Ouvrage collectif: L'Islam des jeunes en Belgique

Notre ouvrage propose de parcourir différentes facettes de l’islam des jeunes aux croisements d’un contexte postmigratoire particulier, de dimensions socialisantes et identitaires, et de pratiques sociales et d’engagements qu’ils mettent en œuvre à partir de ces dernières

La vague d’attentats survenue récemment en Europe est inséparable d’une dilatation des discours scientifiques et médiatiques sur l’Islam. Si ces travaux tentent d’apporter des réponses dans un climat d’effroi généralisé, peu d’analyses abordent empiriquement les mutations des pratiques musulmanes en Europe. Entre une littérature orientaliste savante où domine l’ethnologie religieuse et morale de l’Islam, une vulgate islamologique opportune, absente de rigueur, gouvernée par l’émotion et les enseignements tirés de travaux scientifiques diamétralement opposés, l’examen des reconversions islamiques postmigratoires manque cruellement à l'appel. D’un abord perspectiviste, ces travaux se déprennent des interprétations idéologiques du fait religieux pour disséquer l’hybridité, confronter l’Islam à la déculturation en cours, la reconversion des pratiques musulmanes en Europe.

Introduction de l’ouvrage : « S’inspirant du travail initiateur de Khosrokhavar (1997), le présent ouvrage souhaite lancer une série de réflexions sur les jeunes et leurs rapports à l’islam, dans leurs singularités et ancrages en Belgique. Cette publication collective s’inscrit dans les démarches de l’IRFAM1 visant la valorisation de travaux scientifiques dans une perspective d’éducation permanente, de documentation et de formation continue des acteurs du champ socioculturel. L’ensemble des textes édités a pour objectif de nourrir la réflexion et la pratique d’intervenants socio-éducatifs sur l’articulation entre islams européens et jeunes, à travers l’appréhension de leurs pratiques sociales (dans le sens de la présence et de la visibilité dans l’espace public, associatif, etc.), leurs représentations et imaginaires, ainsi que leurs actions expressives (dans le sens de l’expression de soi, de revendications, de participation à des débats sociaux, etc.). Chaque partie propose un cadrage théorique et nourrit la thématique de données empiriques et/ou d’illustrations issues de la littérature. Plusieurs chapitres analysent des expériences de travail social ou éducatif menées auprès de jeunes de culture musulmane, dans diverses localités en Belgique.

Les articles présentés sont proposés sous trois angles. Tout d’abord, il s’agira d’appréhender l’ancrage contextuel des enjeux relatifs à la place de l’islam en Belgique, à travers les modes de dialogue nécessaires à leur compréhension. Ensuite, interviendra une focalisation sur les modes de construction identitaire des jeunes musulmans et de leur religiosité à travers leurs milieux de socialisation et le regard qu’ils portent sur ces derniers. Enfin, une mise en avant des « pratiques sociales » des jeunes, notamment à travers le regard de travailleurs sociaux et éducateurs proches de ce public fermera le triptyque, en vue d’éclairer les modes d’action et de proposer des recommandations pour un travail de développement (…)

L’ouvrage : Les contributions proposées se situent au carrefour de différentes disciplines de sciences humaines et sociales, riches de leurs clés de lecture et approche singulière, offrant ainsi au lecteur des angles pluriels et ouvrant des portes d’entrée pour questionner l’islam des jeunes de multiples façons. L’islam des jeunes recouvre un panel de réalités, mouvantes et divergentes, selon leurs parcours et leurs expériences, d’une part, et la mémoire qu’ils en ont, les interprétations qu’ils donnent aux mondes et aux relations qui les entourent, d’autre part. Aussi, parler d’islam s’avère une entreprise d’emblée incomplète tant les croyances sont affaire d’engagements subjectifs, implicites ou explicites, voilées ou non, empreintes de tensions fluctuant au gré des socialisations.

