. Mais il faut bien se rendre compte que cela va encore plus loin. En nous empêchant d’assumer notre citoyenneté et d’exprimer notre identité dans l’espace public, la perte de notre désir, le refoulement politique de notre désir, ferait de nous des sortes de zombies sans parole, sans âme, sans engagement.

 

Le confinement tue le désir

C’est bien cela, la logique ultime du confinement et de toutes les mesures qui ponctuent les politiques de répression sanitaire mises en œuvre par les pouvoirs dans tous les pays. Finalement, ce n’est pas le virus Covid-19 qui est à l’origine d’une pandémie, mais la pandémie consiste dans l’universalisation de cette fin du politique et de cette extermination du désir. Si nous ne résistons pas à cette fin du désir, c’est bien la fin de notre existence que nous sommes en train de mettre en œuvre. De la même manière que le suicide est la manifestation de la mort du désir de celui qui s’y livre, la fin du désir politique consiste dans une forme de suicide collectif des acteurs politiques. Avec cette extraordinaire justification par les nécessités de la santé publique, les pouvoirs finissent par nous pousser à cette espèce de suicide que nous finissons par mettre en œuvre : en renonçant à notre identité, nous nous livrons à une forme de suicide politique qui nous est imposé par les pouvoirs. En réalité, la finalité, consciente ou inconsciente, de la politique mise en œuvre par l’exécutif, en France, est bien de tuer le désir, d’éteindre toute velléité de désir dans la population. En ce sens, il s’agit bien d’une politique totalitaire.

 

Un totalitarisme à l’échelle du monde

N’oublions pas ce que nous disions à l’instant : peut-être est-ce la première fois dans notre histoire qu’un régime totalitaire impose la mort du désir à l’ensemble des nations du monde. Il ne s’agit pas d’autre chose que d’une forme d’internationalisation du totalitarisme. Cette disparition de l’espace public par la fermeture des cafés, des lieux culturels, des lieux dans lesquels nous nous rencontrons, dans lesquels nous pouvons nous retrouver – au sens propre : retrouver notre identité – et dans lesquels nous pouvons pleinement vivre les uns avec les autres nous conduit à ce que le totalitarisme vise depuis toujours : la mort de celles et de ceux à qui il s’impose. Pandémie : le mot signifie bien qu’il ne s’agit plus d’une maladie ou d’une souffrance qui ne s’imposerait qu’à une nation, mais bien d’une maladie qui appelle à proclamer, dans tous les pays du monde, que la patrie est en danger. C’est ce que disaient les révolutionnaires qui ont construit notre engagement en donnant à notre nation une identité politique. En faisant disparaître les frontières par cette sorte de répression économique qui se déguise en prenant les habits trompeurs d’une liberté illusoire, et en effaçant les identités des nations pour permettre une croissance du libéralisme et de l’aliénation, la mondialisation du totalitarisme cherche à faire disparaître nos cultures et, ainsi, les histoires de nos nations et les expressions de nos engagements. Ce n’est plus le désir d’une nation qui est tuée, comme, par exemple, les colonisations et les impérialismes ont pu se livrer au meurtre des nations et de leur indépendance, c’est le désir des habitants de la terre entière. Sans désir et sans identité, nous ne sommes plus des femmes et des hommes.

 

L’urgence

C’est en ce point que les pouvoirs essaient de nous leurrer : l’urgence n’est pas sanitaire, elle est politique. L’urgence n’est pas de se défendre contre un ennemi pour une grande part imaginaire, mais de lutter contre le totalitarisme de la mort de notre désir et, au-delà, de lutter, de cette manière, contre notre propre disparition. Peut-être les vrais morts ne sont-ils pas celles et ceux qui meurent du Covid-19, comme les pouvoirs tentent de nous le faire croire, mais plutôt celles et ceux qui, domptés par les pouvoirs, se soumettent à la mort de leur désir. C’est ici que se situe la réalité de l’urgence politique contre laquelle nous devons lutter, contre laquelle nous devons résister. Nous sommes devant une véritable urgence. Cela veut dire que nous sommes devant la nécessité de nous battre, pour résister, pour exprimer notre désir, pour donner, de nouveau, une expression aux utopies pour lesquelles nous nous engageons. L’urgence est de retrouver, ainsi, notre identité, de redevenir des femmes et des hommes solidaires et engagés.

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