Récit de l'HP

Des mois après l’expérience que je fis comme patiente d’un hôpital psychiatrique fermé, il en demeure en moi une sombre amertume. Dans me tripes bouillonne encore la colère contre l’insolence de cet endroit, contre son grave désinvestissement. Cet article est le témoignage que j'ai pu faire de l'HP, de ce qui peut exister. Un appel au réinvestissement.

Il pleut et je bois mon café sur le balcon et tout d’un coup l’idée me presse. Elle a surgi et un petit engrenage s’est mis en route. Les phrases émergent seules, nées du rouage. 

Soudain il me faut écrire, parce qu’on en a parlé avant-hier avec Lancelot, parce que j’en ai dit une douzaine de phrases en mangeant le pique-nique mais que c’était déjà plus que tout ce que j’avais jamais dit là-dessus. Parce que j’ai dit la nécessité vitale d’oublier étouffant la possibilité de dire.  J’ai dit que j’avais vu cette misère secrète du dedans, mieux que personne, et pourtant j’ai dit mon égoïsme à oublier tout de suite, à éteindre toute idée d’indignation. 

Il fallait oublier pour revivre. Pour reconquérir le petit territoire de ma vie. Parce que là-bas, je me suis demandé comment je pourrais vivre après ça. Vivre bien. Bien sûr mon coeur continuera de faire tourner le sang, mes poumons filtreront l’air encore, mais comment pourrais-je reprendre ma vie, fouler l’extérieur, trouver du sens encore, après ça. De là doit venir l’accord tacite entre mon cerveau et les gens dehors. Oublier, ne pas trop poser de questions. L’hôpital n’a pas existé.     

Du jour où je suis sortie, j’ai oublié. La course en avant pour vivre avait commencé. Entêtée, impatiente, frondeuse. Plus une seconde à perdre. Que me faut-il de plus que la liberté.

Mes affaires dans des sacs, les papiers à signer et à récupérer, mon père dans l’entrée et les portes qui s’ouvrent.

 

Deux semaines que j’attends ça. Chaque atome dans mon corps s’en obsède douloureusement à chaque seconde. L’impatience est comme je ne l’ai jamais ressentie. C’est une impatience de vie ou de mort. Dehors le temps avance sans m’attendre et chaque heure m’éloigne, rend le chemin plus long qui me permettra de reprendre le monde en marche. 

Je suis enfermée.

Je suis enfermée, toutes les portes sont fermées, on circule en demandant aux infirmiers de nous ouvrir, on sort accompagné dans la cour, on doit répondre à l’appel à chaque repas. Chaque fenêtre est lacérée de barreaux.

Je ne démissionnerai pas. Je vais tout traverser, fabriquer du sens dans cette prison absurde. Un jour je sortirai. 

Aujourd’hui quand je pense à l’hôpital psy, je pense que c’est grave. Que c’est grave cet endroit, que c’est grave ce que j’ai vu là-bas, que c’est grave ce que j’ai vécu là-bas. Et pourtant en sortant je n’ai rien dit, trop heureuse d’humer de nouveau la liberté la plus basique (pouvoir sortir d’un bâtiment à mon gré). J’ai méthodiquement oublié pour retrouver le cours des choses, offrant un pardon défectueux au système qui m’avait enfermée. 

Qui m’écrouât avec une facilité telle que j’en vacille rien que d’y penser. 

Mais je crois toujours que c’est grave. Je ne me résous pas à trouver ça normal d’être enfermé si facilement, de quémander sa liberté sans connaître jamais vraiment les rouages du faux procès, de s’habituer aux cris de celui /celle (je ne l’ai jamais su) qui hurle depuis la salle d’isolement, qui frappe à en éventrer la porte. 

Je ne me résous pas à penser que l’âme humaine abîmée puisse retrouver goût à la vie entre ces murs gris, puisse être convaincue que ça en vaut la peine dans ces couloirs sombres. Qu’on soigne une âme insensée en la laissant errer sous les néons, dans un dédale d’heures interminables qui ne font que ramener au jour un jour semblable.  

Je me suis promis que je ne démissionnerais pas. Je suis entrée là pour n’avoir plus voulu vivre et me soutiendra dans cette prison la certitude soudaine que je veux vivre. Alors j’ai mis toutes mes forces pour qu’existe la joie dans cet enfer. J’ai mis un entrain que je n’avais plus depuis longtemps. 