Notre ouvrage propose de parcourir différentes facettes de l’islam des jeunes aux croisements d’un contexte postmigratoire particulier, de dimensions socialisantes et identitaires, et de pratiques sociales et d’engagements qu’ils mettent en œuvre à partir de ces dernières. L’islam ne saurait pour autant se réduire à ces facettes, de même que celles-ci ne peuvent épouser la richesse de leurs expériences de vie et le sens qu’ils accordent à leur islam, référentiel religieux ô combien investi différemment.

Si le lecteur s’aperçoit que les différents champs de ce livre s’articulent étroitement et se nourrissent réciproquement, c’est que les facettes sociales et expressives de l’islam qui y sont abordées ne le réduisent pas à sa seule dimension religieuse. L’islam renvoie plus largement à des enjeux de débat et taraude les conditions d’un dialogue apaisé, rythmé par l’actualité à des échelons supranationaux. Il infléchit les socialisations et les constructions identitaires des jeunes, autant que ces derniers participent à leur tour à le redéfinir au quotidien au travers de leurs interactions sociales et citoyennes.

Aussi, les nœuds du dialogue entre musulmans et non-musulmans abordés au chapitre I permettent de poser le cadre des tensions qui traversent notre contemporanéité et alimentent la réflexion sur l’environnement dans lequel se joue l’islamité des jeunes. D’emblée, Morgane Devries et Altay Manço développent dans leur contribution les forums qu’ils ont organisés dans le cadre de l’exposition « L’Islam, c’est aussi notre histoire ! » À travers ceux-ci, sont développés des récits de vie de musulmans, leurs préoccupations (en termes de transmission, de sentiment d’appartenance, de référentiels et de discrimination) et la diversité de leurs rapports à l’islam au fil des générations, dans des champs diversifiés (école, travail, institutions d’accueil). L’islam des jeunes générations est ainsi mis en lumière à l’aune de leurs filiations et d’une mémoire familiale postmigratoire (et donc en interaction avec une majorité non musulmane). Si ces trajectoires sont valorisées dans leur pluralité et leur individualité, le dispositif méthodologique proposé ouvre vers une narration collective qui semble, à bien des égards, occultée par le contexte de polarisation actuel.

Le déficit de reconnaissance sociale, auquel tente de répondre ces forums résultent plus particulièrement de mécanismes d’assignation identitaire, eux-mêmes renforcés par le phénomène de radicalisation. C’est l’objet d’un approfondissement présenté par Rachid Bathoum, Saïd Bouamama et Barbara Mourin. Dans leur article, ils se proposent de déconstruire les termes de l’identité des descendants de l’immigration maghrébine en partant de leur incidence dans les processus de stigmatisation qui les touchent particulièrement.

Morgane Devries analyse les justifications mobilisées par de jeunes non musulmans pour s’exprimer à propos du contexte de radicalisation et du « vivre ensemble » dans un climat polarisé autour de la question de l’islam et de la place des musulmans. Si un consensus existe autour du bien-fondé de la liberté religieuse, de la liberté d’expression et de l’égalité des chances, les significations qui leur sont données ne sont pas similaires et amènent à des prises de position divergentes.

Furetant plus particulièrement l’enjeu du « vivre-ensemble » au sein du champ scolaire, Christine Godesar étudie la « tolérance » au départ d’écoles bruxelloises. Elle y développe les perceptions que les enseignants ont de leurs élèves par rapport à ce concept, au regard de questions « problématiques » (comme l’homosexualité, du rapport homme/femme, de la question d’Israël, notamment) qui sont l’objet d’échanges. D’un autre côté, les jeunes livrent leurs propres visions de la tolérance par rapport aux mêmes thèmes. Pour que le vivre-ensemble fasse sens aux yeux des jeunes, l’auteure nous suggère de repenser la tolérance et de la distancier d’un simple processus de conformisme vis-à-vis des normes et valeurs majoritaires, incarnées dans le cas présent par l’institution scolaire.

