UNE IDENTITÉ MÉDITERRANÉENNE (2)

La semaine dernière, nous avions abordé ici la question de l’espace méditerranéen et de son devenir. Nous souhaitons poursuivre ce questionnement aujourd’hui.

Les lignes de fracture

L’espace économique et politique de la Méditerranée est structuré, aujourd’hui, autour de trois lignes de fracture : une première ligne, Nord-Sud, est devenue une ligne de fracture économique, entre les pays européens et les pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient ; une deuxième ligne, que l’on peut qualifier de ligne de fracture culturelle sépare l’espace méditerranéen de l’Europe et du monde occidental et l’espace méditerranéen de l’Asie et du Proche-Orient ; enfin, une troisième ligne de fracture sépare, dans le monde de la Méditerranée, le monde maritime, dans lequel la mer fonde un espace des échanges, et le monde des terres, dans lequel les populations se situent dans ce que l’on peu appeler un espace du « chacun pour soi ». Ces trois lignes de fracture, entre la Méditerranée du Nord et celle du Sud, entre la Méditerranée de l’Ouest et celle de l’Ouest, et entre le monde méditerranéen de la mer et celui des terres, constituent une illustration de la dimension politique des identités. En effet, si l’identité psychique du sujet se fonde sur la spécularité symbolique, par laquelle le sujet devient un sujet symbolique en s’identifiant symboliquement à l’autre, lors de ce que les psychanalystes appellent « le stade du miroir », c’est sur la confrontation et l’opposition que se fondent les identités politiques, c’est en s’opposant à l’autre que l’acteur politique, celui qu’Aristote nommait « zôon politikon », l’être vivant politique, fonde son identité : c’est en s’opposant aux acteurs politiques de gauche que s’instituent les acteurs politiques de droite, c’est au cours de l’expérience de ce que Marx appellera la lutte des classes que la bourgeoisie et le prolétariat s’institueront comme des acteurs sociaux porteurs d’identités politiques. Si l’on se situe à l’échelle d’un espace économique et politique come celui du monde méditerranéen, les lignes de fracture que nous venons de dessiner constituent des axes de structuration de cet espace, elles permettent de comprendre son histoire, et, en particulier, elles permettent de mieux comprendre comment le monde méditerranéen se construit dans ce que F. Braudel appelait le « temps long », au-delà du temps des événements et de la vie des acteurs économiques et politiques. Ces trois lignes de fracture que nous venons de dessiner fondent une géopolitique du monde méditerranéen, dans le temps long, c’est-à-dire dans un temps qui s’engage lors de l’Antiquité pour se poursuivre encore aujourd’hui – et, peut-être, demain.

 

Ce qui fait de la Méditerranée un monde

Pour comprendre ce qui fait de l’espace méditerranéen un véritable monde, il importe de penser ce que l’on peut appeler une géopolitique de la Méditerranée, ce qui fait de l’espace méditerranéen un véritable espace politique. Il s’agit, d’abord, de langues issues d’origines communes. Les langues que l’on appelle les langues indo-européennes, issues, dans un temps très ancien, de structures linguistiques communes, avant de se séparer en donnant naissance aux langues européennes que nous connaissons aujourd’hui, instituent une culture linguistique européenne commune à tous les pays du Nord de la Méditerranée, tandis que les cultures arabes, égyptienne et juive fondaient une forme d’unité linguistique et culturelle des pays de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient. Au-delà, donc de l’institution des états que nous connaissons aujourd’hui, le monde méditerranéen se fondaient sur des cultures et des identités partagées. Par ailleurs, cette identité méditerranéenne s’exprime dans des cultures artistiques et architecturales partagées. Le monde méditerranéen a été considérablement unifié, lors de l’Antiquité romaine, par la domination, pour ainsi dire hégémonique de Rome sur l’ensemble des pays de cet espace, l’hégémonie de Rome n’a pu s’engager, justement, que parce que l’ensemble de ces pays présentaient des caractéristiques et des identités qui pouvaient s’inscrire dans une identité commune. Mais, au-delà de ces pratiques artistiques et architecturales partagées, les pays du monde méditerranéen ont mis en œuvre des activités littéraire, des activités théâtrales et musicales, et, aujourd’hui, des activités cinématographiques et télévisuelles qui témoignent de leur appartenance à un monde partagé, à une société commune. Enfin, l’urbanité fait de la Méditerranée un monde. En effet, les cultures des pays méditerranéens ont toujours été dominées par une place majeure de la ville et de l’urbanité dans la structuration de l’espace et dans l’institution des espaces politiques. C’est la place de la ville, et, dans la ville, celle de l’agora, du forum ou du souk, qui dominent l’espace politique des pays méditerranéens et qui fondent l’identité partagée de celles et de ceux qui y vivent.

