La saga Corona - Un feuilleton bureaucratique au scenario décousu

En Allemagne, le déconfinement a commencé officiellement déjà le 23 avril et est en passe en cette deuxième semaine du mois de mai de devenir total. Parti en retard nous nous retrouvons aujourd'hui en avance de quelques épisodes du premier grand feuilleton global de ce début du 21ième siècle. Ici nous avons déjà un pied dans le monde d'après...

 

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«Diese Angstmacherei ist unerträglich »[1] 

Prof Dr Sucharit Bhakdi

Entretien avec Ferdinand Wegscheider pour Servus TV, Autriche, 2 mai 2020

 

En Allemagne où j’habite à Cologne dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie (NRW) nous suivons la même série que dans les autres régions européennes, mais nous un avons deux ou trois épisodes d’avance. En effet, le déconfinement a ici commencé officiellement déjà le 23 avril et est en passe de devenir total : les enfants ont d’abord redécouvert leurs Spielplätze (aires de jeu) et reprennent progressivement le chemin de l’école, les mains dans les poches et masqués. Pour l’instant le monde semble encore bien être le même, à la différence que maintenant – comme s’en amusait l’un de mes fils - tout le monde a les oreilles décollées à cause de l’élastique des masques. Un orage gronde pourtant au loin.   

L’épaisse croûte médiatique qui a figée la critique à l’égard des mesures de confinement commence à se fissurer. Si personne ne peut dire de quoi sera fait le monde d’après, pour cela il faut attendre les prochains numéros de cette médiocre série B, en Allemagne nous avons déjà un pied dans l’avenir et pressentons déjà que les semaines qui viennent seront faites de disputes si énormes que certains voudront revenir au confinement rien que pour les faire taire. Pour sûr, on va se chamailler. Ça va être quelque chose. Chaque jour de nouvelles voix citoyennes se font plus pressantes pour demander des comptes aux gouvernants sur la manière dont ils ont géré la crise, car loin de ce qui semble se dire dans les médias français, l’Allemagne est loin d’être exemplaire. Dans la gestion publique de la crise, la différence principale entre la France et l’Allemagne réside dans la dose plus modeste de panique injectée dans les populations par les instances sanitaires, mais les conséquences humaines à court et moyen terme sont à peu près les mêmes : elles sont délétères. L’orage se rapproche.

Ces voix dénoncent l’esprit autant que la lettre avec lequel le Robert Koch Institut (RKI) a géré la pandémie. Rappelons que cet institut est l'institution centrale du gouvernement fédéral dans le domaine de la surveillance et de la prévention des maladies et donc également l'institution centrale du gouvernement fédéral dans le domaine de la recherche biomédicale orientée vers les applications et les mesures. Le reproche principal qui est fait au RKI est celui de l’opacité statistique dans lequel baignent les chiffres. La conscience de ce flou constaté par les scientifiques n’a pourtant pas empêché les politiques de prendre des mesures de confinement plus risquées que le risque avéré du Coronavirus sur la base d’une supposition. Personne n’est pourtant sans ignorer que cette hypothèse aura de multiples implications catastrophiques et une mortalité qui dépassera de loin les prévisions les plus pessimistes sur la dangerosité initiale de ce virus. Or, sans être expert d’aucun virus ou infection, je suis le spécialiste absolu de ma propre liberté (dont je ne souhaite que la contagion). Cela signifie que si je peux a priori en tant que citoyen admettre que dans certaines situations il est nécessaire pour le bien commun de suspendre certaines libertés, ceux qui sont en charge de ce programme coercitif, devront avancer des motifs crédibles pour justifier ces restrictions. Cela est-il vraiment le cas ? Du fait de l’absence d’éléments tangibles, nombreux sont ceux qui ne sont pas convaincus que la fin justifie les moyens. J’en fais partie. 

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 Le professeur Sucharit Bakhti, spécialiste en microbiologie et en épidémiologie, qui a dirigé pendant 22 ans l'Institut de microbiologie médicale et d'hygiène de l'Université de Mayence/Mainz (Allemagne).

