Femmes debout, du bout du monde

J'avais dix ans quand la France a fait son bad-buzz océanien en 1995 avec ses essais nucléaires dans le Pacifique. Un quart de siècle plus tard, la France est parmi les premiers de la classe mondiale en matière de vente d’armes (0). Coïncidence ? Un tel pouvoir entre les mains requiert une grande éthique humaine. Eh ben, vu du bout du monde, on dirait qu’il n’y en a absolument aucune !

1995. Je devais partir, avec ma classe de CM2, à la rencontre de nos correspondants en Australie. Ma corres’ s’appelait Casey. On s’envoyait des lettres parfumées, sans jamais s’être rencontrées. Ce n’est pas arrivé car le séjour a été annulé au dernier moment. Signe de protestation diplomatique de nos voisins face aux « essais » nucléaires français dans la région[1]. Aouh les vacônces sur la Golcôsse.

C’est ce jour-là que j’ai décidé que j’aimerais bien que la Frônce me demande mon avis, avant de faire le cow-boy soi-disant en mon nom, avec ses bombes qui ne sont pas celles que l’on croit. C’est pas que j’aime pas qu’on me gâche mes voyages, mais pas que. 

2019. La France est en guerre. Les rapports le montrent. Les documentaires d’investigation le montrent. Mais surtout, les conséquences que sont les attentats et les réfugié.e.s de guerres (et non pas les « migrants », euphémisme assassin) le montrent. La télé (et autres médias dominants) se charge bien de noyer le poisson du vendredi.
Pourquoi donne-t-on l’antenne aux zemmourrhoïdes et autres finkelcrottes là ? Y a pas que la fesse dans la vie ! C’est moche d’exploiter la misère affective de ces personnes afin de distraire le peuple, qui s’en crêpe le chignon idéologique jusqu’à brouiller ses propres valeurs.

Quand je suis partie aux études en France au début des années 2000, tout le monde me disait de « faire attention avec les Arabes », même des personnes qui n’en avaient jamais rencontré. Ça m’a mise la puce à l’oreille. C’est pas normal, un préjugé aussi massif et stupide. La suite m’a confirmé la prégnance du stéréotype, toujours malheureusement. Ça m’a longtemps révoltée. 
Aujourd'hui, ça commence vraiment à ne faire que m’attrister, à pleurer à en devenir islamophile, ressentir dans ma chair que c’est à moi aussi qu’on arrache le voile. Cet esprit colonisateur qui n’a que faire de nos propres rythmes et rituels en termes d’intimité. Nous lui appartenons dans sa tête, puisque nous ne sommes qu’une représentation, un fantasme, déshumanisées. Si Môssieur veut voir tes cheveux, te toucher, te déshabiller, te rhabiller, te détruire, bah tu sais quoi ? Ce sera toujours de ta faute. T’avais qu’à pas exister. En 2019, le Conseil de l’Europe vient d’épingler la France sur sa définition du viol, où manque cruellement la notion de consentement [2]. Coïncidence ?
Le jour où je suis arrivée à l’aéroport de Roissy, toute chamboulée de m’être arrachée de mon île pour me former à l’inconnu, j’ai pleuré trois-quarts d’heure en fixant un cendrier. Il était rempli d’un sable comme mon berceau îlien, dont la douceur de vivre me parut cruellement abstraite dans ce contexte. Je pleurais de voir qu’on y écrasait des cigarettes. Même les portes tournantes me donnaient le vertige.

