Arkéa : le hold-up du siècle ?

Critiquant la « centralisation » dont serait victime Arkéa de la part du Crédit Mutuel, Jean-Pierre Denis prépare en coulisses un futur modèle encore plus centralisé qu’aujourd’hui si la banque devient indépendante. Voyant clair dans son jeu, le Crédit Mutuel du Massif Central — membre d’Arkéa — souhaite arrêter les frais et rejoindre le groupe Crédit Mutuel CM11.

« Le Crédit Mutuel Arkéa refuse toute forme de centralisation ». Et c’est Jean-Pierre Denis, son patron, qui le clamait haut et fort, au cours d’un entretien accordé, en mai 2017, au journal Les Echos. Prononcée il y a un an, cette phrase était supposée appuyer la détermination de Jean-Pierre Denis à mener à bien son projet d’indépendance et à se détacher de la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM) — accusée alors par son entité bretonne de vouloir mettre en place un modèle centralisé.

Des paroles et des actes

Un an plus tard, force est de constater que la position de M. Denis concernant la centralisation a quelque peu évolué ; c’est peu de le dire. Le conseil d’administration de la banque bretonne a, en effet, transmis, fin juin, aux régulateurs bancaires français et européens le schéma d’organisation qu’elle pourrait adopter si elle parvenait à quitter la CNCM. Un dossier technique indispensable pour voler de ses propres ailes, le schéma proposé respectant « l’identité coopérative, mutualiste et territoriale du groupe », selon les termes du communiqué diffusé par Arkéa.

Problème, le modèle choisi serait, en réalité, encore plus centralisé que celui qui est en vigueur actuellement, et qui a été si vertement critiqué par Jean-Pierre Denis. Le futur groupe serait en effet doté d’un agrément bancaire unique, et non plus collectif, comme c’est le cas aujourd’hui. Si les caisses locales d’Arkéa conserveraient « la responsabilité des activités coopératives », les activités bancaires à proprement parler seraient, « quant à elles, réalisées par Arkéa, qui conservera son statut de société anonyme coopérative ».

En d’autres termes, les caisses locales seront tenues d’apporter leurs actifs à des structures miroirs, filiales du groupe. Si les dirigeants d’Arkéa professent que « les règles de gouvernance coopérative — une personne, une voix — seront conservées à tous les niveaux de l’organisation », le nouveau modèle sera donc bel et bien plus centralisé que celui qui régit actuellement les relations entre Arkéa et sa maison mère, la CNCM. De là à en déduire que Jean-Pierre Denis s’accommode très bien de la « centralisation » quand celle-ci va dans son sens, il n’y a qu’un pas.

Le Crédit Mutuel du Massif Central refuse de suivre Jean-Pierre Denis

Un pas que semble avoir franchi sans trop de regrets le Crédit Mutuel du Massif Central, qui fait — encore — partie, avec les fédérations de Bretagne et du Sud-Ouest, du groupe Arkéa. Considérant avec suspicion les velléités d’indépendance de Jean-Pierre Denis, le Crédit Mutuel du Massif Central a annoncé, fin juin, avoir « entériné définitivement » son choix de rejoindre le principal groupe bancaire au sein du Crédit Mutuel, le CM11-CIC. Et donc de quitter, à terme, Arkéa.

Une manière de signifier à Jean-Pierre Denis que la fédération a vu clair dans son jeu, et qu’elle ne se laissera pas berner par ses promesses de respect des valeurs coopératives et mutualistes du groupe. De son côté, le Crédit Mutuel CM11-CIC a annoncé réfléchir à « un protocole de convergence du Crédit Mutuel du Massif Central vers la Caisse fédérale du Crédit Mutuel », actant la scission prochaine d’Arkéa.

Marylise Lebranchu choisit le mutualisme

Le 11 juillet dernier, c’était au tour de l’ancienne Secrétaire d’État à l’Économie, Marylise Lebranchu, de monter au créneau pour critiquer les projets de Jean-Pierre Denis. Sociétaire du Crédit Mutuel de Bretagne depuis qu’elle a « perçu son premier salaire », Mme Lebranchu « ne comprend toujours pas les raisons qui poussent Arkéa à quitter le giron de la Confédération nationale du Crédit Mutuel ».

« Quel est le projet ? Pourquoi l’indépendance par rapport à l’autonomie qu’on a déjà ? Quel est le fait générateur de cette scission ? Je n’ai jamais eu de réponses précises à mes interrogations », déclare celle qui a été garde des Sceaux et ministre de la Justice entre 2000 et 2002.

Et de rajouter : « La Confédération a-t-elle empêché une seule fois Arkéa de créer une filiale ? De même l’idée qu’on va supprimer des emplois n’a pas de sens. Les ressources humaines sont de la responsabilité d’Arkéa. La Confédération est un filet de protection et joue un rôle de négociation auprès des régulateurs bancaires. Elle a fait des erreurs dans le passé, mais elle les a corrigées par les nouveaux statuts ».

Consciente du danger que court le mutualisme face aux projets de Jean-Pierre Denis, l’ex-ministre a décidé de créer une association « Restons mutualistes ». « Si Arkéa Bretagne-Aquitaine s’est développé, c’est parce qu’il s’est s’appuyé sur un réseau qui a une histoire. On n’a pas le droit de cracher sur son histoire », déclare Mme Lebranchu, qui n’hésitera pas – à l’instar du Crédit Mutuel Massif Central et d’autres sociétaires – à quitter Arkéa si celle-ci devient indépendante et abandonne de facto le mutualisme.

 

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