Macron ou le coup de force techno

La victoire de Macron à la présidentielle est avant tout celle de la technostructure d’État, qui lui a soufflé son programme, comme l’a révélé sa dernière interview sur Mediapart. D’où il ressort que son véritable ennemi n’était pas le Front national, que la technostructure ne dérange en rien, mais la France insoumise, qui en signifie la ruine.

Éloquente et terrible image que celle d’un Emmanuel Macron inaugurant son règne de pharaon républicain devant la pyramide de Pei (de paye ?) au Louvre, dans l’enceinte d’un palais associé, comme le lui rappelait justement Edwy Plenel vendredi dernier, sans que le candidat y trouvât particulièrement à redire, au fossoyeur de la IIe République, le prince-président Louis-Napoléon Bonaparte. Je me rappelle avec quelle virulence stigmatisante les mélenchonophobes se sont évertués à reprocher au candidat des Insoumis son prétendu tropisme mitterrandien. J’attends que les mêmes s’indignent du sens de la continuité que manifeste le choix de Macron de fêter sa propre apothéose dans ce théâtre de la mégalomanie présidentielle. Car l’homme neuf se prend déjà pour « Dieu » (surnom de Mitterrand), tout en se ménageant une place au musée. 

La poussée substantielle et documentée de longue date de l’extrême droite a conduit bon nombre de commentateurs conditionnés par l’habitude du vote utile ou rompus aux tactiques de diversion et de camouflage à convoquer les années 1930 du siècle passé. L’intronisation spectaculaire de Macron renvoie pourtant à un autre continent historique, dont bien peu d’historiens, parmi ceux qui se sont improvisés politistes, ont pressenti ou voulu voir(*) la surrection au cours de cette séquence extrêmement éprouvante pour les démocrates sincères, engagés à gauche : 1851 et la mise à mort de la République démocratique et sociale par le monarque présidentiel lui-même. Il faut avoir cela en tête si l’on veut comprendre les enjeux de la situation actuelle. 

Rappel des faits et forfaits : en 1848, après le renversement de la monarchie de Juillet, on s’attelle au plus vite à l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Les socialistes et républicains radicaux poussent à la roue pour revenir à la Constitution de 1793, jamais mise en application, pour cause de guerre (tiens, tiens…), ou reprendre les projets concoctés dans les années 1830-1840. La Constitution de 1793 prévoyait le suffrage universel (masculin) et une démocratie semi-directe, adossée à une Assemblée puissante, avec la possibilité pour le peuple de proposer directement des candidats au conseil exécutif ou de donner son avis sur toutes les lois. Dans ce système, les députés, élus pour un an par des assemblées primaires, n’étaient considérés que comme des mandataires. Le programme élaboré en 1832 par la Société des amis du peuple est convoqué en renfort pour subordonner étroitement l’exécutif à la souveraineté populaire en vue des réformes sociales. Le pouvoir exécutif, selon une de ses plumes, François-Vincent Raspail, ne saurait être que concédé, révocable, non héréditaire et discontinu dans le temps. Les travaux constituants s’orientent vers le monocaméralisme, avec des députés élus pour trois ans, et la reconnaissance du droit au travail. Alexandre Ledru-Rollin souligne l’intrication du politique et du social par une formule restée célèbre : « On a dit : le droit au travail, c’est le socialisme. Je réponds : non, le droit au travail, c’est la République appliquée. » 

