Le ramasseur de tes ordures ne verra pas le monde d'après

"Quand on s’occupe des poubelles des gens, de leurs déchets, on y voit la vérité crue. Acide. Alors l’après, je sais très bien comment il sera. Il sera pire." Il était éboueur, il a assuré le service pendant le confinement. Pour le remercier, un usager lui a offert deux bières. Pour les avoir bu pendant sa pause, on l'a remercié aussi. Il s'est donné la mort.

J’avais cru au nouveau slogan, la nouvelle vague. T’avais brandi des pancartes, applaudi à 20h et tu avais voté pour le monde d’après. Le changement. Tu y avais cru, certainement. Et maintenant tu es là, tenant de retrouver un semblant de quotidien, tes repères. Tu ne sais plus bien qui tu es, au fond. Mais tu avances. Tu reprends des habitudes, tu ne mets même pas de masque. Je crois que c’est pour oublier, ça n’est pas arrivé, pas vrai? Tu te débats pour passer outre les angoisses et conséquences de ces deux mois endormis, au bois des confinés. On dit que les enfants sont retournés à l’école, mais ça n’est pas très vrai. On dit que tu es au chômage, mais tu travailles quand même. On dit que tu n’as pas peur, que tout est derrière nous. Bien sûr. Parfois je t’entends rire, mais ça sonne faux, comme une farandole de bémols qui tranche le ciel en deux. Tu combles les silences, les vides anxieux que ces deux mois ont laissés. Tu projettes des vacances qui n’en seront pas, parce qu’à la place tu vas devoir récupérer de cette étape historique, cette privation de liberté. Au final, tu fais semblant, à nouveau. Comme avant.
Mais pas moi. Moi, je n’ai pas arrêté ma vie de travail pendant le Covid. Moi, j’ai dû aller ramasser tes ordures devenues tonitruantes. J’ai bien vu qu’elles s’accumulaient aussi vite que tes sales kilos parce que t’avais que ça foutre. Moi, j’ai fait attention à tout, pour que le service soit rempli. Je t’ai même fait coucou, quand tu me regardais par la fenêtre et peut-être bien que j’étais la seule personne vivante que tu voyais en vrai. Et ça t’a tellement fait du bien, que quelqu’un te dise bonjour, à toi, qui devais rester enfermé dans ta cage. Pour moi, c’était encore plus difficile que pour toi, peut-être. Mais j’étais devenu un des héros, selon les opinions. J’étais tellement fier. Presque heureux. Pas d’être au-devant de la scène de ton théâtre sociétal, mais de rendre service. D’être utile. Simplement. Humblement, comme ma vie entière. Tu voulais que je sois un des héros du monde d’après ? Mouais. Fallait-il être stupide pour adhérer à cette connerie. Tu vois, j’ai beau être éboueur, je n’en suis pas moins perspicace que toi. Je ne suis pas crédule des révolutions humanistes qui ne servent qu’à accepter la réalité de ce présent crasse. Vois-tu, quand on s’occupe des poubelles des gens, de leurs déchets, on y voit la vérité crue. Acide. Alors le monde d’’après, je sais très bien comment il sera. Il sera pire.
Mais moi je ne le verrai pas. Parce que je sais déjà à quoi il va ressembler. Je vois d’ici les misères et les révoltes, les terrorisés qui feront des terroristes,  la mauvaise graine que le Covid a planté. Les peuples encore plus divisés, cherchant des différences, des privilèges, des excuses pour s’opposer.
Pourtant, j’ai bien failli cédé à l’espoir des faibles. C’était il y a deux jours. Il m’a vu arriver, est sorti de chez lui. Grand sourire franc. Il m’a dit « tenez, c’est pour vous remercier d’avoir été là, pendant le confinement, c’est pas grand-chose ». Juste deux bières, mais c’était de l’or pour caresser mon cœur. Pour me donner du courage, faire une pause. Celle que je n’ai pas eue lors de ces deux mois. Pour repartir ramasser tes masques que tu jettes par terre comme ta décadence. T’en as plus rien à foutre, on dirait. Moi non plus. Je ne veux plus te voir. Je n’aurais certes pas dû les boires, ces bières. Mon patron, qui voulait me filer une prime de zéro euro, m’a foutu à la porte après 26 ans de loyaux services. Pire qu’un chien. Pire que tout. Pire que le monde d’avant. Triste symbole du monde d’après. Les mémoires sont si courtes qu’elles font pitié. Que voulais-tu que je fasse d’autre que prendre ce fusil. Je n’attendais pas de reconnaissance, je n’en ai jamais eu. Je ne voulais pas de médaille, non plus. Je voulais du respect, de la discussion.

Le nouveau monde ne s’annonce pas génial, on dirait. Tu auras beau cacher cet espoir sous tes godasses, l’enfouir dans ton inconscient, tu seras forcément déçu. C’est inévitable alors prépare-toi. Le temps n’est plus à l’échange, l’interaction, l’avancement. La liberté, celle de parler, de penser, de ressentir, est en danger. Je voulais juste boire une bière parce que c’était bon pour moi à cet instant. C’était symbolique, c’était quelqu’un qui avait compris que je n’avais pas hésité à me sacrifier pour que tu vives mieux tes deux mois endormis.
Je me suis fait virer comme une grosse merde. Celle que j’ai ramassée pendant vingt piges, celle que j’ai respirée, touchée, enlevée pour toi. Celle qui me filait le vomi et les glaires. Je ne savais plus comment j’étais censé voir l’avenir autrement que comme un déchet qui pollue. Alors je me suis foutu en l’air. Pour voir s’il est plus pur quand on est mort.

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