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Billet de blog 15 déc. 2016

Un aître en danger de mort

Un des derniers charniers couverts d'Europe, construit au XVIe siècle dans le centre de Rouen, et qui abrita un temps les écoles des Beaux-Arts et d'architecture, est menacé d'une reconversion en galerie marchande pour prix de sa restauration. Je reproduis ici le cri d'alarme lancé par la Boise de Saint-Nicaise, qui se joint au combat des Amis des monuments rouennais.

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Cour de l'Aître Saint-Maclou © Jean-Paul Hellot

Un aître, c'est un cimetière aménagé à proximité d'une église, dans l'ombre portée de sa sainteté. Comme le quartier Martainville, le quartier Saint-Nicaise avait le sien, dont il subsiste une haute croix en pierre estropiée, dressée sur le parvis de l'église. La fameuse boise y était implantée.

Le projet de reconversion par la Métropole Rouen-Normandie de l'Aître Saint-Maclou, un des derniers charniers d'Europe conservés quasiment en l'état, en banal espace commercial, sous prétexte de restauration, soulève les mêmes problèmes que dans le cas de l'église Saint-Nicaise et suscite la même indignation, mêlée d'amertume. Les AMR(*), forts de leur connaissance approfondie de l'histoire de ce cimetière couvert et des spécificités structurelles de ses galeries décorées de danses macabres, où cohabitèrent un temps les morts et les vivants quand plusieurs ailes furent transformées en école au XVIIe siècle, ont proposé des contre-projets plus adéquats avec l'esprit de l'endroit. L'un de leurs membres, ancien architecte, a même signalé le risque d'effondrement d'une partie de l'aile sud évidée. Rien n'y a fait. La globalisation de la médiocrité en haut lieu fait qu'on n'écoute pas ceux qui ont suffisamment travaillé la question pour être de bon conseil.

La Métropole continue sur sa lancée mercantile qui tire Rouen vers le repoussoir vénitien, la cité des doges étant réduite à un immense mall désincarné et dépeuplé. Elle n'a cure de l'exemple des béguinages brugeois, préservés et appréciés des touristes pour leur calme. Présentant son projet ainsi que l'évolution de l'Aître Saint-Maclou au fil des siècles dans son Mag, elle n'hésite pas à biaiser les travaux de l'INRAP pour faire dire à l'histoire que ce cimetière aurait toujours été un lieu de vie, comme si c'était la même chose d'y ouvrir des écoles et des boutiques.

Un espace commercial ! C'est installer la lèpre dans l'enclos où reposent encore les restes de milliers de pestiférés. C'est faire de l'argent sur le dos des morts. C'est faire insulte à la civilisation humaine, qui se définit par ses rites funéraires. Les élus de la Métropole(**) ont tellement peu d'imagination qu'ils ressuscitent sans le savoir un projet des années 1920, combattu alors par les AMR et tué dans l’œuf par l'achat des lieux par la municipalité. On pourrait qualifier d'autistique un tel comportement de leur part si les autistes n'avaient pas des traits de génie compensatoires dont eux sont manifestement dépourvus. Ils seront les fossoyeurs d'un cimetière exceptionnel. Bel exploit qui les fera entrer dans l'histoire, à n'en pas douter.

La Boise de Saint-Nicaise

________________________

(*) Amis des monuments rouennais, société savante dévouée à la sauvegarde et à la mise en valeur du patrimoine rouennais. Elle fête cette année ses 130 ans. Elle a fort à faire. Rouen fait partie, avec Paris et Nancy, des trois villes françaises où se concentrent le plus de monuments inscrits ou classés au kilomètre carré. 

(**) La Métropole Rouen-Normandie favorise le cumul des mandats et des rémunérations attachées en faisant asseoir sur le siège à multiples rallonges de la vice-présidence plusieurs derrières de maires. La pratique est courante autant que répréhensible, même s'il y a un mieux par rapport à l'époque où la Métropole s'appelait la CREA et alignait impudemment quarante-cinq vice-présidents, émargeant chacun à 1 800 euros brut par mois. Les citoyens qui cherchent un recours en cas de différend avec une municipalité ne peuvent ainsi pas se reposer sur l'échelon supérieur de la communauté d'agglomération, où le risque est grand de retrouver leur adversaire.   

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