Métissage : Couvrez ce reflet du monde que je ne saurais voir 

Lorsqu’on est né.e avec une différence visible, on devient malgré soi observateurice de la société, tant on est personnellement exposé.e à ses contradictions. C’est une émotion très incongrue qu’on expérimente, dès le plus jeune âge, quand on est métis.se. Tu n’es pas dans la « norme », dans aucun monde.
Beaucoup s’empresseront de te dire que c’est une force, ta différence est une richesse, l’avenir de l’humanité, voire son ultime espoir. Ça a beau être vrai... Quand du coup, tu te sens en confiance pour exprimer que c’est pas toujours rose non plus, beaucoup se détourneront de toi instantanément. Avec un peu de chance, tu apercevras même une lueur de désappointement dans leur regard, voire de pitié. Merci pour ce très joli porte-flamme dont est orné le métissage. Il te prédestine à incarner malgré toi le message de l’humanité, même si tu n’en avais pas forcément envie au départ. Il devient un cadeau empoisonné quand on n’a plus le choix de devenir lucides et fort.e.s pour survivre à ce monde binaire. T’avais prévu un plan pépère pour ta vie ? Bah, c’est con hein.
Ton visage est magnifique, tant qu’il veut bien refléter le monde épuré de ses violences, tel une pub Benetton. Si tu oses l’utiliser pour ouvrir ta bouche et dénoncer l’injustice du monde, alors tu deviens un monstre. T’auras beau changer de pays, cette réaction est universelle.
Même à ton pire ennemi, tu ne souhaiterais jamais de connaître cette effrayante douleur de ne pas se sentir le droit d’exister comme tu es. C’est ton problème.

Métis.se asiatique, il m’arrive souvent d’être préjugée comme une personne sérieuse, travailleuse, voire soumise. Un bon petit soldat du capitalisme en somme (d’ailleurs, je serais pas fort.e en maths, d’après ce qui semble être écrit sur mon front ?). C’est comme ça que dans la vie de tous les jours, les gens me balancent des préjugés racistes envers les Kanak (le tristement célèbre « ils sont fainéants » restant classé au hit-parade depuis sa création, et pourtant si faux), persuadés que je suis d’accord avec ça.
Oh, j'ai l’habitude… Je suis née dans les quartiers Sud de Nouméa dans les années 80. Autant dire un bon concentré de droite en plein milieu de l’Océanie, petite cage aux barreaux dorés, entre feu les puissances britanniques. Tellement concentré que la réflexion politique est depuis longtemps noyée dans le couple loyaliste-indépendantiste. Probablement le plus vieux couple de l’histoire calédonienne, se chamaillant comme au premier jour, l’un n’existant pas sans l’autre.

Les inégalités sont criantes[3], mais l’opinion publique continue de couper les cheveux en quatre, pour ne pas regarder la réalité en face. Il ne faudrait pas non plus se confronter à la réalité de la justice française, qui est loin d’être laxiste contrairement au fantasme populiste. Sa logique répressive fut la raison première d’existence de la « Nouvelle-Calédonie », chère colonie pénale. L’archipel et son peuple existaient déjà avant 1853. Et on ne saura jamais ce qu’ils seraient devenus sans cette charmante visite de courtoisie. La France aurait continué à n’en avoir rien à carrer d’ici, si elle n’y avait pas vu l’opportunité de taquiner les Anglais au bout du monde pis tiens, d’une pierre deux coups, construire des bagnes. Adieu ô indésirables... mais si vous faites preuve de bonne conduite, alors on vous livrera des femmes par cargaisons. Ça devait être ça, les « bienfaits de la colonisation ». Ah et pour les humains qui y vivent ? Oh bah on n’a qu'à faire comme pour les femmes, on n’a qu’à dire qu’ils n’en sont pas vraiment ! Viens, on fait un classement…
On n’aurait jamais eu la chance d’apparaître sur la carte tricolore. Et en même temps, la plupart d’entre nous ne serions pas là, ni même né.e.s tout court, si l’Histoire avait été autre. Dans ce monde de frontières, le passeport français est devenu un privilège, un passe-droit, celui de ne jamais connaître la boule au ventre aux postes de contrôle et au pied des murs, là où d’autres se noient beaucoup trop. S’il te-plaît, écris-moi un message sur mon mur...

Alors bon, j’veux pas balancer ton Port-de-France[4] mais la France détient l’un des records les plus tristes de l’Europe en matière de moyens alloués à la Justice, pour en assurer un fonctionnement digne de ce nom[5]. Et ça se voit, à tous les niveaux de la société. Rien qu’en regardant la télé en fait quand on y pense. Ça va beaucoup mieux d’ailleurs depuis que je l’ai arrêté, merci, je m’en passe merveilleusement bien. Punaise, même les Juges doivent faire des burnout dans ce monde fou.
Le métissage amène à développer un décodeur à multifréquences, pour capter les codes de chaque monde. J’ai assisté à tellement d’incompréhensions culturelles, ces moments où j’ai vu le nœud se former en direct live sous mes yeux. À force, j’ai fini par me forger ma propre opinion.

