Le populisme transversal. Concept de torture.

Tribune de m..., d’un certain Anselm Jappe, contre Jean-Claude Michéa, dans Le Monde du 11 janvier. Une de ces critiques dont l’ambiguïté de la pensée qui les agit les fait tout à la fois critiquer le système et le capitalisme… et à en vivre. Pour tuer Michéa, il a fignolé une arme grossière, un concept, le "populisme transversal". Mais ça foire. Démonstration.

Tribune de merde, d’un certain Anselm Jappe, contre Jean-Claude Michéa, dans Le Monde du 11 janvier. Une de ces voix dont l’ambiguïté de la pensée qui les agit les fait tout à la fois critiquer le système et le capitalisme… et à en vivre.

Ce qu’on pardonnerait. Nous sommes tous plus ou moins dans ce cas. Mais certains bien plus que d’autres. Et moins on est compromis, moins on est critiquable, et plus on est libre.

Illustration : Contrairement à Michea, qui a toujours refusé de quitter son poste d’enseignant au lycée, Jappe est professeur d’université.

Diplômé de philosophie en Allemagne, il enseigne en Italie. Type, enseignant qui trouve révolutionnaire de pratiquer la maltraitance des mots, le viol de la langue, tout ce qu’une plume peut produire de pire pour briller sur le front de la trahison des clercs.

Pour tuer Michéa, il a fignolé une arme grossière. De ces armes que fabriquent les philosophes, un concept. Le concept de Jappe est celui du « populisme transversal ». A quoi sert un concept ? A construire une abstraction. Celle de jappe va lui permettre de néantiser la pensée de Michéa pour mieux la glisser sous le tapis.

Michea rejoindrait, nous dit le court chapeau de sa chronique, « les positions populistes dans son idéalisation du peuple ».  

La meilleure façon de tuer l’autre, c’est de réduire l’homme. Pour jappe, Michea est donc un homme de peu. Il « vient des marges du champ du débat en France ». Admirable !

Une marge qui lui vaut quand même quatre pleines pages dans Le Monde à l’occasion de son dernier livre « Notre ennemi, le capital ». A la « marge du débat », vous disais-je.

 

Jappe est bien forcé de reconnaître à son corps défendant que Michea compte. Il « a cependant réussi à susciter des débats souvent passionnés autour de ses idées », concède-t-il. Pour aussitôt essayer de le réduire dans la sauce au vinaigre de sa tribune. Son « succès croissant Michea le doit au fait de compter parmi les figures tutélaires du nouveau " populisme transversal " et de s'y prêter de plus en plus volontairement ».

Merveille d’écriture. Il faut apprécier cette façon de tordre la langue. Michéa, classé comme penseur « iconoclaste » par Nicolas Truong, dans un article proche de celui de Jappe, devient sous la plume de ce dernier « populiste transversal ».

L’iconoclaste étant celui qui refuse les images saintes, il est bon de faire jouer la religion pour mieux exclure. Pour tenter l’épuration. En ce qui concerne Michea, il s’agit pour Jappe et ses semblables de l’exclure de l’église de la pensée de gauche dite révolutionnaire, qui n’est plus en fait que post-situationniste, c’est à dire un situationnisme, dont est spécialiste Jappe, qui a atteint sa limite.

Iconoclaste, Michea, aux yeux des gens comme Jappe, est sorti de ce qu'il faut bien appeler le bon goût révolutionnaire. Ce bon goût qui n’est rien d’autre que le goût des situations qu’on veut immuables, le goût des images pieuses qui servent de marque- page dans le livre saint de la pensée politique la plus classique, à droite comme à gauche.

Mais de quelle pensée révolutionnaire parle-t-on ? On va le voir très vite, une pensée atteinte de la Mérule, ce champignon qui attaque de l’intérieur. Car ce qui attaque de l’intérieur la pensée révolutionnaire aujourd’hui,  ce n’est pas Michea, mais ces porteurs d’une pensée qui ne vit que d’exclusion, d’anathème. Qui ne veut pas débattre mais reléguer. Qui n’argumente pas, mais éructe.

