De Coluche à Zemmour: le suicide de Rabelais

On est en droit de se demander ce qui en 35 ans à transformer le "ras-le-bol grivois adressé aux élites" en « chienlit » selon le bon mot de Charles de Gaule, pourquoi l'esprit potache de Rabelais a muté en madeleine de Maurras ?

«Jusqu’à présent la France est coupée en deux, avec moi elle sera pliée en quatre ! ». Le ton est donné, c’est celui d’un Coluche résolument décidé à se présenter aux élections présidentielles de 1981 au départ d’une farce parodiant les bijoux de la Castafiore. L’humoriste fut alors accrédité de 16% d’intention de vote. 35 ans plus tard, dans un exercice à peine similaire, c’est Monsieur Zemmour qui s'affuble aujourd'hui du costume de clown avec plus de 12% des Français prêts à soutenir sa candidature selon « un sondage réalisé par Valeurs actuelles »[1]. La veste queue de pie et le "blanc-bleu-merde" cèdent au long manteau noir et la canne d’un petit camelot de Clovis d’origine berbère. On aura vraiment tout vu en matière de réaction !

Mais point trop-n’en-faut ! Le petit polémiste est trop futé pour s’embarquer dans une telle aventure, la moindre idée qu’il plaque sur un pare-chemin est promise au best-seller et au carton médiatique. Il est là le conformisme des pseudo-anticonformistes. Monsieur Buisson a beau joué des coudes, concocter l'élixir régénérant le grand "rassemblement national", Zemmour ne bougera pas d'un iota, il peut continuer à prononcer ses oracles à défaut de produire une doctrine (« islamisation de la France », « Grand remplacement », « invasion migratoire ») censée rassembler les « divers droites » et mêmes les déçus de la « France Insoumise » si affinité.  Et affinité, il y a, il y en aura de plus belle. Il n’a qu’à mesurer le report de vote des électeurs de Mélenchon lors du second tour des présidentielles.

Devant ce changement de cap, si chacun mesure la translation réactionnaire qui sépare le potache  rabelaisien d’un Coluche de l’engouement actuel d’un peuple disposé à sauver la nation du « péril islamique » en dégageant les immigrés par wagons, cargos ou charters, on est en droit de se demander ce qui en 35 ans à transformer le "ras-le-bol grivois adressé aux élites" en « chienlit » selon le bon mot de Charles de Gaule, pourquoi l'esprit potache de Rabelais a muté en madeleine de Maurras ? Nous ne reviendrons pas ici sur les motifs de la débandade qu’un R.Castel a bien expliqué: déclin de l’Etat providence, décrépitude des corps intermédiaires, crise de la représentativité politique qu’il faut compléter par l’appauvrissement des classes moyennes dans la prolongation des analyses de l’École de Francfort. Bref, le front national est le premier parti ouvrier de France, avec le macronisme la gauche s’assume entièrement de droite, le jeunisme de pacotille a enseveli les partis traditionnels, il peut compter sur le capital patrimonial des plus de 60 ans pour s’assurer encore des beaux jours. Reste un gaullisme en lambeau coincé entre une LR identitaire et une FI souverainiste, le nationalisme xénophobe ou celui des frontières. Faites vos jeux ! On peut comprendre qu’un Buisson soit tenté par le Strike. Jamais les astres n’ont été aussi bien alignés.

Mais par-delà la vague populiste qui déferle sur les quatre coins de l’Europe et ailleurs, il faut tenter de comprendre pourquoi l’ironie, le scepticisme, la grivoiserie des années 80 s’est métamorphosée en marotte revancharde, adjurations faites aux vieilles cartes postales. Si la modernité définit l’aspérité d’une époque, nul doute qu’avec l’ubiquité, l’inorganisation, la spontanéité qui le caractérise, le mouvement des gilets jaunes a tous les traits d’un « vestige moderne ». "Moderne" par l’intrusion du numérique dans la genèse des mouvements sociaux ; "vestige", car il n’est en définitive qu’une réplique d’une forme de populisme très répandue en France, qu’un Didier Lapeyronnie n’hésite pas à comparer aux « paysans parcellaires » de 1848. Ayant assuré le succès de Bonaparte, à l’égal de leurs illustres prédécesseurs, les gilets jaunes dans un contexte d'inégalité croissante entre la « ville » et « périphérie» : « ne forment pas un mouvement social bien défini mais se constituent comme une force politique attendant de l’État qu’il les protège contre les autres classes, mais surtout qu’il leur redonne leur « splendeur d’antan »[2]. D’où le sévère réquisitoire de Marx à l’encontre les "paysans parcellaires", tout aussi prophétique aujourd’hui: « L’influence politique des paysans parcellaires trouve, par conséquent, son ultime expression dans la subordination de la société au pouvoir exécutif ».

Devant une France aussi démembrée que retournée dans ses entrailles, on est en droit de se demander si ce qui a changé de Coluche à Zemmour ne recouvre pas une demande d’autorité, laquelle, dans sa forme protéiforme, recouvre aujourd’hui un antiparlementarisme, une demande de décentralisation du pouvoir, un besoin de se reconnaître dans des leaders et terroirs locaux. J'exige un chef pour faire le ménage et nous redonne la "splendeur d'antan"! Voilà l'aphorisme. Ce que l’iconoclasme ranime du sépulcre, le protectionnisme économique le reporte au seuil de la balance commerciale. Sur ce point précis, la jonction entre identitaires et souverainistes, eurosceptiques est ténue, les idéologues du front l’ont bien compris et l’incrédibilité actuelle des élites ne renforcera que davantage son pouvoir de « nocence ».

À quand l'intifada de l’internationalisme ?

Abdelkrim B.

[1] https://www.lepoint.fr/politique/presidentielle-2022-l-hypothese-eric-zemmour-07-06-2019-2317486_20.php

[2] Lapeyronnie D., les pavillons contre la Ville, Cairn : https://www.cairn.info/revue-tous-urbains-2019-2-page-42.htm

 

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