Racisme : Le nœud coupable de l’intersectionnalité

J’ai toujours eu le réflexe de lever les non-dits. J’avais au départ l’espoir bien naïf qu’une fois ceux-ci déterrés, tout le monde allait se réconcilier comme par magie. Et puis j’ai appris à me retenir, parce que cela me mettait dans une position très inconfortable au « Pays du non-dit »[6].
Quand on intervient en plein conflit, on peut aussi vite devenir l’ennemi commun à abattre, au sacrifice de cette fausse paix sociale bouclée à double tour à coups de boucs émissaires. Car il en faut toujours quand on ne dépasse pas le punitif primaire, comme les fameux contre-exemples. En 25 ans, les arguments anti-décolonisation sont passés de « oh non, regardez le Vanuatu, ils sont devenus pauvres » à « oh non, regardez la Chine, ils vont nous envahir ». Pauvre analyse politique. M’enfin, s’aimer, c’est regarder dans la même direction, n’est-ce pas ?
J’ai vu des secrets se former sous mes yeux, ou éclater en pleine classe par la maladresse empreinte d’irrespect d’une prof de maths. Au collège, forte de cette étiquette de « petite fille sage » qui me collait à la peau, j’exultais mon stigmate en jetant des boules puantes dans les poubelles à la fin de la récré. Quelle jouissance intérieure en passant devant le surveillant scandalisé en train de se pincer le nez, sachant pertinemment qu’il ne me soupçonnera jamais, moi et ma gueule d’ange exotique. Prometteuse carrière dans la délinquance. Tuée dans l’œuf quand j’ai appris des jours plus tard qu’un garçon avait été accusé et puni à ma place. J’ai tout de suite compris, comme une évidence qui avait toujours été là, que c’était effectivement bien une question de race, et que c’était destructeur. Je ne sais pas si ce camarade s’en souvient, moi si, et j’en ai encore tellement honte que je ne lui en ai jamais reparlé aujourd’hui encore.

Le droit de dire sa colère

Il nous reste encore tant à décoloniser, déconstruire, pour se reconstruire en trouvant nos valeurs profondes, celles qui nous transcendent et nous unissent. J’sais pas si c’est la jaunisse qui me prend, mais j’ai envie de dire qu’on a tou.te.s en nous quelque chose de Pacifique.
Merci les colons de nous avoir donné ce nom. C’est devenu notre plus belle diversité.

Tandis que le Vieux Monde s’écroule, peut-être sommes-nous les mieux armé.e.s face à la déferlante numérique haineuse à l’heure actuelle. Bataille de chiffres virtuels, cette radicalité qui alimente les pulsions destructrices sur clavier, tant l’argent et le pouvoir ont pris le dessus, jusqu’à se confondre, jusqu’à faire oublier que cela ne se joue en réalité qu’entre une poignée d’humains[7]. Et après, on s’étonne du réchauffement climatique ? Ben ça que ça chauffe tellement le monde tourne pas rond.
Alors peut-être que de par notre caractère insulaire, face aux éléments, nous avons appris à ne pas faire de vagues, parce que tout se sait. L’arrivée d’Internet sur nos archipels a été une révolution : pouvoir se connecter à d’autres sources d’informations et s’évader ainsi par la pensée. Elle ne fut peut-être pas aussi exponentielle que dans l’autre hémisphère mais ça, c’était avant l’an 2000. Maintenant, même l’habit ne fait plus le moine, lui aussi fait des selfies dans les temples. Et why not. 

Les secrets du passé continuent de faire trembler, même à l’intérieur des chaumières calédoniennes les plus loties. La rumeur de milice fleurie résonne encore, tant sa puissance règne tant qu’elle n’est pas dite. Une fausse paix sociale arrachée au prix de la justice humaine, à quoi s’attendait-on ? J’ai baigné toute ma vie dans cette peur au ventre d’une guerre sourde que je ne comprenais pas. Voilà qu’aujourd’hui, c’est d’une guerre mondiale dont j’ai peur. Celle qui n’a jamais cessé.

Jusqu’où la laissera-t-on aller ? Où sont passées nos valeurs ?

L’île la plus proche du paradis[8] n’est pas loin. Ne passez pas à côté.