Illustration : Si Michea se réfère à Marx, il ne peut, bien entendu, que se référer à un Marx périmé. « Il utilise surtout, et sans même s'en apercevoir, la partie la plus périmée du marxisme traditionnel » nous dit Jappe. « Celle qui identifie le capitalisme à la domination exercée par une petite couche de la population – les propriétaires des moyens de production – sur une majorité de travailleurs ».

L’explication arrive alors. « Aujourd'hui, cependant, le capitalisme n'est plus identique aux capitalistes ou aux dominants. Il est un " rapport social " », « Un rapport auquel tout le monde participe », car, « Chacun doit forcément conduire sa vie dans les cadres de l'argent et du travail, de la marchandise et de la valeur économique. Les différences entre les individus sont essentiellement quantitatives ».

Belle théorie ! Au prétexte que « tout le monde se rue sur le dernier smartphone » le « peuple » aurait perdu ses valeurs morales au yeux de Jappe, que Michea lui attribue encore, rajoute-t-il.

Quand bien même il n’aurait pas tout à fait tord sur la propension de Michea à faire du peuple un absolu, je ne vois pas ce qui permet à Jappe de lui faire la leçon, de nier toute valeur dans ses thèses.

Jappe soutient que le populisme qui « a longtemps existé dans une version de gauche et une version de droite »  a vu celles ci « depuis plus de dix ans, commencer à fusionner », ce qui signifie, si je ne me trompe, s’unir. Quelle preuve avance-t-il ? Aucune, bien sur !

Mais, dit-il « Leurs cibles sont les mêmes : la spéculation financière et la corruption des politiques, auxquelles sont attribués tous les dysfonctionnements ; la globalisation de l'économie et le poids des bureaucraties des institutions internationales, contre lesquelles on évoque le retour aux souverainetés nationales et un rôle fort de l'Etat. On montre du doigt les " élites cosmopolites ", une caste mondiale obsédée par les chiffres et insensible aux désastres qu'elle produit ».

Sauf que ces cibles on les retrouve selon les jours dans la bouche de tous, à gauche comme à droite. Souvenons nous de Sarkozy en 2009 : « Les paradis fiscaux, c’est terminé ». De Hollande en 2011 « Mon ennemi c’est la finance ». Prenez n’importe quel homme politique, n’importe quel universitaire, vous grattez un peu, et vous trouvez ce genre de propos.

 

Jappe pense enfin avoir trouver l’argument susceptible de l’emporter : « Les populismes peuvent dénoncer les maux du capitalisme sans jamais devoir produire une analyse de leurs " causes " structurelles », écrit-il.

Oui, enfin ! Merci Jappe. Bonne pioche.

Sauf que tu ne nous dis rien non plus sur ces causes structurelles. On attendra ta prochaine tribune. En attendant, nous resterons sur notre faim. Et nous continuerons de lire Michea. Non pas comme un Dieu de vérité. Mais comme une pensée critique, enrichissante. Une pensée iconoclaste, dont nous ne ferons pas une religion ni une image, quand bien même elle brulerait avec à propos celles des catéchismes de gauche.  

 

Lire : Anselm Jappe : « Michéa compte parmi les figures du populisme transversal” ». Le monde du 11 janvier 2017.

 

Le peuple en voilà une connerie !

C’est ce qu’on peut conclure en lisant une autre tribune qui jouxte celle de Anselm Jappe dans le Monde. Tribune de Laetitia Strauch-Bonart.

On y apprend que Michea nous parle « d'un peuple supposé écrasé par le marché ». « Qui plébiscite le capitalisme et la consommation ». « Le peuple n'est pas une victime » dit-elle.

Encore une belle torture de la langue, des mots, du raisonnement ! Car la victime, n’est-ce pas l’écrasé, l’exploité, le précaire, ici comme au Bangladesh ? Et où la trouve-t-on cette victime, sinon dans le peuple, Madame Strauch-Bonart ?

 

 

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