Les Normands à l’assaut du Brésil (IV): comment la France revint au Brésil

Les Tupinambas ont été exterminés par les Portugais au Brésil et leurs ambassadeurs décimés par le climat et le choc microbien en France. Par-delà le commerce et la piraterie, les attaches avec la France se sont néanmoins maintenues, empruntant des itinéraires intellectuels et esthétiques inattendus.

Le Brésil, pour les Français, resta au centre de divers trafics, au moins jusqu’au XVIIIe siècle. On sait que le Brésil a longtemps été le premier producteur mondial de café (1,3 million de tonnes sur un total de 7 millions), avant d’être doublé par le Vietnam, mais qui sait que la culture du café, une des pièces maîtresses de ce que l’on appelle « l’échange colombien », fut introduite au Brésil grâce aux Français en 1723 ? Voici comment. Les Hollandais, installés dans la partie orientale de la Guyane (actuel Surinam), en détenaient jusque-là le monopole. Ils avaient rapporté de leurs possessions de Java et de Sumatra des plants de café Moka. Les Français de la partie occidentale de la Guyane, appelée « France équinoxiale », s’étaient fait une spécialité de la contrebande de ces plants et le gouverneur de la colonie trouvait quelques avantages personnels à couvrir leurs activités. L’épouse du gouverneur, qui ne savait comment soulager autrement son ennui, s’était alors entichée de Francisco de Melo Palheta, un fringant officier de cavalerie qui représentait la colonie portugaise du Brésil. Celui-ci fut bientôt rappelé pour faire son rapport. Avant de partir, il rendit une dernière visite clandestine à son amante, qui lui offrit, en guise de cadeau d’adieu, des plants de café. Une fabuleuse aventure commerciale commençait…, qui allait torréfier l’Eldorado. On s’amusera d’apprendre que c’est aussi grâce aux Français que le café arriva au Vietnam au siècle suivant. Une alternative au jeu à somme nulle du capitalisme mondialisé sous contrôle occidental : casser le monopole d’un rival, favoriser en apparence un pays émergent et créer dans un autre, vassalisé, la concurrence qui va en tempérer le décollage. 

Quelques dizaines d’années après cette aventure rocambolesque, c’est le trafic d’idées républicaines qui sema sa graine au Brésil. La colonie supportait de plus en plus mal la ponction économique opérée par Lisbonne. En 1788, cela représentait 8 tonnes d’or d’impositions diverses. Mais la tutelle portugaise ne s’exerçait pas seulement dans le domaine fiscal. Il fallut ainsi attendre 1889 et la proclamation de la République pour que des livres pussent être imprimés au Brésil même. Jusque-là, ils étaient obligatoirement importés du Portugal. Influencé par Rousseau, le libéralisme anglais et la Révolution américaine, l’officier dentiste José da Silva Xavier « Tiradentes » ourdit en 1789 un renversement du gouvernorat. La conjuration fut éventée par un des conjurés et Tiradentes fut pendu et écartelé pour l’exemple. Pareil supplice sanctionnait les crimes de lèse-majesté. Se rappeler toujours sous quel régime de terreur les premiers républicains, au sens moderne du terme, ont vécu, avant de mettre en exergue les exactions révolutionnaires. Ces dernières répondaient à la boucherie inexorable de la justice autocratique.

"Tiradentes écartelé", Pedro Américo, 1893 "Tiradentes écartelé", Pedro Américo, 1893

Le drapeau du Minas Gerais, où se situe Ouro Preto, point de départ de la contestation, garde souvenir de ce moment. Il porte en son centre un triangle maçonnique écarlate et une devise latine court sur ses trois côtés : « Libertas tamen quae sera » (« Liberdade, ainda que tarde », « La liberté, même si elle tarde »).

Drapeau du Minas Gerais Drapeau du Minas Gerais

Tiradentes est le saint patron républicain de la police militaire du Minas Gerais.

On rappellera que l’actuelle devise du Brésil, « Ordem e progresso » (« Ordre et progrès »), est signée d’un philosophe français, Auguste Comte. Chose bizarre, elle comportait initialement un troisième terme : « amor », avalé par les oubliettes de l’histoire et de la real politik, qui ne fait pas dans la romance.

La Normandie refait parler d’elle au Brésil au XIXe siècle. Les campagnes napoléoniennes dans la péninsule hispanique conduisent la cour du Portugal à s’exiler en sa colonie sud-américaine. Le danger écarté, le roi s’en retourne chez lui mais son félon de fils, resté sur place, proclame l’indépendance de l’Empire brésilien et prend en 1822 le nom de Pedro Ier. Son propre fils, Pedro II, aura une fille, Isabelle, qui épousera en 1864 Gaston d’Orléans, comte d’Eu, fils de Louis d’Orléans et petit-fils de Louis-Philippe, roi des Français. Lorsque la République sera proclamée, le couple princier s’en ira vivre en exil à Eu. Aussi étrange que cela paraisse, dans un pays qui nous a plutôt habitués à des audaces avant-gardistes (Niemeyer, architecte de Brasilia, n’a-t-il pas poussé le bouchon jusqu’à faire surgir un puy volcanique au centre du Havre ?), on trouve quelques traces d’une architecture anglo-normande fantasmée à Petrópolis, près de Rio, où la cour impériale brésilienne estivait. Nous vous laissons juges du résultat.

Petrópolis, Museu Casa de Santos Dumont Petrópolis, Museu Casa de Santos Dumont

Petrópolis, Casa dos Sete Erros Petrópolis, Casa dos Sete Erros

Petrópolis, Palácio Quitandinha Petrópolis, Palácio Quitandinha

Premier volet de cette série sur la Normandie et le Brésil.
Deuxième volet.
Troisième volet.

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Premier volet de la série sur l’Amazonie de Thomas Cantaloube.
Deuxième volet.
Troisième volet.
Quatrième volet.
Dernier volet.

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