L'usure démocratique

L'usure démocratique a des causes bien connues. Il existe des remèdes. Ils sont à portée. Utiliser le terme - urgence - est trop faible. Tour d'horizon.

En France je situerai le début de cette usure, du moins son ressenti, dans le courant du second quinquennat de J.Chirac. La manifestation citoyenne gauche et droite républicaine du 1er mai 2002 suite aux résultats du premier tour de la présidentielle fut le dernier soubresaut d'un corps politique et social déjà malade. Maladie installée mais restée silencieuse comme un cancer. Il y a concomitance entre la médiocrité de ce quinquennat, les errances sécuritaires ( identitaires ) des suivants et la prise de conscience par la majorité des citoyens que les problèmes du quotidien ne pouvaient être résolus par le corps politique. Quant à l'avenir, "on rase gratis". Ensuite, promesses ... de sueur et de larmes !…Impuissante à agir sur la réalité, la Politique dévoyée se met en scène ( dire et montrer, simuler un mouvement pour mieux rester immobile comme l'écrivait autrement G.T. di Lampedusa ), beau spectacle que les médias d'investigation se font heureusement un devoir de décortiquer. Quant aux réseaux sociaux, le vrai se mêlant au faux, les manipulations sont monnaie courante mais on connaît leur impact sur la formation de l'opinion publique. Ils renforcent ce sentiment de dévoiement.  

Cependant, le travail de sape qui a conduit à l'usure démocratique trouve réellement son origine dans l'avènement des théories néolibérales appliquées par les équipes de Reagan et de Thatcher sous l' influence des économistes de la Société du Mont Pèlerin ( F. Hayek, M. Allais,  M. Friedman, K. Popper etc.) reprises par ceux de l'Ecole de Chicago dont Milton Friedman, toujours lui, en est le représentant le plus connu. Ensuite ce fut le fameux consensus de Washington et la main mise par le FMI et la Banque Mondiale sur l'économie mondiale. Les marchés encouragés par le pouvoir de ces institutions et des agences de notation se firent un plaisir de mettre au pas les Etats qui n'auraient pas été adeptes du slogan: There is no alternative (TINA). Mais beaucoup s'y mirent avec délectation dans un réflexe de classe non assumé et en toute complicité avec les lobbies patronaux. La suite nous la connaissons: succession de crises financières à travers le Monde, explosion des inégalités sociales, précarité généralisée, sentiments pour beaucoup d'exclusion et d'impuissance à maîtriser leur avenir. Il était aisé aux tenants apparents du - pouvoir - politique ( le pouvoir formel ) en utilisant slogans et mantras répétés à l'envi, de manipuler les individus et des groupes sociaux inquiets et déstabilisés et de les opposer les uns contre les autres. Diviser pour mieux régner, on connaît la chanson. Technique imparable sans une prise de conscience collective et des contre-pouvoirs forts, crédibles et audibles ( les corps intermédiaires ). Ces contre-pouvoirs ont failli, manque de courage, de leaders, de force de persuasion, d'un récit et d'une utopie à faire partager. Le combat idéologique s'est arrêté d'autant que la seule opposition apparente, la social-démocratie sans imagination et sans courage devenue social-libéralisme  par glissement continu s'est déconsidérée en pactisant avec les dogmes néolibéraux. Fourvoiement et reniement des idéaux socialistes ont acté l'enterrement de cette doctrine libératrice. En France, les élections factices car en réalité n'offrant pas de choix libres depuis 2002, "  moi ou l'extrême-droite au pouvoir" ont fini par clouer le couvercle sur le cercueil.

La prochaine étape ( en cours ) est l'installation de pouvoirs forts tant prisés par le pouvoir patronal. L'ordre, politique et social, le rêve du CAC 40. Mais cette " nécessité " de l'ordre est aussi attendue voire réclamée par une partie de la population. Intervient ici l'épouvantail à 2 têtes brandi par les forces de droite partout au pouvoir ou presque, celui de l'immigration et de l'Identité. Et ça marche !

