CEDEAO : silence coupable autour du fichier électoral en Guinée

Alors que les élections présidentielles guinéennes se déroulent dans trois jours et que le risque de fraudes et de violences inquiète les observateurs et les acteurs de la société civile, la CEDEAO se distingue par son silence coupable. Le régime d’Alpha Condé a pourtant foulé au pied nombre de principes démocratiques théoriquement défendus par l’organisation intergouvernementale.

 La CEDEAO est d’ordinaire prompte à dénoncer les irrégularités démocratiques des pays africains, à l’image du Mali lors du coup d’Etat d’août dernier. Ce silence est donc étrange.

Le président guinéen Alpha Condé s'adresse à ses partisans lors d'un rassemblement à Kissidougou, le 12 octobre 2020 afp.com - CAROL VALADE Le président guinéen Alpha Condé s'adresse à ses partisans lors d'un rassemblement à Kissidougou, le 12 octobre 2020 afp.com - CAROL VALADE

La CEDEAO valide un fichier irrégulier et permet aux personnes décédées de voter

Déjà, en mars, quand le gouvernement réprimait dans le sang des manifestations pacifiques, la Cour de Justice de la CEDEAO n’avait pas voulu ordonner à la Guinée de respecter les normes communautaires ni lui demander des mesures provisoires qui auraient permis un apaisement de la situation. Plus récemment, fin septembre, elle s’est portée caution d’un fichier électoral dénoncé pour ses nombreuses irrégularités, par l’opposition et par nombre d’observateurs et d’experts indépendants. Ce fichier électoral, d’une opacité totale, n’a pas fait l’objet d’une publication permettant le contrôle des inscriptions des électeurs. En juillet, une étude du fichier électoral avait même mis en lumière la présence de nombreuses irrégularités dans les listes : doublons, personnes mineures, ou encore… votants décédés. En outre, la CEDEAO a apporté une assistance financière pour l’organisation des élections du 18 octobre, souhaitant sans doute la victoire d’Alpha Condé, et faisant fi d’une quelconque impartialité.

Silence radio devant la violence du régime

Par ailleurs, elle n’a pas relevé les brutalités du régime durant la campagne, ce qui interroge. De nombreuses questions restent en suspens : pourquoi n’a-t-elle rien dit lorsque le principal opposant d’Alpha Condé, Cellou Dalein Diallo, a été empêché par les nervis du Président de se rendre à Kankan, où ses supporters l’attendaient pour un grand meeting le dimanche 11 octobre ? Pourquoi, n’a-t-elle rien dit non plus lorsque le matériel de campagne de l’UFDG a été stoppé sans raison à la frontière sénégalaise ? Pis, la violence du régime a déjà fait plus de 150 morts depuis octobre 2019. Combien en faudra-t-il pour que la CEDEAO prenne position ? En l’état, la CEDEAO est devenue la complice du régime d’Alpha Condé.

A cet égard, le comportement de Jean-Claude Brou, Président de la Commission de la CEDEAO, est suspicieux. Tous les actes posés par la Commission de la CEDEAO dans cette crise ont systématiquement conforté la position du gouvernement guinéen, malgré les violences et les irrégularités électorales. Un arrangement aurait-il été scellé entre lui et Alpha Condé ?

La communauté internationale tarde à prendre position publiquement pour le respect de la démocratie en Guinée

La mollesse de la réaction de la CEDEAO fait écho à la timidité de la communauté internationale. Malgré la publication de rapports d’Amnesty International et d’Human Rights Watch incriminant le gouvernement guinéen et le rendant directement responsable de dizaines de morts, peu de voix se sont élevées dans le monde. 

Ceci contraste avec la situation de mars, où beaucoup avaient fait part de leurs préoccupations, à l’image de la France, des États-Unis, de l’Union européenne de l’OIF ou encore de l’Union africaine, qui s’étaient unanimement prononcés contre cette révision de la constitution et la brutalité du régime. Les Guinéens, qui désirent un enracinement de la démocratie dans leur pays, attendent de ces derniers une prise de position publique forte.

La nomination à la tête de la CEDEAO du Président du Ghana, Nana Akufo-Addo, en septembre 2020, ouvre toutefois des perspectives nouvelles pour l’institution panafricaine. Ce changement sera peut-être l’occasion pour la CEDEAO d’une prise de conscience salutaire, fût-elle tardive, qui lui permettra de jouer son rôle de médiateur du continent. 

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