« Beurettes » : itinéraire d’un terme socialement construit, sexiste et raciste

Le terme beurette est très souvent utilisé de manière péjorative et stigmatise une communauté bien précise. Alors comment en est-on arrivé à un tel glissement sémantique ? Comment ce terme a-t-il évolué pour passer de la jeune femme d'origine maghrébine encline à « s’intégrer » à la femme de petite vertu des banlieues et quartiers populaires ?

«Beurettes en vidéos x gratuites », « beurettes vidéos porno », « vidéos beurette salopes en streaming », voilà les liens proposés par Google lorsque vous tapez « beurette » dans la barre de recherche Google. Ce mot est même devenu une catégorie à part entière sur les sites pornographiques depuis les années 2000. Le site porno xHamster a d’ailleurs posté sur son fil twitter le 14 juillet 2019 « le top 10 des recherche en France…Vive la Beurette ! ».

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Si aujourd’hui le mot est fortement chargé en connotation sexuelle, cela n’a pas toujours été le cas. Au départ le terme beurette est le féminin de « beur » lui-même verlan de « rebeu », verlan d’arabe.

« La Marche des beurs »

Le terme « beur » est né suite à la « marche pour l’égalité et contre le racisme ». Cette marche a commencé le 15 octobre 1983 à Marseille et s’est terminée le 3 décembre 1983 à la place de la bastille à Paris. Elle constitua un véritable espoir, pour une jeunesse issue de l’immigration, de dénoncer un « état d’Apartheid ». Cette « grande marche antiraciste » fut très vite reprise par les médias et rebaptisée « marche des beurs ».

Pour la romancière Nina Bouraoui, cette ré appellation n’est pas sans conséquences. Dans son roman Garçon manqué, elle écrit « On ne pourra plus dire arabe, en France. On dira beur et même beurette. Ça sera politique. ». C’est ainsi que le terme « beurette » va commencer à apparaître.

Comme l’explique la sociologue et anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, la « beurette » devient la figure de celle qui souhaite « s’intégrer » en s’éloignant des traditions familiales. « On nous a souvent expliqué que l’intégration se faisait aujourd’hui d’abord par les femmes dans la mesure où les filles de migrants étaient présentées comme les plus naturellement portées à prendre leurs distances avec les traditions familiales. » écrit-elle dans son article La fin de l'intégration, la preuve par les femmes.

 Les années 2000 : un tournant

« Al majnouna », est enseignante et membre du collectif féministe « Mouqawamet-Tizeddamin ». Il signifie « les résistantes et celles qui vont au front » en arabe et en tamazit. Elle explique dans Beurette : généalogie et analyse d’une insulte que le terme a pris une « nouvelle dimension » dans les années 2000 et l’apparition de la catégorie « beurette » sur les sites porno. Le constat des résultats Google du mot beurette tend à montrer que la « beurette » est de fait une catégorie sexuelle. Ce glissement sémantique peut s’expliquer par plusieurs facteurs.

Tout d’abord comme l’indiquent « Al majnouna » et l’anthropologue Nacira Guénif Souilamas, ces femmes sont soumises à une « double assignation ». Les beurettes sont vues comme celles par qui l’intégration dans la société française se fait et pour cela il leur faut « accepter le modèle clé en main, être conformes ». Elles doivent emprunter les codes de sexualité de la société française et s’éloigner de leurs traditions culturelles en adoptant, entre autres, une sexualité « libérée ».

Tout en, comme l’explique la sociologue, préservant une « fidélité coutumière aux usages familiaux qui conduisent au contrôle du corps, de la sexualité, des sorties, des choix ». Cette double injonction contradictoire les « piège dans une ambivalence douloureuse ». Se conformer à l’une ou l’autre de ces injonctions les conduit soit à être considérées comme de « mauvaises françaises refusant de s’intégrer » soit à la stigmatisation, les estimant alors comme des « idiotes, vulgaires et dégradées » y compris par la communauté à laquelle elles appartiennent.

Ces deux figures ne datent pas d’aujourd’hui, elles sont même le fruit d’une longue histoire et remontent à l’orientalisme, mouvement artistique du XIX ème siècle. Né en Europe, ce mouvement représente des paysages, personnages et scènes de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient à une époque où l’orient devient une question politique centrale pour les pays occidentaux avec la colonisation. Comme l’explique Karima Ramdani, doctorante en sciences politiques, ces femmes sont « mises en scène par deux grandes figures contradictoires ». Celle de la « Mauresque » et de la « Fatma illettrée ».

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C’est à travers cet imaginaire d’un orient façonné par l’occident pour reprendre les termes d’Edward Saïd (L’Orientalisme) et à travers cette catégorisation que « la société coloniale se donne pour mission de sauver ces pauvres femmes  » explique la doctorante dans son article Bitch et Beurette, quand féminité rime avec liberté.

Destination Pornhub

C’est dans ces représentations que le fantasme de la beurette « à la fois pute et soumise » puise son essence comme l’expliquent les sociologues Eric Fassin et Mathieu Tracman dans leur étude.  Voiler les beurettes pour les dévoiler: les doubles jeux d'un fantasme pornographique blanc. Ils expliquent que « la beurette, définie par une injonction paradoxale de soumission et d'émancipation, est un fantasme social avant d'être sexuel ». Cette mise en scène pornographique « renouvelle l’imaginaire orientaliste » de la femme arabe prisonnière de ses origines, à la sexualité bridée et sous le joug de l’homme arabe « violent et machiste ».

Chaque année le site pornographique « Pornhub » publie ses analyses et statistiques sur les mots les plus recherchés par pays. En France si l’on remarque que le terme « beurette » apparaît en 4ème position, en 2018, le terme a complètement disparu du top 10 en 2019. Un curieux constat qui peut être rapproché de ce qu’explique « Al majnouna » dans son article : « le patriarcat blanc les-les beurettes- a d’abord construites comme figures désirables parce que rétives, puis comme figures repoussoirs parce que consommées ».

 

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Il existe cependant une troisième figure, apparue dans les années 2000. Sylvia Faure, co-auteure de Culture hip hop, jeunes des cités et politiques,  la décrit comme « la femme qui résiste, qui se bat, qui se respecte ». Une figure notamment incarnée par les chanteuses de R&B comme Amel Bent, Sheryfa Luna ou encore Wallen. Des femmes fières de leurs origines et qui les revendiquent  Ce que Nacira Guénif-Souilamas qualifie « d’ethnisation subjectivée » c’est-à-dire le fait de donner un « contenu personnel aux différentes personnalités de leur être ». Et cela dans le but de « proclamer la fierté d’un ailleurs dénigré par le monde occidental ».

Trente-sept ans après la marche « pour l’égalité et contre le racisme », il semble qu’il reste encore du chemin à parcourir pour parvenir à cette « intégration » qui jusque-là a « produit les discriminations qu’elle semblait combattre ». Pour Nacira Guénif Souilamas, l’enjeu pour les descendantes d’immigrants nord-africains, est de « dépasser les contradictions qu’imposent les deux modèles pour esquisser une voie personnelle ».

Par Sikouk Bessma

 

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