Country pride

Le tableau est vite dépeint, et d’une tristesse sourde : « Six décès depuis le début de l’année. Il n'y a plus grand monde dans le village tu sais, surtout des résidences secondaires. Moi-même je vis seul, sans enfant. Il n’y a pas beaucoup de femmes ici. On meurt discrètement, en silence. » Jean-Louis est agriculteur, isolé dans un petit village de montagne.

Chaque jour, le même constat, violent, s’impose à lui :

Les personnes âgées isolées, les murs fatigués, les vitrines blanchies des anciens commerces, des anciennes postes et des anciennes écoles, côtoient quelques bâtiments rénovés de frais : cabinets d’infirmiers et autres structures d’aide à domicile.

Deux vieilles dames observent, assises au bord de la route, le passage des rares véhicules. Tout un symbole. Leur visage rappelle l’allure des maisons, la couleur des bâtiments.

Jean-Louis se souvient du temps où l’école, la Poste, la boulangerie, la boucherie, le bar-restaurant créaient du lien.

Désormais, on ne sort plus de chez soi, on s’isole, et tout le tissu social se délite. La télévision et ses mirages se substituent –maigre compensation- aux rapports humains.

Il n’a pas toujours été seul. Son ex-compagne ne rêvait que de partir, comme beaucoup d’autres. C'est l’attrait de la grande ville, véhiculé par les écrans, face à la campagne et aux petites villes ringardisées.

Déjà, dans son collège du chef-lieu de canton, être de la campagne n’était pas une fierté. Il fallait très vite se maquiller, avec des identités de substitution : telle façon de s’habiller, de parler, de consommer.

Aujourd'hui, il ne côtoie quasiment plus que des personnes âgées. Les rares ados s'ennuient et n’ont qu’une idée en tête : partir au plus vite. Le lycée est à ¾ d’heure en bus. Le médecin généraliste approche péniblement de la retraite, sans trouver ni remplaçant ni successeur.

Il n’y a plus qu’une seule maternité, dans le chef-lieu de département. Il est vrai que les enfants se font rares. Et lorsqu'ils grandissent, il n’y a bien sûr pas de travail, sans compter les incitations incessantes de la société moderne pour rejoindre la ville et son mode de vie. La plupart des jeunes quittent la campagne, n’y trouvant rien à faire, et n’y reviennent – lorsqu’ils y reviennent – que bien plus tard, après qu'un trop grand nombre d’années en ville les ait parfois dégoûté de l’expérience.

Jean-Louis, rituellement, allume tous les soirs son écran télé. Il n’est pas bête, loin de là. Et ne comprend pas le mépris d’une bonne partie des journalistes et des artistes envers cette “France profonde”, ses péquenauds, consanguins, avec leurs sabots et leur glaise !

Il se demande pourquoi les préjugés, dont les paysans sont victimes, ne mobilisent jamais l’ardeur et la compassion de ceux qui se battent contre le mépris et les discriminations.

Il se permet même de penser qu’être paysan en France, au XXIème siècle, c’est subir le « rejet d’autrui ». Et pour preuve, sur son site de rencontre, s’avouer agriculteur, c’est presque systématiquement se condamner au célibat chronique, saupoudré de quolibets. L'Amour est dans le pré, sympathique exception ?

Et pourtant, il en rencontre de la misère sociale et de la détresse humaine.

Mais il voit bien que personne ne défile ou ne donne de concerts pour les paysans acculés au désespoir, dont le taux de suicide bat des records. Cela dit, pas grand monde ne défile non plus pour les ouvrières du textile, les travailleurs de la métallurgie, les petits employés du tertiaire soumis aux rythmes abrutissants de l’informatisation des tâches, ou encore pour les entrepreneurs en faillite.

Les indignations de nos faiseurs d’opinion sont parfois bien sélectives. A se demander si le centrage médiatique sur les questions dites "de société", n’a pas permis l’abandon manifeste de la question sociale, en particulier en milieu rural.

Peut-être aussi, à la cambrousse, fait-on trop peu valoir ses droits, que l’on soit agriculteur dont l’exploitation dégage peu de revenus, personnes âgées à retraites faibles, ou néo-ruraux ayant fui le coût des logements en ville, sans anticiper celui des transports à la campagne.

Sans compter que cette misère sociale ne se traduit pas vraiment par la violence. Les voitures brûlées y sont encore rares, bien que la discrimination géographique, l’enclavement, l’éloignement, y soit sévères. Et l’esprit rural revendique moins, trop soucieux du quand dira-t-on, du voisinage...

Peut-être, en situation de pauvreté, le rural tente-t-il également de cultiver une certaine dignité, n'osant pas solliciter pleinement les aides sociales. Comme une fierté liée au travail, et une pudeur qui empêcheraient d’admettre au grand jour que ledit travail ne permet de vivre que difficilement.

Et si les rats des champs ne sont pas tous pauvres, ils préfèrent en mettre dans le bas de laine ou sous le matelas, plutôt que de dépenser l’argent inutilement. Ils sont économes à un point inimaginable pour un citadin ! Les habitudes de vie sont davantage marquées par la simplicité, même si le taux de mercantilisme doit probablement se rapprocher de plus en plus du seuil urbain. Les téléviseurs sont souvent allumés à la campagne. Ils permettent de tromper la sollitude. 

La nuit tombe. Si le silence est interrompu, ce n'est guère que par les aboiements des chiens. Jean-Louis s'interroge. Il se demande si ces maisons de village closes, ces bourgs désertés, en termes plus francs, ces villages qui crèvent, sont une fatalité.

Car loin de l’environnement souvent périssable des villes, il sait que son monde rural a lui un atout de poids.

La nature.

Et après tout, c'est lui qui nourrit les autres, pas l'inverse.

Le petit matin venu, Jean-Louis se lève, un sourire dessiné sur son visage.

C’est décidé, il va l’organiser, sa country pride.   

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