LE G 7 : UN TOTALITARISME LIBÉRAL DÉGUISÉ EN DIPLOMATIE

Du 24 au 26 août, a donc eu lieu, à Biarritz l’édition 2019 de la rencontre du « G 7 », cette réunion des dirigeants des pays libéraux les plus riches du monde : l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie et le Japon. Sans doute est-il encore trop tôt pour en faire un bilan, mais nous devons nous interroger sur les significations de cette manifestation.

Depuis quand a lieu le G 7 ?

Ce que l’on appelle le « G 7 », cette réunion de chefs d’État qui échappe aux cadres institutionnels de la démocratie, a été organisé, pour la première fois,  en 1975. Il ne s’agissait, alors, que d’une réunion de six pays, auxquels s’est joint le Canada en 1976. Devenue un pays d’économie libérale, la Russie a rejoint le G 7, ainsi devenu le « G 8 », en 1997, pour que ce dernier redevienne le « G 7 » en 2014, après avoir exclu la Russie de ses travaux pour protester contre l’annexion de la Crimée, jugée illégitime. Ces rencontres, informelles mais abondamment mises en scène par les médias, manifestent, comme nous l’écrivions la semaine dernière, ces formes nouvelles de la diplomatie qui échappent aux cadres institutionnels pour accentuer le caractère personnel du pouvoir, en quelque sorte mis en scène dans ces rencontres entre les dirigeants. Ce qui accentue, cette année, le caractère personnel de ces réunions et des logiques contemporaines du pouvoir, le sommet du G 7, organisé cette année par la France, a lieu à Biarritz, lieu de réunion semble-t-il choisi par le président de la République car il y avait passé du temps dans sa jeunesse. Mais ce qu’il convient de souligner, c’est que, de fait, depuis les années 70, le pouvoir n’a cessé de se personnaliser et la diplomatie de se réduire à des rencontres entre dirigeants, faisant oublier qu’il existe des cadres institutionnels internationaux pour la diplomatie, comme l’O.N.U., qui manifeste, ainsi, une forme de faiblesse en se faisant, en quelque sorte, concurrencer par des manifestations comme le sommet du G 7, et, de façon générale, par les conférences au sommet organisées entre les dirigeants des pays du monde. Mais on peut donner une autre signification à cette forme d’histoire du G 7 : en 1975, l’année où il se réunit pour la première fois, c’est V. Giscard d’Estaing qui est président de la République en France et G. Ford qui est président des Etats-Unis, deux figures du libéralisme contemporain. La domination du libéralisme sur le monde se manifeste ainsi, et elle ne va que croître jusqu’à la réunification de l’Allemagne, jusqu’à la chute des pays socialistes d’Europe de l’Est et, même si elle ne participa au sommet du G 7, jusqu’à l’évolution contemporaine de la Chine. On peut donc dire que l’évolution du G 7 suit celle de ce que l’on peut appeler l’hégémonie du libéralisme dans le monde.

 

L’expression contemporaine du pouvoir

On peut mieux se rendre compte, en suivant cette histoire des sommets du G 7, de la distance croissante qui éloigne le libéralisme de la démocratie. C’est que, même si les chefs d’État qui se réunissent dans leurs sommets, le sont bien sûr parce qu’ils ont été élus dans les pays qu’ils dirigent, le caractère démocratique de ces élections même est, finalement, de plus en plus sujet à caution. On retiendra trois aspects de ce caractère fondamentalement peu démocratique de cette expression contemporaine du pouvoir. D’abord, les élections sont de plus en plus l’occasion d’une manifestation du rôle des médias dans la vie politique, dans tous les pays. Les candidats élus le sont à l’issue de campagnes électorales dominées par le rôle de l’argent, par les manifestations de candidature qui ressemblent de plus en plus à des manifestations publicitaires, et ils sont élus en proposant des programmes qui relèvent de plus en plus de l’imaginaire politique et qui mettent en évidence le rôle de l’idéologie dénoncé par Marx au moment où commençait à apparaître la presse industrielle. Par ailleurs, le développement des formes personnelles du pouvoir est accentué par le rôle de plus en plus considérable joué par les médias audiovisuels dans la vie politique, qui finit par réduire l’exercice du pouvoir à un jeu de théâtre ou de cinéma. L’expression contemporaine du pouvoir finit par être celle de personnes, comme au temps des monarchies absolues. Un troisième aspect caractérise l’exercice du pouvoir aujourd’hui : la durée, liée au souci de la réélection par les chefs d’État. L’exigence de la réélection pour demeurer au pouvoir finit par ne plus être une exigence démocratique pour ne devenir qu’une forme nouvelle d’hégémonie des médias dominés par les orientations imposées à la vie politique. Enfin, ces formes de l’expression contemporaine du pouvoir se caractérisent par le rôle d’une dimension spectaculaire de la vie des institutions. L’importance de l’audiovisuel a fini par engager les acteurs de la vie politique à retrouver les formes de la politique du temps des monarchies, qui étaient celles des spectacles et des mises en scène au lieu d’être les formes du débat.