Si j’arrive à être joyeuse ici, alors ça ira.

J’ai extradé ma lucidité des limbes où je l’avais perdue pour affronter l’absurdité. Si j’avais baissé les bras et laissé l’absurdité en moi épouser l’absurdité ici, je me serais perdue pour de bon. J’ai donc mis chaque cellule de mon corps en lutte contre l’endroit qui aurait prétendu me soigner. J’ai élaboré secrètement un plan de guerre pour résister. 

M’y ont aidée des âmes rieuses trouvées là-bas. J’oublie jusqu’à leur nom. Béa ? Max ? … Solidarité tacite de quelques esprits clairs mais malmenés. J’ai appris avec eux à jouer à la belote et j’ai ri, j’ai aimé gagner et râlé quand j’étais kapo. J’ai abandonné aux règles du jeu le sens des choses et puis j’ai ri. 

J’ai ri des phrases sans sens enchaînées par d’autres esprits désabusés. Rire a court-circuité la forme d’horreur où je me trouvais. 

Je dormais si peu, malgré les médicaments, les somnifères que j’acceptais pour rétrécir les jours. Je dormais peu, réveillée transpirante et pleine des cauchemars nés dans cette chambre, les draps de plastique collés au corps. Mon corps amaigri de patiente d’hôpital qui faillit en oublier le désir qui l’irriguait, là où les corps ne sont plus que les corps sans plaisir d’internés infantilisés. 

Du jour où je suis sortie je n’ai plus avalé un seul médicament, ai froissé l’ordonnance qui avait conditionné mon retour à la liberté. J’ai eu l’impression affolante de revenir à moi alors, d’être moi de nouveau et entièrement, débarrassée de molécules qui ne m’avaient jamais aidée. Qui avaient achevé le décalage avec ma lucidité. Aujourd’hui où je la sais pleine je peux en juger. Si je vais bien c’est que je vais bien sans eux. 

J’en veux à l’hypocrisie que j’ai ressentie là-bas. L’hypocrisie pour pallier l’impuissance, pour pallier l’abandon. Le manque de moyen sûrement, encore, toujours. Le manque d’investissement qui vient avec. J’en veux à un système clos par trop aveugle à la souffrance qu’il fait craindre aux esprits. De son nom d’hôpital il s’octroie l’arrogance de guérir mais peut-on vraiment me l’affirmer encore ? 

Un enfermement, sans soin, c’est ce qu’on m’a offert là-bas. Sans suivi psychologique, sans aucun plan thérapeutique ( hormis les médocs ). 

J’ai demandé, lors des si rares entrevues avec un psychiatre, pourquoi j’étais là. Pourquoi ils me laissaient là. Que prétendaient-ils m’apporter, comment prétendaient-ils m’aider ? Il m’a répondu : ils me gardaient ici à l’abri de moi-même ( j’avais empli ma gorge de médicaments et d’alcool un matin de l’hiver), en attendant d’avoir mis en place un traitement médicamenteux pour moi, qu’il fallait stabiliser. Là était le sens de la cage. C’était sans compter l’amertume de la cage, l’horreur des barreaux-mêmes. C’était sans chercher à comprendre une seconde, personne n’a jamais demandé pourquoi. Que pouvaient-ils alors ? Ils ne comptaient donc que sur la soumission aux molécules pour me protéger une fois dehors.

Personne n’a jamais demandé pourquoi. Jamais on ne m’a proposé d’expliquer. Je n’ai vu personne pour parler. 

J’ai vu ce psychiatre, mais ce n’était pas pour ça. Les rendez-vous ( trois fois cinq minutes dans tout mon séjour  ) consistaient à savoir comment je supportais le traitement. Il me disait les subtilités de l’anti-dépresseur qu’il avait choisi, comment ses molécules allaient combiner leur effet à l’anxiolytique qu’il avait choisi. Il m’expliquait comment il allait droguer mon cerveau quotidiennement. Comment il allait artificialiser mes émotions. Lorsqu’on cessait de parler du traitement ( je m’appliquais à dire qu’il me convenait : oui je dors bien, oui je me sens bien ), il me demandait en prenant des notes ce que je comptais faire en sortant. Il fallait justifier de projets dont il jugeait la pertinence ( au nom de quel tribunal s’accordait-il ce rôle ? ).

