Convention de la droite: le discours de Zemmour décortiqué

Bref, le progressisme en matière de mœurs mène droit au totalitarisme islamique. Puisque les droits de l’homme protègent les faibles, par égard à la molesse actuelle de l’identité nationale, les faibles s’emparent de la nation par la force islamiste.

Le 28 septembre 2019 restera un jour mémorable pour ceux qui n’ont pas la mémoire courte. Ce jour-là, Eric Zemmour déclama son discours à la « Convention de la droite » dans un jargon de vieux barde gothique. Mais que reste-il encore de la droite traditionnelle dans cette diatribe ? Nous savions les thèmes de la nation, de la famille chères à la droite. Ce sera désormais celui de l’identité. Elle est pressante et ratisse large : « Je prétends seulement que la question identitaire du peuple français les précède toutes, qu’elle préexiste à toutes, même à celle de la souveraineté, c’est une question de vie ou de mort ». Et si cette révolution copernicienne à droite mérite qu’on s’y attarde, ça n’est pas tant pour logorrhée nauséabonde d’un polémiste multirécidiviste que pour saisir à quelle tradition renvoie ce type de discours en France.

Si G. Noiriel n’a pas tort d’inscrire Zemmour dans la filiation de Drumont avec lequel il partage le métier de journaliste, une origine sociale mue par un sentiment de revanche sociale despotique, le rejet viscéral des médias et la haine des juifs (Drumont) ou celle des musulmans (Zemmour), il est évident que stylistiquement parlant, la diatribe prononcée devant les 2.000 aficionados de M.M. Lepen renvoie assez explicitement aux orateurs de l’Action française auxquels Zemmour emprunte le style, les éléments de langage (catholicisme identitaire, organicisme, anti-individualisme, anti-scientisme, antidémocratisme..) et un goût prononcé pour les formules outrancières.

Si ce constat peut à première vue paraître anecdotique, il l’est moins dès qu’on considère qu’en France, l’idéologie réactionnaire d’avant-guerre a pu s’appuyer autant sur les traditionnalistes (Barrès, Bourget, Bordeaux..) que sur les artificiers de l’Action Française (Maurras, Daudet, Bainville…). C’est qu’en termes d’idées et de style, à l’exception du bellicisme nationaliste barrésien (dit « le rossignol du carnage »), les premiers furent plutôt de brillants idéologues sans pour autant en appeler à l’action politique ; à l’inverse des seconds antidreyfusards épidermiques ayant maniés avec un certain talent l’insulte, l’outrance, excités les foules contre l’ennemi intérieur (Les quatre états confédérés) alors que leurs concepts idéologiques (exception faite de Maurras) semblent relativement creux. C’est pourquoi, le talent et la cohérence en moins, devant « l’opportunisme du fait divers » qu’ils partagent, Zemmour est bien le disciple de Drumont, et peut-être davantage de Léon Daudet duquel il singe la faconde, les tableaux d’ensemble et le style ordurier.

Sur le plan de l’exposé, les quelques 30 minutes d’invectives diffusées vers 14h00 le samedi 29 septembre sur LCI (ce fut l’heure jadis de l’Ecole des fans), peuvent se résumer à ce noyau principiel :

« Nous sommes ainsi pris entre le marteau et l’enclume de deux universalismes qui écrasent nos nations, nos peuples, nos territoires, nos modes de vie, nos cultures. D’un côté l’universalisme marchand qui au nom des droits de l’homme asservit nos cerveaux pour nous transformer en zombis dénaturés. De l’autre, l’universalisme islamique qui tire profit très brillamment de notre religion des droits de l’homme pour protéger son opération d’occupation et de colonisation des portions de notre territoire français qu’il transforme peu à peu grâce au poids du nombre et de la loi religieuse en enclaves étrangères (…) ces deux universalismes, ces deux mondialismes sont deux totalitarismes (…) aux droits-de-l’hommistes les métropoles, à l’Islam, les banlieues (…) Les uns servent pour l’instant de domestiques aux autres ».