La compréhension des enjeux sur l’islam et du dialogue à partir duquel celui-ci peut se « mettre en discours » souligne, notamment, l’importance de considérer les socialisations et les mécanismes de construction identitaire des jeunes générations. En ouverture du chapitre II, Malika Jalali analyse les motivations de jeunes hommes d’origine maghrébine à se tourner vers la religion islamique à partir du sens qu’ils accordent à leurs identifications et pratiques religieuses. Elle nous expose une typologie de « négociations identitaires » rencontrées par ces jeunes et nous explique en quoi celles-ci témoignent de rapports et de socialisations différenciés, en articulation avec les représentations sociales dominantes auxquelles ils sont couramment renvoyés.

Stefano Guida nous suggère, quant à lui, d’approfondir une des formes de construction identitaire observable — bien que minoritairement — auprès de jeunes musulmans aux postures radicales. Son analyse s’attarde ainsi à développer les nouvelles formes de fondamentalisme chez les jeunes et leur contexte d’émergence dans une lutte pour la reconnaissance sociale, à l’interstice de transmissions familiales et communautaires et d’enjeux d’accès inégal à l’estime de soi. L’islam, catalyseur des aspirations individuelles et des frustrations sociales, devient ainsi le réceptacle de dynamiques potentiellement radicales d’une jeunesse en quête de sens.

À la jonction entre l’islamité et le rapport à l’altérité se profile des relations et des représentations que les jeunes construisent à l’égard du collectif. Morgane Devries nous propose d’approcher la notion oumma — ou communauté — comme indicateur du lien social à travers les réalités collectives vécues localement par des jeunes musulmans de Bruxelles, en prenant appui tant sur les imaginaires que les pratiques auxquelles elles renvoient. Dans son analyse sont développées des typicalités identitaires rencontrées par les jeunes, des mobilisations plurielles du référentiel islamique, et partant, des spécificités présentes dans l’islam contemporain. Autant de dimensions qui nous éclairent, du point de vue du jeune, sur la place de l’altérité, de leurs idéaux et besoins de sens.

Clôturant le propos sur les identités, Abdelkrim Bouhout s’intéresse à la question du « vivre-ensemble » dans le cadre du développement des politiques publiques de cohésion sociale à Bruxelles et de leur attention particulière pour les jeunes issus de l’immigration. Il nous éclaire sur celles-ci à la lumière des dynamiques identitaires intergroupes qui colorent les rapports sociaux bruxellois actuels avant de les mettre en exergue avec les représentations sociales d’adolescents et leurs backgrounds socio-économiques.

Enfin, le chapitre III expose plus précisément les pratiques sociales et les formes d’engagements, soit investis et mis en scène directement par les jeunes musulmans, soit à travers les évolutions et adaptations du travail social face aux enjeux qui taraudent l’islam de ces troisième et quatrième générations. Abdelkrim Bouhout explore, à partir d’une approche épistémologique et philosophique de la doxa islamique majoritaire, en quoi les formes identitaires engagent le jeune musulman dans de nouvelles démonstrations de soi. Entre relégation et mondialisation, son article développe la manière dont la jeunesse musulmane déploie des pratiques sociales et tend à user des signes religieux afin d’opérer un double mouvement de distinction sociale et de distanciation de leurs conditions d’existence.

De leur côté, les jeunes musulmans d’origine maghrébine dont nous font part Rim Arara et Jamal-Eddine Tadlaoui s’inscrivent dans une dynamique d’engagement et de conciliation qui se signe par un attachement et une volonté de renouer avec leur citoyenneté, à partir de leur islamité. Considérant l’articulation entre processus de transmission et témoignages de générations patrilinéaires, dans le contexte de l’immigration marocaine en Belgique, les auteurs mettent en exergue l’intrication du sens donné par ces jeunes à l’islam, de celui qu’ils donnent à leur participation sociale et associative et au développement de leur sentiment d’appartenance.

