Pensées du Sud

En m’installant dans la région montpelliéraine, j’ai rapidement été frappé par une situation singulière. D’un côté cette luminosité salvatrice, ce grand dynamisme démographique à l’origine d’une frénésie immobilière revendiquée, mais de l’autre, comme le revers d’une belle médaille…une situation économique et sociale très contrastée.

Né dans les Hautes-Pyrénées, de parents originaires de l’Aude et de l’Aveyron, ma vie personnelle et professionnelle m’a conduit à l’installation dans la métropole montpelliéraine, après des études à Toulouse.

C’est donc en pur produit de l’Occitanie de l’Ouest depuis 30 ans, que je me suis installé en Languedoc, pays que je pensais bien connaître pour y avoir une partie de ma famille.

Et pourtant, en m’installant dans la région montpelliéraine, j’ai rapidement été frappé par une situation singulière.   

D’un côté cette luminosité salvatrice, ce grand dynamisme démographique à l’origine d’une frénésie immobilière revendiquée, mais de l’autre, comme le revers d’une belle médaille…une situation économique et sociale très contrastée, que le souci des apparences et la fierté méridionnales ne suffisent pas à éluder.  

Comme une course frénétique à l’urbanisation, mais laissant derrière elle une trainée de quartiers paupérisés, ou en voie de l’être.   

Comme une bulle anachronique, susceptible d’éclater un jour.  

Rapidement, j’ai souhaité rechercher des fondements à cette intuition :

L’attractivité démographique de Montpellier et du littoral y afférent est unique en France. La région Languedoc, dans son ensemble, est magnifique. Pourtant, Montpellier est la grande ville de France dont le taux de pauvreté est le plus élevé : quasiment un tiers de la population est frappée ! Montpellier « la surdouée » réalise en la matière la prouesse de dépasser Marseille, et distance Toulouse de presque 10%. Dans la même logique, le taux de chômage de Montpellier représente le double de la moyenne nationale.   

Voilà qui doit préoccuper au plus haut point nos dirigeants locaux, et qui pose de nombreuses questions :

Comment, au-delà de la communication volontariste, inverser cette tendance devenue structurelle, et non plus conjoncturelle ?

Comment, au regard de l’urbanisation galopante, équilibrer notre ville ? 

A ce titre, le nouveau quartier de Port Marianne, fleuron architectural qui se prolonge sans cesse avec la mer pour horizon à atteindre, marque les esprits par le panache des réalisations concrétisées. Mais, si le niveau de vie moyen de la population n’augmente pas, que deviendront ces grands ensembles rutilants, lorsqu’ils seront dégradés par le temps ?

Que sont devenus les grands ensembles du siècle passé ? Sont-ils aujourd’hui caractérisés par la douceur de vivre ? Ou plutôt par une insécurité multiforme : économique, sociale, culturelle, physique.

Une sagacité hors pair n’est pas requise pour trouver les réponses à ces questions. Nous avons le recul nécessaire sur le devenir de ces grands ensembles. Partout en France, l’actualité en témoigne régulièrement. Et peut-être que s’obstiner dans cette direction n’est pas opportun.

La sur-urbanisation tend à concentrer les populations, en les coupant radicalement de leurs bases arrières, sociales, historiques, culturelles, spirituelles… Avec comme rançon fréquente la mise hors-sol généralisée, et l’isolement.  

Sans compter, à l’échelle de la région, que le charme de l’Occitanie est de ne pas déjà être -encore- tout à fait parvenue au stade de bétonisation de PACA.

C’est un peu par esprit de contradiction que j’ai souhaité m’installer dans un centre ancien, en l’occurence à Pérols, village du bord de l’eau à la personnalité affirmée, baigné de lumière, de douceur de vivre et de caractère.

Au cœur du village, un choix de conviction, en réaction au mitage du territoire et à l’étalement urbain ravageur. Une de ces enclaves authentiques au sein de la métropole. 

Il est vrai que les élus sont aussi contraints. Pour améliorer les finances, donc les dotations, il faut augmenter la population. Une réponse pour les communes consiste donc à soutenir activementle développement pavillonnaire ou les constructions de maisons, fut-ce le mitage au coup par coup. Mais jusqu’à quand ?

Tant de maisons dans notre belle région -et au-delà- sont plantées en dehors de toute opération d’aménagement concerté. Pourtant, une vision d’ensemble exige de s’inscrire dans une continuité urbaine, de densifier prioritairement les mileux déjà urbanisés plutôt que laisser nos centre-villes et villages crever à petit feu. De « réhabiliter la ville », plutôt que de l’étaler indéfiniement.

La logique est la même pour les zones commerciales, aussi connues pour leur capacité à ravager nos entrées de villes. Là encore, la préservation de l’environnement est une nécessité absolue.

C’est pour ces raisons, qu’il nous faudrait désormais penser avant tout notre région par elle-même.

Même si cela peut aller à l’encontre de nos intérêts particuliers à court-terme, il nous faut faire primer sans concession l’intérêt du territoire et de son avenir au long cours, et pondérer cette frénésie immobilière qui s’apparente à une fuite en avant.

Il nous faut réfléchir notre territoire par nous-même, loin des schémas imposés : le développement économique ne passe pas forcément par l’urbanisation extensive, et par une offre commerciale omnisprésente.

Il nous faut résister à la réification marchande comme loi inexorable de notre avenir !

Il nous faut dénoncer cette vente aux enchères catastrophique, que nous méridionaux avons nous mêmes organisée en bradant -ou en vendant à prix d’or- les terres sudistes.

Car nous nous sommes parfois modernisés en mettant tout en vente, en prostituant le territoire et l’environnement, si souvent détérioré par la suite.

Parlez du Sud à un non-sudiste, il évoquera tantot le décor et le débouché touristique, paradis pour les légions du tourisme de masse, tantot les arrangements douteux, comme les deux faces complémentaires d’une même médaille. 

Il nous faut également cesser de considérer uniquement nos pathologies sudistes comme un défaut de modernité. Car la modernité n’est certainement pas étrangère aux maux dont nous souffrons, et dont beaucoup croient encore aujourd’hui qu’elle est le remède !

Repensons, dépassons ces notions de périphéries sudistes par rapport au centre parisien. Il y a là un enjeu non seulement symbolique, mais également stratégique, en permettant à l’Occitanie en général et au Languedoc en particulier de reconquérir leur autonomie, donc leur dignité.

Mais pensons aussi le Sud avec moins de nombrilisme, plus de fermeté, sans aucune indulgence à notre égard. Sans chercher de justifications à nos renoncements.

Peut-être faudrait-il envisager une forme de reconquête à partir du local, de son histoire et de sa géographie. Sans nier notre singularité. La rigueur des septentrionaux n’est pas un mythe, mais s’applique mal à l’approche du Sud. 

Au fond, gardons toujours en tête des questions simples : qu’est-ce qui restera, de quoi nos enfants seront-ils fiers, d’un n-ième grand temple commercial quadrillé de franchises globales et asceptisées, ou de ces danseurs étoiles déguisés en flamants roses, se donnant en ballet autour du vaisseau roman de Maguelone ?

Ruminons opportunément René GROUSSET,  dans son Bilan de l'Histoire (1946) : « Aucune civilisation n’est détruite du dehors sans s’être tout d’abord ruinée elle-même, aucun empire n’est conquis de l’extérieur, qu’il ne se soit préalablement suicidé. Et une société, une civilisation ne se détruisent de leur propres mains que quand elles ont cessé de comprendre leur raison d’être, quand l’idée dominante autour de laquelle elles étaient naguère organisées leur est devenue étrangère ».

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