La Guinée file t’elle droit vers une nouvelle dictature ?

Le président Alpha Condé a officialisé jeudi 3 septembre 2020 sa candidature pour un troisième mandat. Une annonce qui risque d’amplifier la contestation grandissante à laquelle le président fait face depuis le scrutin sur le changement de Constitution, largement boycotté par près de la moitié des électeurs.

Ancien opposant aux dictatures d’Ahmed Sékou Touré et de Lansana Conté, l’actuel Président fait l’objet d’une contestation grandissante depuis le changement de Constitution opéré en mars 2020 et très largement contesté l’opposition qui soupçonnait Alpha Condé d’opérer cette réforme majeure afin de pouvoir se représenter[1]. Une crainte qui semble donc avoir été fondé. Depuis plusieurs mois la mobilisation populaire s’amplifie, au prix de dizaines de morts dans le camp des manifestants. Une situation qui ne risque guère de s’améliorer compte tenu de la candidature déposée. Le président avait déjà fait part de sa candidature via un communiqué publié au nom de son parti, le 31 aout 2020. Une énième façon de faire croire à un appel délibéré plutôt qu’à une ambition active et personnelle. Mais le procédé ne trompe guère l’opinion et l’opposition… .

Un homme brandit une pancarte pendant la manifestation contre Alpha Condé jeudi 24 octobre 2019 à Conakry © Youssouf Bah AP Un homme brandit une pancarte pendant la manifestation contre Alpha Condé jeudi 24 octobre 2019 à Conakry © Youssouf Bah AP

 

 

 

Un bilan négatif

Si le procédé institutionnel est largement douteux, il n’en demeure pas moins que le dépôt officiel de candidature de ce jeudi 3 septembre est légal. Pourtant on s’interroge face à l’obstination d’Alpha Condé, âgé de 82 ans, dont le bilan après dix ans d’exercice du pouvoir est largement négatif. En une décennie au pouvoir, Alpha Condé n’est pas parvenu à résoudre les carences structurelles du pays malgré près d’un milliard d’aides de la Banque Mondiale pour ne citer que cette dernière. Le pays demeure l’un des plus corrompus de la planète (Transparency International) et n’a toujours pas atteint l’autosuffisance alimentaire malgré ses millions d’hectares de terres arables non utilisées. De facto, la population dépend d’importations couteuse de riz alors même que 52% des actifs travaillent dans le secteur agricole (24% du PIB national) et que le pays est soumis à un très fort chômage. En outre le territoire souffre toujours de sa carence infrastructurelle (routes, ponts, etc) chronique.

Isolement international

Dès lors les interrogations de l’opposition sur la pertinence d’une réélection, sur fond de gabegie électorale, semble légitime. Un sentiment renforcé par les violences policières qui ont marquées les mandats d’Alpha Condé en provoquant dans les 200 décès…. Une réélection serait donc marquée par un déficit de légitimité intérieure ainsi que par un relatif isolement diplomatique. En effet, Alpha Condé a systématiquement fait la sourde oreille ces derniers mois aux réserves et tentatives de médiation des institutions internationales comme la CEDEAO, l’UA mais aussi l’ONU. La France a également manifesté sa perplexité ; tout comme les Etats-Unis qui dénoncent le changement de constitution et la volonté du président de s’accrocher au pouvoir. Le Secrétaire adjoint américain aux affaires africaines avait d’ailleurs déclaré : « C’est une chose de modifier la constitution en donnant la parole au peuple en suivant un processus clair, mais là où nous avons des problèmes c’est quand les dirigeants changent une constitution pour uniquement se maintenir en place ».  En revanche, le Président Condé ne pratique pas la même indifférence vis-à-vis de la Chine, dont l’ambassade s’est récemment fendue d’un communiqué mettant en valeur le « large soutien » de l’opinion à la nouvelle constitution et qui appelle la communauté internationale à « jouer un rôle constructif pour sauvegarder conjointement la stabilité et le développement du pays ». Une complaisance qui ne semble pas étrangère à la mainmise chinoise qui s’accentue d’année en année sur l’économie guinéenne.

 

 

 

 

 

[1] L’ancienne constitution limitait le nombre de mandat à deux

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