C’est le cœur du discours. Si la critique de l’idéologie des « droits de l’homme » est un classique des prêches réactionnaires, - rappelons ici que l’idéologie contre-révolutionnaire fustigeait pareillement l’idéologie des « droits naturels » promue par Rousseau-, il semble que le seul élément de langage inédit qu’il faille concéder au polémiste est celui-ci : le lien établi entre l’universalisme individualiste des droits de l’homme et  l’universalisme communautariste islamique. Encore que même là, le raisonnement est tiré directement du recueil d’antiennes de l’Action française liant dans un abracadabrant tour de force la « sédition individualiste » annonçant l’idéologie des droits de l’homme à « l’esprit juif ». Zemmour a juste « remplacé » les juifs par les musulmans :

« Un peu plus de persévérance l'aurait conduit jusqu'aux formules par lesquelles, ayant défini le mouvement de la Réforme une sédition systématique de l'individu contre l’espèce, Comte a senti la véritable filiation révolutionnaire. Les traditions helléno-latines en sont tout aussi innocentes que le génie catholique romain médiéval.  Les pères de la Révolution sont à Genève, à Wittenberg, plus anciennement à Jérusalem; ils dérivent de l'esprit juif et des variétés de christianisme indépendant qui sévirent dans les déserts orientaux ou dans la forêt germanique, c'est-à-dire, aux divers ronds-points de la barbarie» [1](Maurras, 1922 : 4-5).

M’enfin, s’il fallait décortiquer intellectuellement cette matrice, on pourrait faire l’hypothèse que Zemmour estime que le « totalitarisme » des droits de l’homme est à la sphère intime ce que le totalitarisme islamique est à la nation française. La dictature des particularismes victimaires (revendications féministes, antiracistes, postcoloniales) combine à l’idéologie islamiste se répandant dans la société française par l’effroi et la duplication. Le totalitarisme islamique aspire à la similarité, ce qui renvoie le téléspectateur aux clones du célèbre blockbuster: Matrix. Voilà comment la misogynie assumée de Zemmour croise la vindicte contre « l’alliance de la kallash et de la djellaba » dans l’espace public. Si le « blanc hétérosexuel catholique » (les catholiques n’ont rien demandé !) doit se plier aux tyrannies de l’intimité féministe, la société française dans son ensemble doit s’effacer à l’islamisation totalitaire des mœurs, usages et coutumes. Bref, le progressisme en matière de mœurs mène droit au totalitarisme islamique. Puisque les droits de l’homme protègent les faibles, par égard à la mollesse actuelle de l’identité nationale, les faibles s’emparent de la nation par la force islamiste. Voilà l’aphorisme. L’idée est assez farfelue, même téméraire mais elle relève bien du bréviaire réactionnaire puisque l’ancien monde est sommé de renaître contre le nouveau. Voilà pourquoi « C. De Haas et R. Diallo sont maîtres du monde (…) c’est quand même autre chose que Bonaparte et Hugo !». Il faudra expliquer comment le lien entre Bonaparte et Hugo s’établit dans le crâne de Zemmour, quand on sait avec quelle pugnacité l’Action Française a invectivé les romantiques contre la « sédition individualiste littéraire » bien que Bonaparte ne fût pas plus épargné eu égard la collusion de son œuvre avec l’esprit révolutionnaire.

Aussi, depuis les « Héros » de Burke, on sait que la réaction s’appuie volontiers sur les hommes providentiels. Seuls les grands hommes font l’histoire ! Par suite, rien plus que cette diatribe putride ne doit attirer l’attention d’un lecteur happé par les démiurges rythmant le narratif réactionnaire. En d’autres termes, si seuls les héros écrivent l’histoire, examinons sur quels auteurs s’appuie l’éristique de Zemmour ?

Sur ce point précis, force est de constater que les citations du polémiste sont assez éclectiques. Elles puisent aussi bien chez les auteurs progressistes (ce qui contredit directement un "progrès" vilipendé plus d’une dizaine de fois lors du discours) que dans le sérail réactionnaire. Pourquoi ? Pour au moins deux raisons. D’abord, contrairement aux années 30, Zemmour évolue dans une société où la reconnaissance juridique est très avancée. Comme l’entend Noiriel, il ne peut s’autoriser une diatribe « qu’à demi-mot » au risque de se voir condamner par les tribunaux. Remarquons que si les actes d’islamophobie sont assez répandus dans la société française, lorsqu’une plainte est fondée aux yeux du juge, elle est souvent traitée avec équité. Il semble donc que la meilleure manière de protéger les minorités (quelles qu’elles soient) revient à produire davantage de lois spécifiques.