Face à l’assemblée unique, le comité constituant installe un président élu au suffrage universel, suivant le modèle américain. D’aucuns pressentent un risque, tel Jules Grévy, député républicain du Jura : « Et vous dites que vous voulez fonder une république démocratique ! Un semblable pouvoir conféré à un seul, quelque nom qu’on lui donne, roi ou président, est un pouvoir monarchique ; celui que vous élevez est plus considérable que celui que vous avez renversé. Il est vrai que ce pouvoir, au lieu d’être héréditaire, sera temporaire et électif ; mais il n’en sera que plus dangereux pour la liberté. » Les constituants ont néanmoins pris quelques précautions, jugées par beaucoup insuffisantes : l’Assemblée dispose ainsi d’une force armée à ses ordres ; toute suspension de ses travaux ou entrave à l’exercice de son mandat relève de la haute trahison et entraîne la déchéance du président ; le président sortant n’est pas rééligible avant quatre ans. Le 4 novembre 1848, la Constitution d’une république déjà moins sociale est adoptée et le 10 décembre, Louis-Napoléon Bonaparte, qui se présente comme un homme neuf, au-dessus des partis mais partisan de l’ordre, est élu président. Les conservateurs, Adolphe Thiers en tête, pensent pouvoir manipuler aisément ce candidat attrape-tout, mais ce dernier entend garder la main. N’attendant pas la prochaine échéance électorale, à laquelle il ne pouvait du reste pas se présenter, le prince-président fait un coup d’État le 2 décembre 1851 et quinze jours après, alors que la répression fait rage, que l’état d’urg… pardon, de siège est instauré dans un tiers du pays, il organise une élection présidentielle en forme de plébiscite. Drôle de plébiscite, néanmoins, en partie frauduleux : 7 millions de Français approuvent sa forfaiture, 640 737 citoyens téméraires s’y opposent, surtout à Paris, et l’on compte un million et demi d’abstentionnistes. C’est ici qu’il faut chercher la racine du mal présidentiel français, et déjà aussi le remède, qui sait ?

La France insoumise est un mouvement qui aura bien plus respecté dans son fonctionnement interne, y compris durant l’entre-deux-tours, la délibération démocratique et la liberté de choix par le vote, garantie constitutionnellement, qu’une majorité de nos faiseurs et recteurs d’opinions, prêts, au nom de la démocratie en danger, à en suspendre le plein exercice. En criant haro sur Mélenchon, ces derniers ont contribué à évacuer la grande question subversive, celle qui menace le plus l’ordre établi, celle de la démocratie directe, soudain revenue sur le devant de la scène. 

Cette question de la démocratie directe, en ces temps où le sentiment d’impuissance grossit en rage furieuse et se cherche des débouchés, fussent-ils les plus malpropres, est capitale et englobe la question du racisme, de la quête immémoriale du bouc émissaire. Dans un système politique pyramidal verrouillé, où le pouvoir ne rend des comptes qu’à lui-même et dispose d’une clientèle vassalisée dans tous les corps de l’État, le peuple sera empêché de mordre aux lieux où son destin se décide et encouragé à mordre aux lieux où il construit sa sociabilité. C’est la raison pour laquelle le choix de s’abstenir, de voter nul ou blanc a été surtout reproché aux Insoumis, car ils s’obstinaient à vouloir mordre où cela fait mal au pouvoir et à vouloir pacifier les rapports sociaux. En effet, contrairement au sophisme répandu qui dit que mécaniquement l’abstention et les votes blancs et nuls font monter le FN, il faut poser une fois pour toutes que ceux qui favorisent le FN sont 1) ceux qui votent pour son programme, 2) ceux qui, comme Macron, évacuent la question sociale du champ politique (Benoît Hamon ne déclarait-il pas le 9 mars sur France 2 : « Le projet d’Emmanuel Macron, c’est le marchepied du Front national » ?). L’abstention et les votes blancs et nuls à gauche font peut-être monter le score du FN, mais ils ne multiplient pas les électeurs du Front national et ne renforcent pas l’imprégnation de ses idées, combattues avant, pendant et après l’élection. Mieux, ils maintiennent dans l’arène du débat la question sociale, celle qui, si on la prenait à bras-le-corps, devrait permettre le reflux de la peste brune. 

