Les gilets jaunes profanent-ils la république ?

«Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs» (article 35 de la Constitution française de 1793)

Depuis quelques jours, tournent en boucle sur les écrans, ces images de dégradations, de pillages, de violences, comme s’il ne fallait retenir que cela des manifestations de rage et de désespoir qui secouent la France. On peut même lire ici ou là le mot “profanation”, confondant ainsi le "sacré" des symboles religieux, et le "laïc" des symboles républicain alors même que la république considère l'insurrection comme "le plus sacré des droits". A voir tout cela on pourrait penser que les gilets jaunes ne sont que cela : Violences et dégradations. C’est faux, évidemment. Mais le sont-ils seulement un peu ?

 

Les gilets jaunes ne sont pas structurés, et donc pas constructifs ? 

Il est vrai que cette insurrection populaire va coûter cher, nous le savons. Il est vrai que l'on déplore bien des dégâts matériels, mais surtout des pertes humaines. Nous en avons conscience. Et c'est peut-être ce qui montre d'ailleurs la gravité des événements, cette envie de continuer le combat malgré le danger, malgré les pertes, coûte que coûte. Nous le sentons. Le gouvernement et sa majorité, eux, ne semblent rien savoir, rien sentir, n'avoir conscience de rien. Ils s'émeuvent de la "désorganisation" du mouvement c'est à dire son absence de leader , confondant par là anarchie et démocratie, et tentent comme ils le peuvent de récupérer le contrôle de la situation en décrédibilisant ce mouvement. On entend dire qu'il n'y a pas de revendications claires, qu'il n'y a pas de parole audible. C'est certainement qu'ils sont sourds, car le peuple hurle de toute ses forces son besoin de démocratie. Les gilets jaunes manifestent parce qu'ils ne sentent pas assez écoutés, et la réponse du gouvernement et de les juger inaudible : Nous assistons là au flagrant délit d'insolence de notre élite nationale.

 

Les gilets jaunes sont-ils responsables ?

L'autre stratégie consiste alors à montrer ces gilets jaunes comme des hors la loi, des sauvages, des pirates. On nous montre comme cette révolte est illégale et dangereusement. Mais une insurrection peut elle être légale ? On pourrait se dire que non, puisque par définition les acteurs de la révolte refusent de se soumettre à l’autorité de l’état et donc à la loi. Et pourtant, comme le dit la constitution de la première de nos républiques: “Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs". Malgré tous ses efforts, le gouvernement a du mal à déplacer la responsabilité des événements actuels sur les manifestants, car nous savons tous que ce n’est pas la folie des manifestants qui est en cause, mais leur rage. Ces manifestants qui viennent de partout, qui sont tout le monde, qui sont la France, dans sa majorité, la France d'en bas, la France du milieu. C'est cette "colère devenue rage" qu'il nous faut maintenant canaliser et qu'il leur faut respecter. Et ce sont bien nos gouvernements qui sont responsables de cette rage, et nuls autres que nos gouvernements, qui lâchent de l’essence sur une flamme qu'ils ont eux même allumée, et qui accusent ensuite cette flamme d’avoir causé l’embrasement.

 

La violence est-elle nécessaire ? 

Non, évidemment. La violence n'est pas nécessaire. Elle est en revanche logique. Et ce n'est pas vraiment la responsabilité seule de "La République En Marche", mais celles de tous les gouvernements depuis des décennies. Ces gouvernements qui depuis le referendum de 2005 nous ont montré les limites des urnes dans notre Vème république, et qui s'enorgueillissent de leur fermeté et nous offrent des "Ce n'est pas la rue qui gouverne" et autre "La démocratie ce n'est pas la rue". Ces mêmes qui peinent à recueillir le soutient de 25% de leur population lorsque le mouvement qu'ils tentent d'étouffer parvient à convaincre 3 fois plus de monde, mais qui nous parlent de légitimité et de responsabilité. Et ce qu’il y a de plus abjecte dans cette situation, ce n’est pas l’irresponsabilité totale du gouvernement, et son refus de voir la situation politique, mais davantage de laisser le corps des C.R.S. assumer cette situation et notre colère. Ce n’est là aucunement sont rôle, et les C.R.S sont eux même poussés à bout maintenant, à tel point qu’ils en appellent à l’intervention de l’armée. Il faut que le gouvernement assume la totalité de son action (et ce celle de ces prédécesseurs), et les conséquences actuelles. A défaut de faire preuve de courage, qu'il fasse preuve d'humilité.

 

Pourquoi les partis politiques sont-ils dépassés ?