Ainsi, politiques déconsidérés, élections "pièges à cons" selon la célèbre formule, les ersatz d' élections n'étant plus les moments où s'exerce pleinement la pratique de la Démocratie, dictature du capitalisme financier à partir des théories néolibérales avec ses conséquences sur le corps social ( en simplifiant à l'extrême, le Marché a remplacé la Politique ) voilà quelques ingrédients constitutifs de cette usure démocratique. Avec pour finir de combler le vide Démocratique, la résurgence de la Religion et des intégrismes qui y sont liés par nature. L'expression publique de convictions religieuses - mais également fascistes - n'est plus honteuse mais banalisée par des figures "attractives". Celles-ci remplissent l'espace médiatique, les forums et les réseaux sociaux. Autre " bouche-trou ": les populismes, de droite et de gauche ( de droite en Europe ) avec au final la même promesse: l'instauration d'une dictature. Remarque: le récent spectacle donné par J.L.Mélenchon pose pour le moins question sur les qualités de la personne ( dont la capacité à garder son sang froid ) et sur sa conception d'une Démocratie qui sera à réinventer. Cette séquence sera-t-elle son 3 mai, date du débat Macron - Le Pen ?

Le Moment de l'Histoire que nous vivons démontre que le Capitalisme tel qu'il a évolué ne peut rendre AUCUN Avenir possible. Le réchauffement climatique est sa dernière création, son dernier cadeau à l'Humanité. Il dévorera son créateur. Tel Frankenstein, il ne contrôle plus sa créature. Problème: son incapacité fondamentale à en prendre conscience ou plus justement son refus de le voir. Nous savons également que l'Histoire n'évolue pas de manière linéaire ( qu'elle tend cependant vers ...? ) mais que son évolution se fait par bonds, par ruptures. La révolution écologique peut et doit être cette rupture. Le Capitalisme propose UNE solution: le Marché et quelques gadgets technologiques pour nourrir ce Marché. Il n'admettra pas cette rupture qui devra arriver NECESSAIREMENT. Une succession de grains de sable, des évènements improbables donc imprévisibles déclenchant des chocs psychologiques majeurs parmi les populations pourraient marquer le début de réactions en chaîne. Sidération puis réaction. Il existe une certitude: les citoyens possèdent des moyens donc un pouvoir, ceux fournis par l'insurrection citoyenne et la désobéissance civile. Quelques moyens:

- le boycott, celui des Marques, des distributeurs, des multinationales, des établissements financiers et des Etats en n'achetant pas leurs produits ou leurs services. Briser leur image de marque, porter ainsi atteinte à leur chiffres d'affaires donc à leur profits. 

- le boycott des publicités : à la TV couper le son, changer de chaînes, privilégier les magazines, les journaux et les réseaux sociaux sans publicités…

- la technique du harcèlement, courriers, mails, interventions directes ( sit-in , actions non violentes ... ) , l'imagination est au pouvoir ! 

- les grèves perlées par exemple, dans les Transports, la fourniture d'énergie, les services informatiques et bancaires en particulier . 

- le développement d' un nouveau discours pour dynamiter les discours actuels: désacraliser le culte de la performance et de la vitesse pour leur "faire la peau". Se mettre sur- pause - le plus souvent possible, revendiquer le droit à la paresse. Et "faire semblant" que l'on joue le jeu. Pour celles, ceux qui le peuvent socialement et professionnellement….une minorité bien sûr ( hélàs ! )

2 questions primordiales : - QUAND ? Il reste peu de temps, 10 ans peut être avant que nous ne soyons plus maîtres de notre destin et - QUI pour amorcer cette rupture ? des mouvements citoyens globalisés, des leaders charismatiques ou des minorités dites actives entraînant l'adhésion d'une majorité qui accepterait de modifier radicalement ses comportements d'hyper-consommateurs ? " La route est courte et abrupte ! " Le prix d'une renaissance, celle de la Démocratie. La Messe ( laïque ! ) n'est pas dite.

 

 

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