La France insoumise assure le barrage idéologique et elle sera bientôt la seule. Tout autre barrage n’est qu’un palliatif, voire une imposture, sinon une faute politique. Quant à l’argument selon lequel il faut être bien protégé soi-même pour offrir, même en ne votant pas pour elle, un « marchepied » à l’extrême droite, il ne tient pas un seul instant quand on se rappelle que la réponse à de nombreuses luttes sociales et écologiques, dans les administrations publiques, était suspendue au résultat de l’élection. Les acteurs de ces luttes, très nombreux parmi les Insoumis, étaient bien placés pour savoir les implications d’une victoire de Le Pen ou d’une victoire de Macron, diversement néfastes. La violence médiatique, ils se la sont prise en pleine gueule. Ils savaient que, quel que fût leur choix personnel et quel que fût le résultat, dès lors que Macron et Le Pen étaient les finalistes, ils s’en prendraient encore plein la gueule ensuite. 

Vendredi soir, sur Mediapart, Macron a tombé le masque et révélé son programme, enfin, ou plutôt le programme de la technostructure d’État, dont il est la nouvelle réincarnation. Jusque-là, dans ses meetings et sur les plateaux, il parlait creux, gesticulait comme un ludion sous amphétamines, paraissant s’adresser à des imbéciles pilotés par SMS ou à des fanatiques en marche vers nulle part. Impossible, alors, de tirer quoi que ce fût de solide, de charpenté, de ses soutiens ordinaires, de ses « helpers ». Deux jours avant l’annonce des résultats définitifs, Macron a redensifié d’un coup son enveloppe ectoplasmique, dans un jargon techno un peu déstabilisant pour les journalistes pourtant chevronnés de Mediapart. Le changement, avec lui au pouvoir, consistera à multiplier comités et commissions ad hoc, à introduire quelques gadgets managériaux dans la novlangue administrative, à faire entrer de nouveaux visages à l’Assemblée nationale, dans un ravalement de devanture qui ne changera rien à la pratique de la représentation. Macron entend réaménager l’existant. Une place pour chacun mais chacun à sa place, avec un pilotage de l’action publique du haut vers le bas. Il faut être un grand naïf pour croire, comme il nous y invite, que l’appareil d’État soit capable de se contrôler lui-même, par des mesures internes, sans que les citoyens y mettent directement leur nez. Les anciens Athéniens étaient moins sots que nous. 

Macron a eu beau comparer sa manière de faire à celle des Insoumis, elle apparaît, à qui s’est penché un minimum sur le processus d’élaboration des programmes, comme diamétralement opposée. Le programme du candidat Mélenchon a été co-élaboré durant un an avec une myriade de comités civiques où toutes les bonnes volontés pensantes étaient les bienvenues, aux côtés d’experts et d’acteurs sociaux engagés de longue date et moralement inattaquables. On cherchera en vain une telle implication de la société civile dans les comités d’experts consultés par Macron. Le résultat, pour la France insoumise, aura été une proposition de pilotage de l’action publique du bas vers le haut, avec un horizon d’ambitions validé par de nombreuses ONG. L’horreur absolue pour la technostructure héritée de l’Ancien Régime et encore dirigée par certains de ses descendants. Bien sûr, rien ne garantissait a priori qu’en cas de victoire du candidat Mélenchon, celui-ci n’eût pas été tenté de s'asseoir sur la démocratie directe pour complaire à la technostructure. On doit toujours se défier de qui aspire à gouverner. Seulement, dans la mesure où Mélenchon s’est plié, d’un bout à l’autre de sa campagne, aux règles démocratiques, comme une anticipation de la fin de la Ve, il était permis de lui faire davantage confiance qu’à d’autres qui s’arrangent très bien du cadre actuel, tout en se proclamant antisystème. 

Si la démocratie n’est plus dans l’État, sa flamme doit être entretenue tout autour pour en faire le siège.

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(*) Un des heureuses exceptions s’appelle Sylvie Aprile, professeure d’histoire contemporaine à l’université Lille-III. Voir Le Monde diplomatique d’avril 2017.

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