Il se passe quelque chose d’unique aujourd’hui. Cela s’appelle la spontanéité et ça fait peur. Nous sommes habitués des manifestations dirigées par les syndicats ou les partis politiques et aujourd’hui 100 000 manifestants appelés par un leader politique ne font plus peur à personne. En revanche, 100 manifestants qui descendent spontanément dans la rue de leur propre chef, cela est davantage terrifiant pour le pouvoir. Car pour faire taire 100 000 membres d’un parti politique, il suffit de faire taire son leader. (regardez ce qui a été fait avec Mélenchon il y quelques semaines, ou Fillon ou Hamon pendant la campagne présidentielle. Il a suffit de s'en prendre au leader pour s'en prendre au mouvement). En revanche, faire taire 100 personnes qui n’ont pas de leader, c’est impossible, en tout cas sans user de la violence. C’est pourquoi il faut que le mouvement continue d’exister par lui même. Qu’il résiste à la fois à l’opération de manipulation de l'opinion public, à la pression du gouvernement qui tente de le faire imploser, et à la tentative de récupération des partis politiques. Il faut que les gilets jaunes restent sans leader, qu’ils continuent de fonctionner avec des pétitions, des portes paroles multiples, pour que leur parole justement ne soit pas divisible, qu'elle ne soit pas celle d’un seul individu, mais celle de centaines de milliers. 

 

Mais il faut canaliser cette rage, cette énergie. Il faut transformer ce cri en parole. Et cette parole en une seule voix.

En imposant avant tout, et par dessus tout cette nécessité qui représente d'après moi la grande revendication de ce mouvement : La démocratie. Et c’est bien là ce qui différencie ce mouvement populaire des précédents. Il s’agit en conclusion d’une envie d’être écouté et représenté. Nous avons compris que ni les gouvernement, ni les partis politiques ne peuvent plus décider pour nous, ne peuvent plus nous représenter devant la nation. Là où les députés avaient pour tâche de porter la voix des citoyens devant la nation, et face au gouvernement, ils sont devenus les représentants de ces derniers, et les réunions publiques qu’ils organisent deviennent des opérations de communication, pour expliquer au peuple en quoi le gouvernement à raison. D’ailleurs, l’élection de l'assemblée nationale dans la foulée de l’élection présidentielle condamne les députés à la soumissions. Ils doivent maintenant leur mandat au succès du président, et lui assurent ainsi leur obéissance. Et lorsque les députés marquent leur opposition au gouvernement, ils sont appelés “frondeurs” là ou ils devraient être appelés “citoyens”. On est les menaces d’exclusions, là ou devrait leur garantir le droit de voter en toute liberté. Ce qu'il faut, avant tout et par dessus tout, c'est mettre en place différents outils pour permettre au peuple de s'exprimer avec force et clarté. 

 

La république est morte, vive la république. !

L’assemblée nationale n’est plus à même de garantir son rôle de représentativité. Le gouvernement n’a plus aucun lien avec le peuple qu’il gouverne. Le président n’a plus aucune crédibilité pour arbitrer la vie politique. La Vème république est morte de la main même de ceux qui voulaient par tous les moyens la conserver. La Vème république avaient pour but de garantir la représentativité du peuple français avec les moyens de l’époque qui sont étaient bien différents des moyens d'aujourd'hui et il est davantage possible de recueillir la voix de chaque citoyenne, de chaque citoyen à l'heure de l'ultra communication avec laquelle nous vivons. Il faut que les électeurs aient une parole plus directe, car cela est tout à fait possible aujourd’hui, d’une part, et c’est la condition même de la démocratie d’autre part. Et c’est cette prise de pouvoir, sinon cette prise de parole, que revendique les gilets jaunes. Et c’est en cela qu’il faut accompagner, soutenir et surtout écouter leur mouvement.

 

Un combat définitif

Je pense aujourd'hui aux parents qui sont à découvert dès la première semaine du mois et qui se demandent comment fêter Noël avec leurs enfants cette année. Je pense au jeune travailleur qui n'en peut plus de vider des palettes dans une réserve de supermarché, à partir de 7H tous les matins, en se disant la première demi-heure de travail ne servira qu'à payer son trajet en voiture. Je pense à ce Maire, dépossédé au fil des années de ses moyens d'action, qui se demande comment mettre en place une politique locale dans sa commune. Je pense aussi à cet artisan qui se demande comment il va rembourser ses machines, ses outils et à ce petit patron qui se demande comment il pourra payer ses 2 employés l'année prochaine. Je pense à ce cadre trentenaire qui, sous prétexte d'être cadre, doit accepter des horaires à rallonge sans heures supplémentaires. Je pense à ces chômeurs qui angoissent de ne jamais retravailler, de tout perdre. Et bien entendu je pense à toutes ces travailleuses, tous ces travailleurs, qui détestent leur travail, et ne se sentent en rien épanouis, mais qui le conserve malgré tout, parce qu'au fond, ils n'ont pas vraiment le choix. Je pense à eux tous qui ont accepté jusque là ces injustice, mais qui ne le peuvent plus. Le combat des gilets jaunes est leur combat à tous et ce combat doit être définitif.

Une commission, un énième conseil, un remaniement ministériel, ni même une démission du président de la république ne saurait y répondre avec justesse. Seule une nouvelle république, une nouvelle constitution le pourrait. Et ce devrait être, pour l'heure, notre unique revendication. Notre revendication commune, celle qui ouvrira le débat politique le plus constructif et le plus pertinent de notre siècle. Le monde nous regarde. Éclairons son chemin.

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