Dans la puissance de feu des critiques qui sont en train d’orienter leur canons contre l’ordre médical se détache la position du professeur Sucharit Bakhti, spécialiste en microbiologie et en épidémiologie, qui a dirigé pendant 22 ans l'Institut de microbiologie médicale et d'hygiène de l'Université de Mayence/Mainz (Allemagne). La voix de ce grand médecin qui n’hésite pas à se réclamer du bouddhisme est particulièrement touchante car elle est accompagnée d’une immense tristesse, d’une déception. Sucharit Bakhti explique qu’il a fui la dictature en Thaïlande pensant trouver refuge dans une Europe démocratique. Il semble abasourdi par la précipitation avec laquelle ses nouveaux concitoyens (il a obtenu la nationalité allemande il y a seulement 3 ans alors qu'il a fait toute sa carrière en Allemagne) se confinent et s’empressent à réduire leurs droits fondamentaux sans avoir la preuve de la nécessité de cette mutilation, alors que lui s’est battu pour être libre. Offusqué par le constat d’une ignorance en si haut niveau de décision politique, et poussé par le « devoir de vérité » (Sucharit Bakhti, entretien du 3 mai 2020), il écrit le 27 mars 2020 une lettre ouverte[2] à la Chancelière de la république fédérale allemande comportant 5 questions qui demandent des réponses immédiates afin de déterminer dans quelle mesure les restrictions massives actuelles de nos droits fondamentaux sont justifiées. Vous en trouverez ici le texte original : https://c.gmx.net/@824224682608695698/cI1TagSeQmi0WlXK-m8vWA . Il appelle «  le gouvernement fédéral à développer des stratégies qui protègent efficacement les groupes à risque sans restreindre la vie publique de manière générale et à semer les graines d'une polarisation de la société encore plus intense que celle qui a déjà lieu ».

Les analyses du docteur Sucharit Bhakdi – et dont la mise en pratique consiste en une protection ciblée des personnes à risques (et un déconfinement large pour les autres pour éviter les effets secondaires d’une  victoire à la Pyrrhus)- sont corroborées par de nombreuses autres analyses, notamment celles, toujours en Allemagne, du brillant virologue Hendrick Streeck qui a mené une étude très pointue pour comprendre à l’échelle d’une petite commune (Heinsberg, NRW, Allemagne) comment se distribuait le virus, comment il contaminait ses patients et pourquoi il n’agissait pas de la même manière d’une personne à l’autre. Le directeur de l'Institut de virologie et de recherche sur le VIH à l'Université de Bonn en vient à la conclusion que les mesures de confinement sont inopérantes car pour agir elles auraient dû être mises en place au tout début de l’épidémie dont l’origine est chaque jour repoussée un peu plus tôt, rendant caduques les mesures de confinement. Autrement dit, et cela vaut aussi pour la France, on dit en Allemagne que le confinement que l’on s’inflige n’aurait pas l’utilité qu’on lui attribue, car beaucoup trop tardif le virus s’étant déjà trop distribué dans la population. On pourra toujours se draper dans la prudence du « au cas où », mais l’évidence des malheurs causés par le confinement devrait nous inviter à prendre un temps distance avec l’hypothèse de la dangerosité d’un virus qui est sans doute déjà à ce jour passé dans les annales de l’histoire des pandémies, avant le prochain numéro de la saga. Tout pousse en effet à croire que le scenario de la prochain volet de la série B est déjà en cours d’élaboration dans les limbes de notre imaginaire du désastre. Étonnant, mais humain.  

 

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Professor of Medicine/Health Research & Policy/Biomedical Data Science/Statistics, Standford university

Aux USA, le Dr John P. A. Ioannidis professeur à l’université de Standford, outre qu’il fait aussi état de l’absence de données avérées permettant de conclure à la nécessité des mesures drastiques, met aussi en garde contre la confusion entre « morts du virus » et « morts avec le virus », la plupart des victimes étant selon lui décédées d’autre chose que « du » virus, comme il est probable qu’elles guérissent pour la plupart d’elles-mêmes. Je vous renvoies ici à l’un de ses nombreux entretiens et je recommande : « Perspectives on the Pandemic Episode 1: Dealing with Coronavirus, a fiasco in the making? As the coronavirus pandemic takes hold, we are making decisions without reliable data »[3]. Pour les francophones d’obédience stricte voici en substance des propos repris en français par le consultant et analyste de la vie institutionnelle, Jean-Dominique Michel ce mercredi 29 avril dans une communication publique : https://www.facebook.com/PHUSIS.ch/videos/279673346520557/.