Ensuite, l’éclectisme de Zemmour ne peut s’expliquer que par l’ascendant que prend chez lui l’éristique sur le discours. La sophistique prenant le pas sur l’argument rationnel, la persuasion est centrale, ce qui implique l’usage de syllogismes tronqués, la multiplication des arguments ad hominem, l’excroissance de sophismes scabreux. L’un d’entre eux est assez remarquable par son tour de force. Il tente de légitimer le blasphème (bien plus que de le désacraliser d’ailleurs) en affirmant que nombreux auteurs ont comparé l’Islam au nazisme hier sans être livrés à la vindicte : « Dans les années 30, les auteurs les plus lucides qui dénonçaient le danger allemand comparaient le nazisme à l’Islam. Oui, ils disaient l’Islam et personne ne leur reprochait de stigmatiser l’Islam ». Quelques hurlées plus loin, l’auteur renchérit en instrumentalisant un lieu commun de l’œuvre M. Rodinson affirmant que l’Islam: « c’est un communisme avec Dieu » que le polémiste complète ironiquement par: « Toujours cette même comparaison, cette même obsession devant certains… ». Or, s’il est un orientaliste qui fut en sympathie avec son objet de recherche, c’est bien Maxime Rodinson qu’il faut adjoindre à un cartel d’intellectuels arabisant s’attelant à objectiver les dérives coloniales au lendemain des décolonisations. Quand on se coltine l’acuité, la hardiesse des analyses d’un R. Montagne, J. Berque, M. Rodinson, on pouffe de rire quand on mesure la sinistrose comme le ballon de baudruche qui a suivi la résurgence du lexique postcolonial en France. Mais passons !

Ce qu’il importait de souligner ici, c’est la malhonnêteté intellectuelle d’un exposé détournant le sens d’une œuvre au profit d’une sophistique allant jusqu’à mépriser l’audience. Il faut vraiment mépriser ses téléspectateurs pour oser une telle comparaison. Même procédé pour ce pauvre R.Putnam, référence sociologique du secteur associatif assistant ébahi à la transformation de ses liens « bonding » et « bridging » en haine des immigrés : « R. Putnam a démontré que la confiance entre les gens diminuait au fur et à mesure que la société était (moins) homogène ethniquement et culturellement mais on continue à seriner que l’immigration est une richesse ». 

Je suppose que Zemmour fait référence au très controversé Diversity and Community in the Twenty-first Century où jamais le sociologue n’a conclu que l’immigration ruine le vivre ensemble mais qu’elle s’achève sur des relations interethniques marquées par l’indifférence. Ce qui est tout autre chose: « En somme, alors que les Etats-Unis font l’expérience d’une diversité raciale sans précédent, Putnam ne voit venir ni la paix des métis, ni la Saint-Barthélemy de la race, mais une nouvelle indifférence américaine. La diversité conduirait à la défiance et la défiance à l’indifférence. L’indifférence découlerait de la différence »[2]

Pour le reste des citations, à peu de choses près, on peut dire que tous les écarts de langage sont permis pourvu que le troupeau bêlant suive le démagogue. Les écoles de pensée n’existent plus. Pas plus que les mouvements littéraires et les traditions politiques. Le style du polémiste est celui de la « boîte de pandore ». Il donne l’impression que le discours a été écrit à la hâte, sur un préconçu tenace, agrémenté de quelques citations tirées de Wikipedia. Ca n’est pas la citation qui dessert le discours, c’est le discours qui prend la citation en otage. On passe ainsi d’une référence à J. de Maistre, « aristocrate patricien » comme l’appelait en son temps E. Faguet, à celle du flâneur parisien d’origine roumaine : Cioran. Dans le texte, le premier invoque la lucidité pour qu’enfin les Français « en croient leurs yeux » (R. Camus). Au juste mot: « Je sais que J. De Maistre disait que le peuple français était le plus facile à tromper, le plus difficile à détromper, le plus puissant à tromper les autres ». Le second qui se réfugia dans l’écriture contre la nausée existentielle, cultiva un certain goût de l’ascétisme (initiation au bouddhisme), défend carrément lui le despotisme: « Cioran nous avait prévenu. Tant qu’une nation a conscience de sa supériorité, elle est farouche et respectée, dès qu’elle ne l’a plus, elle s’humanise et ne compte plus ». Drieu la Rochelle prévient le peuple français contre les heures sombres et tragiques : « Nous sommes arrivés aujourd’hui au temps des conséquences et de l’irréparable », quand Benjamin Constant, l’un des inventeurs du « roman psychologique » (on pense à Adolphe) joue le drogman d’ambassade de l’organicisme (conception aristocratique opposant « l’unité et la continuité » du corps social à « l’acteur de l’histoire » hérité de l’idéologie révolutionnaire) : « tout est moral dans les individus, tout est physique dans les masses. Un individu est libre parce qu’il n’a en face de lui que d’autres individus d’une même force. Dès qu’il entre dans une masse, il n’est plus libre ».