V’là un bail maintenant que les femmes ont commencé à se libérer. Elles n’ont pas attendu que le féminisme soit nommé. Et la masculinité toxique nous le fait bien payer. Plutôt que de voir le loup dans la bergerie, on préfère brûler les sorcières. La domination masculine est tellement bien soudée dans sa connerie que « les hommes ne sont pas tous comme ça » est carrément devenu un slogan publicitaire international. Bref, il semblerait que le dernier bastion à la liberté soit la libération des hommes. M’enfin, on va devoir décliner l’offre de bénévolat les gars, maintenant qu’on vous connaît, vous allez nous le reprocher dans les temps durs !

C'est une richesse d’être à la croisée des mondes. Mais elle devient douloureuse quand on est en première ligne quand le monde se divise.

Paradoxalement, c’est peut-être en cela que la réalité des inégalités peut ne pas être vécue comme un anéantissement identitaire chez celles et ceux qui se refusent à le reconnaître à l’heure actuelle. C'est un symptôme qui nous appartient à tou.te.s, qui engage notre responsabilité en chacun.e de nous pour le régler ensemble. Et non, les avis ne sont pas tous permis, notamment s’ils s’alimentent par le déni de l’autre et sa destruction. C’est la dernière limite qu’on devrait se tenir à ne jamais franchir, ne pas respecter la vie. Nous avons créé un monde où nous n’avons pas tou.te.s le luxe de passer entre les mailles du filet. Parfois, tu bouillonnes, t’as besoin de sauver le monde. Parfois, tu t’effondres, tu t’épuises, tu le hais, tu l’exècres, lui et sa putain d’indifférence. Tu aurais tellement voulu croire que ce n’était que de l’ignorance.

Du bout du monde, nous sommes debout.
Femmes de luttes, connectons-nous.







[0] La France a vendu des armes pour 9,1 milliards d’Euros en 2018 (3e pays au niveau mondial) :
https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/04/la-france-a-vendu-des-armes-pour-9-1-milliards-d-euros-en-2018_5471354_3210.html

[1] Pendant 30 ans, de 1966 à 1996, la France a procédé à 193 « essais » nucléaires dans les eaux du fenua. Le 24 août 1968, la France a fait exploser sa première bombe thermonucléaire Canopus (150 fois plus puissante que celles qui ont détruit Hiroshima et Nagasaki) dans le Pacifique. Tranquillou. 
https://reporterre.net/La-polynesie-marquee-a-jamais-par-les-essais  

[2] Violence Against Women: New report highlights insufficiencies in French justice system :
https://www.euronews.com/2019/11/19/violence-against-women-new-report-highlights-insufficiencies-in-french-justice-system
Pour lire le rapport public (en français hein) : https://www.coe.int/fr/web/istanbul-convention/-/grevio-publishes-its-firs-baseline-report-on-france 

[3] https://www.capital.fr/economie-politique/dans-les-quartiers-de-noumea-payer-ses-factures-preoccupe-plus-que-le-referendum-1309973

[4] Premier nom colonial de Nouméa.

[5] La France au bas du classement de la Justice en Europe en termes de budget alloué : 
http://www.profession-gendarme.com/la-france-au-bas-du-classement-de-la-justice-en-europe/

[6] Titre de l’ouvrage de l’historien Louis-José Barbançon. Initialement paru en 1992, réédité en 2019 aux Editions Humanis :
https://maisondulivre.nc/prix-popai/

[7] En 2018, 26 personnes possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité :
https://www.liberation.fr/checknews/2019/01/30/le-rapport-oxfam-sur-la-repartition-mondiale-des-richesses-est-il-faux-comme-le-dit-un-article-de-la_1705976

[8] Titre du roman de l’écrivaine japonaise Katsura MORIMURA « Tengoku ni Ichiban Chikai Shima » (天国にいちばん近い島, L’île la plus proche du paradis). Publié en 1966, il raconte l'histoire d'une femme Japonaise tombant amoureuse, partie à la découverte de la Nouvelle-Calédonie, bercée par la légende que lui raconta jadis son père sur une île paradisiaque qui se trouve là-bas. Véritable best-seller nippon, il inspirera un film tourné à Nouméa et Iaai (Ouvéa) à l’aube des Évènements en 1984, qui attirera de nombreux visiteurs dans les années 80 malgré l’ambiance.

 

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