Aucune de ces fortes personnalités scientifiques ne nie l’existence du virus, mais tous regrettent l’absence de données fiables qui auraient justifiées la radicalité des mesures prises pour l’endiguer l’épidémie. Autrement dit : personne ne sait de quoi on parle exactement quand on parle du Coronavirus ou du COVID-19 car les données factuelles qui permettraient d’en dessiner les contours réels n’existent pas. Or, comme le rappelle de concert Bhakdi et Streeck ; le Robert Koch Institut en charge de la gestion de la pandémie pour le ministère de la santé ne considère pas pour le moment comme prioritaire une telle étude factuelle dont les conclusions pourraient pourtant changer la vie de millions de gens. Comment est-ce possible ? La logique bureaucratique à l’oeuvre semble aussi irrationnelle qu’aveugle. La modernité produit donc des appareils administratifs qu’elle est incapable d’arrêter, car la possibilité du rétropédalage n’a pas été envisagée. C’est pourtant selon toute vraisemblance ce qu’il aurait fallu faire. Tout cela est incompréhensible car aucun chiffre probant ne préside aux décisions. Dans cette béance statistique croit l’évidence de la dimension politique de la crise actuelle, les institutions érigent la modélisation en mode de gouvernance, une technocratie décrochée de la réalité pilotée par des conseillers avocats du diable se lançant dans des opérations qu'ils ne parviennent plus à arrêter ; alors que même si au toute début de la crise elle purent sembler pertinentes, chaque jour s’accumulent dès lors les preuves de leur absurdité.

Inutile d'aller pus en détail dans l'argumentaire, car nous avons ici à faire à un différend. Tenter de démontrer l'inexistence d'une chose est non seulement absurde, mais tend de sucroit à la faire exister, un peu comme la rumeur. La critique pourtant vitale semble ici inopérante, pire elle alimente le feu de la peur ou celui de la conspiration qu'elle est sensée éteindre. Il s'agit d'un vrai défi à la raison qui devrait intéroger tout pédagogue.  Et pourtant, et c'est aussi très troublant, rien n’est caché, il n'y a pas de stratégie invisible ni aucune forme de complot, si ce n'est la férocité de ceux qui sauront tirer leurs marrons du feu. Les analyses dont je m’inspire, et tant d'autres, sont toutes publiques. C'est un jeu d’enfant de les trouver, en quelques clics. La facilité d’accès à des informations au fond rassurantes révèle que nous ne voulons pas voir que nous sommes au pied du mur, et au fond cette cécité est peut-être la seule manière de rentrer dans le mur, et de réaliser l'erreur kafkaïenne dans laquelle nous ont empêtrées des experts dont l'incompétence est elle pourtant trop visible... 

Je partage avec le courageux professeur Bhakdi son profond désarroi quand il évoque - non sans humour noir - pour dénoncer l’aveuglement (ou le cynisme) des hommes politiques, une phrase attribuée au président de la république démocratique allemande, prononcée le 7 octobre 1989 lors de l’allocution du 40 anniversaire de la RDA (Festansprache zum 40. Jahrestag der DDR), soit quelques jours avant la chute du mur :

"Vorwärts immer, rückwärts nimmer!"  

"En avant toujours, en arrière jamais !"

 

 

 

Bernard Müller

Cologne, le 8 mai 2020

[1] « L’alarmisme (autour du COVID-19) est insupportable » 

[2] Cette vidéo est la lecture de cette lettre, elle est en allemand : https://youtu.be/LsExPrHCHbw . Vous en trouverez ici le texte original : https://c.gmx.net/@824224682608695698/cI1TagSeQmi0WlXK-m8vWA

[3] https://www.youtube.com/watch?v=d6MZy-2fcBw&fbclid=IwAR2wPHRjXsc0jAGXsJl5KYvAMSN1MUt4mJ8rwzJE97mNUoE_EDiO8mvxShY

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