Second pantin de l’organicisme, Lamartine. Rien que ça ! Ô derrière le vernis anti-esclavagiste, il est probable que Toussaint Louverture fut un plaidoyer pour la rente coloniale, mais delà à l’inscrire dans le camp de la réaction… : « Lamartine écrivait dans l’histoire des girondins, quand il y a une contradiction entre les principes et la survie de la société, c’est que ces principes sont faux car la société est la vérité suprême ». La société globale contre la fausseté des principes donc ! Cette vieille ritournelle du tout sociétal qu’on oppose aux libertés et droits individuels dès que la colère gronde; ce refuge éploré du martyr symbolique où bien évidemment Zemmour se perçoit comme la « vérité du peuple », comme le dernier mohican de l’identité nationale, celui qui résiste seul contre la fragmentation droit-de-l’hommiste d’une France résignée au totalitarisme islamique (Houellebecq n’a rien dit de plus). Soulignons que l’anti-individualisme que pointe Sternhell dans les « anti-Lumières » nage comme un poisson dans l’eau dans la faconde des nouveaux réactionnaires[3].

Enfin, on ne saurait clore l’analyse sans dire un mot des clins d’œil adressés aux reliques du passé, aux stars actuelles de l’idéologie réactionnaire. Le malthusianisme cramoisi des vieilles lectures fascistes: « L’avenir n’est pas régi par des courbes économiques mais par des courbes démographiques » vole au secours du « Grand remplacement »: « aujourd’hui, nous vivons une inversion démographique qui entraîne une inversion des courants migratoires, qui entraîne une inversion de la colonisation (…) Les jeunes français vont-ils accepter de vivre en minorité sur la terre de leurs ancêtres ? ». Quant à l’anti-scientisme, l'obscurantisme du progrès, c’est un plagiat pur et simple du Stupide dix-neuvième siècle (Léon Daudet): « Comment ne pas louer cette magnifique révolution industrielle qui a permit la boucherie de Verdun ? Comment ne pas louer cette science qui nous a donné la bombe atomique ».

Reste à savoir si le plagiaire ira plus loin que le plagié[4] : « Le XIX ème siècle et sa queue – le début du XX ème- avaient posé ce principe que « la science est toujours bienfaisante (…) Or, il est aujourd’hui acquis que l’avancement de la science - « progrès » va (…) vers l’extermination de l’humanité (…) Le jour où les masses –comme l’on dit- auront pris conscience de ce côté homicide de la question, on massacrera les savants, comme, en 1793, on massacrait les ci-devant, qui eux, ne causaient aucune hécatombe. Comme disait un de mes amis : « Tout, ici bas est changement de point de vue » (Daudet, 1929 : 20).

Mais de quoi Zemmour est-il le nom ?

La réponse semble celle-ci: Zemmour est l'expression d'un ressentiment national à l'égard des musulmans qui va en croissant depuis la vague des attentats. Aussi, l’harangue politique prononcée par le polémiste est une des plus réactionnaires qu’il ait été donné d’entendre à la télévision française. Cela interroge directement le rapport qu’entretiennent les Français à la mémoire, la liberté d’expression, la diversité, les libertés individuelles, le sens de l’intérêt général qui ne saurait être confondu avec les « intérêts supérieurs de la nation ». Si beaucoup jugent ces propos comme les divagations d’un polémiste insulaire, il faut alors conclure que la banalisation des discours islamophobes est un fait avéré en France.

Décidément, le droit de « haïr l’Islam » n’épargne que très peu les Français de confession musulmane…

 Abdelkrim B.

[1] Maurras C., Romantisme et révolution, Nouvelles librairie nationale, Paris, 1922 : 4-5

[2] Éloi Laurent, « Robert Putnam et la nouvelle indifférence américaine », La Vie des idées, 24 octobre 2007. ISSN: 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Robert-Putnam-et-la-nouvelle.html

[3] Sternhell Z., Les anti-Lumières, du XVII ème siècle à la guerre froide, Fayard, 2006

[4] Daudet, Le stupide XIX ème siècle, Grasset, Paris, 1929

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