 

Une forme de totalitarisme

Pourquoi, dans ces conditions, parler de totalitarisme ? Ce qui définit le totalitarisme, c’est justement l’absence du débat, c’est le fait que le pouvoir n’est plus réellement soumis à la sanction du vote populaire, c’est le fait que l’exercice du pouvoir échappe au débat de l’espace public. C’est, d’ailleurs, ce qui conduit les populations à s’éloigner de plus en plus de la vie politique, à s’en désintéresser, à ne plus s’engager, à ne plus militer, faute que l’engagement et le militantisme aient des incidences réelles sur la vie des institutions et sur l’exercice du pouvoir. Sur un autre plan, à l’occasion du G 7 de 2019, plus de 13 000 policiers étaient mobilisés pour empêcher les oppositions au G 7 de s’exprimer et pour assurer la sécurité de la réunion des dirigeants du monde. 13 000 policiers pour protéger une réunion d’une dizaine de personnes, cela en dit long sur la crainte des dirigeants, justement issues du caractère fondamentalement antidémocratique de leur réunion – dont ils sont, sans doute, bien conscients pour se protéger autant. Une fois de plus, comme toujours dans l’histoire, le recours des institutions à la violence est une preuve de leur faiblesse, et, en l’occurrence, de leur absence de légitimité démocratique dans l’absence d’approbation populaire. C’est bien pourquoi on peut parler de totalitarisme au sujet du G 7 – à la fois parce qu’il s’agit d’une forme d’exercice du pouvoir qui cherche à échapper aux institutions et au débat public et parce qu’il s’agit d’un exercice du pouvoir par des dirigeants qui savent que leur politique ne bénéficie pas de l’adhésion populaire.

 

Le déni de la démocratie

Le déni de la démocratie est là : dans le déni de la réalité de l’exercice dukratos, du pouvoir, par le démos, par le peuple. Si l’on se replonge une fois de plus dans ce que nous enseigne l’histoire des sommets du G 7, on se rend compte qu’il s’agit d’un recul de plus de la démocratie, d’une forme de plus de l’exclusion des peuples et des sociétés du pouvoir dans les pays dans lesquels nous vivons. À cet égard, la vigueur des manifestations qui ont eu lieu à Hendaye ou à Biarritz pour exprimer le rejet de ces formes de pouvoir par les populations montre bien que les dirigeants des pays du G 7 ne font pas l’objet d’un soutien populaire, et, dans ces conditions, cessent d’être légitimes : la légitimité ne se conquiert pas à coups de gardes à vue et de gaz lacrymogène. Le dispositif policier réuni mis en œuvre autour du G 7 est une forme de totalitarisme car il s’agit de fonder l’exercice du pouvoir sur un rapport de forces et non sur un débat public qui viendrait lui donner une légitimité réellement démocratique. Relisons Rousseau, dans le Contrat social (I, 3) : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ». Finalement, on se rend bien compte, au G 7, que, pour le libéralisme, la seule liberté qui compte est celle du profit.

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