 

La Méditerranée aujourd’hui

Ce qui semble caractériser, aujourd’hui, l’espace méditerranéen est une forme de retard économique. Dans l’opposition, en quelque sorte géoéconomique, entre les pays du Nord et ceux du Sud, les pays méditerranéens semblent pleinement appartenir aux pays du Sud, qu’il s’agisse, comme les pays du Sud de la Méditerranée, ou comme des pays du Sud de l’Europe comme la Grèce ou les Balkans, de pays entièrement situés dans le Sud économique, ou, comme dans les pays du Nord, comme la France, l’Italie ou l’Espagne, des parties du Sud de ces pays.

Mais cette tendance au retard économique est accentuée par la persistance de guerres et de conflits qui semble structurer la géopolitique de la Méditerranée contemporaine, qu’il s’agisse du conflit palestinien des conflits qui ont longtemps opposés entre eux les pays des Balkans ou des pays issus du morcellement de l’empire ottoman après la première guerre mondiale.

Une autre caractéristique du monde méditerranéen contemporain est qu’il semble s’agir de ce que l’on peut appeler un espace de migrances. Qu’il s’agisse de personnes habitant dans les pays du Sud qui tentent de s’installer dans les pays du Nord de la Méditerranée, plus riche et porteurs de plus d’emplois et d’espoirs économiques ou de personnes qui tentent d’échapper, en les fuyant, aux logiques totalitaires qui caractérisent certains pays méditerranéens, en particulier au Sud et dans les pays du Proche-Orient, des migrants se déplacent dans l’ensemble de l’espace méditerranéen, prenant, en quelque sorte, la suite des migrants qui s’y déplaçaient dans l’ère de l’Antiquité.

Enfin, ce que l’on peut remarquer sur la l’espace méditerranéen contemporain est qu’il a de véritables difficultés à échapper aux incidences des conflits entre le monde du Nord et celui du Sud, en particulier aux incidences de la colonisation.

 

La Méditerranée demain

Reste donc à imaginer ce que pourrait être le monde méditerranéen de demain. Sans doute la nécessité d’une organisation internationale de régulation des conflits et des tensions et de coopération économique est-elle devenue urgente. C’est une véritable nécessité pour que tous les pays de ce monde finissent par devenir pleinement porteurs de ce que l’on peut appeler une véritable identité méditerranéenne. Alors que d’autres parties du monde ont fini par instituer des organisations régionales internationales, la Méditerranée n’a jamais pu le faire et il importe que les pays de ce monde finissent par adhérer à un tel projet.

En particulier, un des premiers projets politiques que pourrait mettre en œuvre une telle organisation, en-dehors de la régulation des confits, serait une véritable politique environnementale partagée. C’est toute une écologie méditerranéenne qui devrait voir le jour dans l’ensemble des pays de cet espace, qui présentent des caractéristiques climatiques et environnementales communes.

Par ailleurs, de la même façon que l’Europe ou d’autres parties du monde ont vu s’instituer des organisations économiques régionales, un marché commun méditerranéen devrait, sans doute, être institué aujourd’hui, pour permettre aux pays de la Méditerranée de mettre en œuvre des politiques économiques communes, un partage effectif des ressources énergétiques et des politiques communes de régulation de l’emploi et de la formation.

Enfin, c’est dans le domaine des médias, de l’information et de la communication que les pays de la Méditerranée devraient mettre en œuvre une véritable coopération et une mise en commun effective des ressources. Pour avoir enseigné pendant quelques années dans une école universitaire de journalisme située à Marseille qui s’appelait, lors de sa fondation, Centre transméditerranéen de la communication, je sais qu’ il est souhaitable et possible de mettre en œuvre une telle politique de nature à faire retrouver à l’espace de la Méditerranée une identité culturelle partagée.

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