 J’ai compris vite quel jeu il me fallait jouer. Ces rendez-vous n’étaient que des parades de raison où j’oeuvrais de calme et de phrases intelligentes, prête à tout pour irradier la responsabilité et l’apaisement. Prête à tout pour suinter une humble lucidité face à lui. Pour qu’il me laisse sortir.  Je montrais ce qu’il voulait voir, fabriquais dans les règles mon passeport pour la sortie ( pauvre mascarade où nous nous livrions. ). 

Ainsi mon salut était-il moléculaire, et il prévoyait comme solution à mes maux de me remplir les poches de médicaments, moi qui venais justement d’en utiliser pour frôler la mort dangereusement. Qui est l’irresponsable ?

Qui s’est vraiment soucié de moi ? A quel moment ce système a-t-il pensé vraiment mon bien, et non le camouflage de ma détresse ? De toute cette détresse entassée derrière les murs de l’HP. 

J’ai vécu là-bas ce que je n’ai jamais imaginé vivre, qui pourrait rester à jamais comme une honte chevillée au récit de ma vie. 

Être enfermée. Dépossédée de ma liberté et de la décision du cours de ma vie. C’est ma vie qui se jouait là-bas, qu’un psychiatre inconnu avait en charge de décider, détenteur solitaire du pouvoir du cours de ma vie. La pensée est vertigineuse aujourd’hui encore. Nauséeuse. 

Chaque seconde comptait, le temps filait dehors et dedans on fabriquait la durée. Un enfer d’attente et de frustration. 

Tout dépendait de ces rencontres avec le psychiatre, j’attendais ces entrevues comme rien au monde mais jamais on ne pouvait me dire quand elles auraient lieu. On m’en promettait une pour l’après-midi, je la passais suspendue et haletante, puis à l’heure du repas du soir on m’annonçait vaguement que le psychiatre était parti, depuis au moins deux heures déjà. Mais par quelle porte dérobée à mes yeux suppliants ? Ce serait pour le lendemain, ou le lundi si l’on était vendredi. Il allait profiter du week-end tandis que je crevais là. Je le croisais dans les couloirs et demandais à le voir, il répondait sans cesser de marcher : peut-être, il n’était pas sûr, il avait de la paperasse. Ma vie coulait sous un tas de paperasse. La violence était inouïe.

J’ai eu si peur que ça dure. L’impuissance était monstrueuse. L’ignorance et l’incertitude où on me plongeait la tête. Où on la maintenait silencieusement.

J’ai eu peur d’être oubliée.

Je fabriquais des oasis. La douche, le verrou derrière moi, verrou sous les verrous, et puis soigner mon corps. Le café dans la cour en bas, quand on m’autorisait à y descendre. Les parties de belote, gloutonnes joyeuses du temps qui abondait là-bas. Téléphoner dans la coursive à ciel ouvert pour les fumeurs, après avoir demandé la permission, encore. La partie de pétanque un dimanche sous l’oeil des infirmiers. Les échecs avec Max, au plus tard du soir, creuser la nuit aussi loin que possible pour faire reculer les ténèbres (arguer de finir la lente partie pour ne pas devoir regagner sa chambre). Les montagnes enneigées par la fenêtre le matin, au loin. 

Je rêvais l’extérieur de toutes mes forces. 

Je me demandais comment ils faisaient pour venir travailler ici, pour assister à ça et rentrer chez eux le soir. En sachant. 

Revenir et distribuer les médocs. 

Assumer ce pouvoir. 

Enfermer des gens. 

Sédater leur système nerveux et observer errer ces corps demi-conscients. 

Triste vision d’une vaste misère psychologique mise en jachère dans des couloirs indifférents. 

Il y avait cette fille, qui partagea ma chambre. Elle est arrivée plusieurs jours après moi. Elle éclatait d’un rire sonore à chacune de ses phrases, elle éclatait de rire au milieu du silence. La pudeur l’avait abandonnée. Elle souillait la cuvette du sang de ses règles. Elle s’épanchait à moi de sa triste existence, me racontait le couteau qu’elle avait mis dans le ventre de son ex, ce mec dont on lui avait pris l’enfant, cet enfant dont elle oubliait le prénom. Elle était connue du service déjà, on l’engueulait nonchalamment toute la journée. Partager son intimité avait quelque chose du film d’angoisse. Mes nuits étaient mes cauchemars. 

