RSE, fiscalité, bien-être animal : le double discours de Kering

Si le groupe de François-Henri Pinault affiche des objectifs ambitieux en matière de RSE ou de bien-être animal, ses pratiques contredisent le discours officiel. De l’évasion fiscale du PDG de Gucci, organisée avec la bénédiction du management de Kering, au maintien de fourrures non éthiques sur les podiums, retour sur les pratiques controversées d’un mastodonte à la communication bien rodée.

« Empowering imagination » : Kering donne le pouvoir à l’imagination. Voici le nouveau « manifeste » du groupe de luxe présidé par François-Henri Pinault, qui a réalisé, en 2016, plus de 12,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires et un résultat opérationnel courant de 1,9 milliard d’euros. « En encourageant l’imagination sous toutes ses formes, poursuit le groupe sur son site Internet, Kering permet à ses marques de réaliser leur potentiel de croissance et ouvre la voie à des méthodes plus durables ».

Une communication bien huilée

Héritier de l’entreprise fondée par son père, François-Henri Pinault s’efforce de présenter Kering comme un groupe à la pointe en matière de responsabilité sociale et environnementale (RSE). Développement durable, bien-être animal, égalité hommes-femmes, insertion professionnelle de publics en difficulté... : tout est bon pour (re) dorer le blason d’une industrie pourtant peu réputée pour défendre la veuve et l’orphelin.

À commencer par les femmes, qui sont « au cœur des priorités du groupe », Kering s’ennorgueillant de compter 60 % de femmes parmi ses effectifs et, même, d’être devenu « l’employeur de référence des femmes » - bien que l’on peine, au-delà des postures, à distinguer en quoi. La Fondation d’entreprise du groupe est, il est vrai, entièrement dédiée à la cause féminine, et en particulier à la lutte contre les violences sexuelles sur le continent américain et les violences conjugales en Asie.

Kering prône aussi la « diversité dans toutes ses expressions : genre, origine, âge, métier et ambition », notamment grâce à plusieurs partenariats conclus avec des établissements scolaires et universitaires. En 2001, le groupe PPR, ancêtre de Kering, a également lancé l’association Solidarcité, dotée d’un budget d’un million d’euros, qui a pour objectif de favoriser l’insertion professionnelle de publics défavorisés, en faisant appel à un engagement bénévole des collaborateurs du groupe auprès des collégiens.

Kering estime sur son site corporate qu’une « entreprise durable ne se contente pas de respecter les conventions : elle est adaptable, elle innove, anticipe les risques et identifie en permanence les sources d’opportunités ». Une déclaration quelque peu grandiloquente — et à double tranchant. Car le groupe de François-Henri Pinault s’est, en effet, fait une spécialité de ne pas respecter les conventions, « d’innover » et « d’identifier les sources d’opportunités »... en matière fiscale.

Imagination fiscale

Comme Mediapart le révélait dans son édition du 26 janvier 2018, le PDG de Kering s’est personnellement impliqué dans une opération d’évasion fiscale au profit du patron de Gucci, Marco Bizzarri. À la tête de la filiale la plus rentable du groupe depuis janvier 2015, Gucci étant désormais la principale source de profits de Kering, Marco Bizzarri a spectaculairement relancé la griffe, après avoir été PDG de Stella McCartney et de Bottega Veneta.

Kering n’a semble-t-il pas l’intention de laisser filer sa poule aux œufs d’or. Selon les documents confidentiels révélés par Mediapart et le réseau European Investigative Collaborations (EIC), Marco Bizzari, qui résiderait en Italie, bénéficie depuis 2010 d’un système d’évasion fiscale spécialement élaboré pour lui. Il serait ainsi rémunéré via une société offshore au Luxembourg, tout en étant domicilié fiscalement en Suisse.

Ce montage aurait permis au PDG de Gucci d’économiser pas moins de 15 millions d’euros en impôts. « Le bilan est encore plus juteux pour Kering : s’il avait versé le même salaire net à Bizzari en Italie, cela aurait coûté 50 millions d’euros de plus », explique Mediapart. À l’appui de ces révélations, le journal publie la copie d’un courriel daté du 17 décembre 2014, adressé par Jean-François Palus, directeur général de Kering, à Marco Bizzarri : « Après ta discussion avec François-Henri, il est revenu vers moi avec un objectif de rémunération nette annuelle de 8 000 K euros », soit la bagatelle de huit millions d’euros par an.

Problème : le PDG de Kering est en copie de ce message, et était donc nécessairement au courant du montage — une première à ce niveau du CAC 40. Si Kering avait versé cette somme via un contrat italien, le groupe aurait dû verser 21 millions d’euros de plus par an au fisc transalpin. Autant de manque à gagner pour l’Etat italien, donc. Floués par « l’imagination » fiscale de Kering, les Italiens pourront sans doute se consoler en se cultivant au Palazzo Grassi, sur les bords du Grand Canal à Venise : racheté en 2005 par François Pinault, l’établissement a été investi l’année dernière par Damien Hirst et exposera, à partir d’avril prochain, les œuvres de l’Allemand Albert Oehlen.

Double discours sur la fourrure

Le double discours et « l’imagination » de Kering ne s’arrêtent pas là. La marque phare du groupe, Gucci, a encore fait parler d’elle en octobre 2017, en annonçant en grande pompe qu’elle bannissait la fourrure animale à partir des collections printemps-été 2018. Une belle opération de communication, orchestrée par Marco Bizzarri himself. Gucci s’est même engagée à vendre aux enchères son stock de fourrures, au profit d’associations défendant les droits des animaux. Ou comment redorer son blason après avoir été accusée, en 2014, « de recourir, via ses sous-fournisseurs, à des ouvriers chinois travaillant jusqu'à 14 heures par jour ».

Cette décision était logique : elle prolonge l’engagement de Stella McCartney, autre marque du groupe, contre l’exploitation animale, et répond aux préoccupations grandissantes des « millennials » quant au bien-être animal. Même la puissante association People of the Ethical Treatment of Animals (PETA) s’est félicitée de cette « victoire » : après « plus de vingt ans de campagnes (…) contre Gucci (…), l’heure est à la compassion ».

Mais Gucci n’est pas Kering. Bannie de la griffe italienne, la fourrure trône encore sur les podiums des autres marques du groupe : à l’heure actuelle, il est, par exemple, aisé de se procurer, contre écus sonnants et trébuchants, un manteau Yves Saint-Laurent en fourrure animale. D’autre part, Kering affiche fièrement sur son site institutionnel des chiffres qui laissent songeurs. Ainsi, en 2015, seules 38 % des fourrures « pur » utilisées par le groupe provenaient d’élevages dits « contrôlés ». Et seules quatre peaux précieuses sur dix provenaient d’élevages contrôlés. Quid des autres fourrures et peaux précieuses, c’est-à-dire l’écrasante majorité, qui ne provenaient pas d’élevages « contrôlés » ? D’où viennent-elles ?

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Enfin, d’après le site crueltyfreekitty.com, Yves Saint Laurent continuerait de pratiquer des tests sur les animaux avant de vendre ses produits cosmétiques. Pour Kering, le bien-être animal semble bien relever de la même catégorie que ses autres engagements en matière de RSE : celle de l’enfumage.

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