Quel environnement m’a-t-on offert en disant vouloir calmer ma tête de la triste pulsion qui l’avait attrapée ? 

Je parle depuis ma peau mais je sais que cette jeune fille était bien plus meurtrie que moi et que cet endroit jamais ne la rendrait au sens ou au bien-être. Je la plains bien plus que moi encore.

C’est chacun que je plains là-bas. C’est sur le système que je crache par là.

Peut-être n’ai-je rien dit de tout ça pour préserver un peu l’image de moi, après. Pour ne pas donner trop d’éléments qui permettraient de l’affilier trop fortement à l’image de la folie de l’HP. Réflexe de survie égoïste, car c’est ça aussi qu’il faut reconstruire après. L’image de soi. 

Je n’ai jamais demandé franchement. A mes amis, à mes parents. Ce qu’ils pensaient de moi quand j’étais là-bas, quand j’en suis sortie. S’ils m’avaient placée dans une case à part, décalée, si je n’étais plus celle qu’ils connaissaient. Si l’idée de l’HP s’était imprimée sur l’image de moi qu’ils avaient.  

Je n’avais pas d’affaires en arrivant. Ma mère a fait passer un sac avec des vêtements ( il me fut touchant de voir que ce n’était pas ceux que j’aurais choisi, pendant deux semaines je me suis habillée selon les choix de ma mère, comme une enfant ), des affaires de toilettes ( la crème hydratante qu’elle avait achetée a une odeur qui me rappellera à jamais, en me sautant à la gorge, les murs de l’hôpital ), un livre ( un polar haletant choisi par mon père qu’il fut au-dessus de mes forces de poursuivre après l’arrivée angoissante de Melissa dans ma chambre ), quelques feuilles de papier libres ( j’ai écrit quelques lettres urgentes, besoin incommensurable de me rappeler à l’extérieur ), des chocolats ( partagés durant les tournois de belote ).

J’ai imaginé croiser dehors le psychiatre, après. Cela me semble impossible encore que nous existions dans un monde commun sur un statut d’égalité, tant il n’avait fait de moi qu’une patiente irresponsable pour laquelle il lui revenait légitimement de tout décider. Son existence quelque part maintient en moi quelque chose de cette patiente-là. 

 Je ne peux m’empêcher de le haïr. Je sais que je ne lui dois rien de ma joie retrouvée.

Il pleut et j’écris et je ressens la lisière où je me trouvais, dire vite avant de tout oublier. 

Je ne sais pas s’ils y sont toujours, les autres. Si les jours se répètent comme un seul, encore. Je sais que cet endroit existe encore, qu’il broie la joie et la beauté, encore. J’imagine que rien n’a changé. 

Je mesure ma chance, à la terrasse où je poursuis d’écrire. N’être pas restée plus longtemps, être sortie. Avoir toute ma tête, comme on dit. Avoir retrouvé mes amis, être de nouveau une jeune fille, bouillir de joie et de désir, de rire. Je mesure ma chance d’avoir su mobiliser mon énergie pour en ressortir bien plus forte, et je frissonne en mesurant comme il en eut fallu de peu que je n’en fusse trop accablée pour m’en sortir.

Qu’aurait-on dû faire, devant mon petit corps lentement éveillé du long sommeil qui avait suivi le lavage d’estomac ? Je ne sais pas. Mais je ne pense pas qu’il fallut que je doive endurer ça. Moi ni personne. C’est une antre bien trop glauque pour que j’y voies du bon, bien trop désinvestie pour que je crois en elle. 

Qui s’imagine que la détresse s’en va en macérant dans la détresse, par quelle miracle s’évapore-t-elle en marinant contre celle des autres ?

 

Difficile pour moi de voir l’HP aujourd’hui autrement que comme l’institution du camouflage de la fragilité humaine, de l’endiguement plus ou moins provisoire derrière des murs étanches d’un déséquilibre psychologique dont on a cessé de chercher quoi faire.

Viviers fertile au traumatisme dont on semble mal mesurer les séquelles qu’il peut ajouter à des esprits déjà fatigués.  

   

  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.