Des engagements des jeunes musulmans se dessinent également des pratiques sociales renouvelées de la part d’intervenants sociaux travaillant avec ce public. À partir de rencontres entre associations, structures publiques et services sociaux de première ligne réunis en Belgique francophone depuis 2016, Rachid Bathoum, Saïd Bouamama, Abdelhamid Gandouz et Barbara Mourin nous exposent les échanges qui s’y sont déroulés. Est alors questionnée la pertinence de la réponse sécuritaire face à la radicalisation des jeunes de quartiers populaires, principalement descendants de l’immigration maghrébine de confession musulmane en donnant, notamment, la parole à ceux-ci. Des différents constats sociohistoriques rencontrés par cette population en termes de stigmatisation et criminalisation, les auteurs témoignent de tensions que rencontrent les intervenants sociaux et préconisent un accompagnement basé sur le principe « d’alliance ».

Enfin, Altay Manço nous propose un développement du dispositif « Information Jeunesse » tel qu’organisé dans de nombreux pays et recommandé par la Commission européenne dans une vaste opération de prévention des radicalisations. Dans ce contexte, l’auteur postule que l’accès et le rapport critique à l’information, en particulier au sein des groupes de jeunes et des familles, est un facteur important de prévention des radicalismes et expose, en ce sens, une série de pratiques prometteuses accompagnées de recommandations ».

Contributeurs de l’ouvrage

Rim Arara. Docteure en sciences politiques et sociales de l’Université Libre de Bruxelles, ses travaux se focalisent sur les questions d’engagement et de transmission entre trois générations marocaines masculines installées en Belgique. Chercheure associée à l’IRFAM.

Rachid Bathoum. Socio-économiste diplômé de l’Université de Mons, de l’Université Libre de Bruxelles et de l’Université de Paris Dauphine, collaborateur au Centre Unia (Bruxelles). Chercheur associé à l’IRFAM.

Michel Born. Professeur émérite de psychologie à l’Université de Liège, spécialiste de l’adolescence, de la délinquance et de l’inadaptation sociale. Membre de l’IRFAM.

Saïd Bouamama. Sociologue, chargé de recherche à l’IFAR (Intervention Formation Action Recherche) de Lille.

Abdelkrim Bouhout. Essayiste, agrégé en sciences sociales et politiques, coordinateur des projets de cohésion sociale de la Ville de Bruxelles. Chercheur associé à l’IRFAM.

Morgane Devries. Assistante sociale, sociologue diplômée de l’Université catholique de Louvain et spécialisée en « recherches et interventions sociales », collaboratrice scientifique de l’IRFAM.

Abdelhamid Gandouz. Militant associatif.

Christine Godesar. Sociologue diplômée de l’Université catholique de Louvain, chercheuse-doctorante au CISMOC, membre de l’Institut IACCHOS et affiliée à l’Institut RSCS.

Stefano Guida. Sociologue, maître assistant et chercheur à la Haute École Paul Henri-Spaak.

Malika Jalali. Détentrice d’un Master en politique économique et sociale, fonctionnaire de l’Administration publique fédérale belge.

Altay Manço. Docteur en psychologie, directeur scientifique de l’IRFAM, spécialiste de la psychosociologie de l’immigration et de la psychopédagogie de l’intégration sociale.

Barbara Mourin. Éducatrice spécialisée, diplômée de l’Université Paris 13 (psychiatrie transculturelle) et de l’UCL (certificat universitaire en santé mentale en contexte). Responsable associative.

Jamal-Eddine Tadlaoui. Docteur en sociologie de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, enseignant à l’Université de Sherbrooke au Québec. Sociologue-médiateur interculturel, s’intéresse à la gestion des diversités et aux cultures arabes et musulmanes.

Ouvrage : M. Devries et A. Manço, (dir.), L’islam des jeunes en Belgique, Paris, l’Harmattan, 2019 (Préface de Michel Born)

Editions l'Harmattan: http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=61818&razSqlClone=1 

Ouvrage consultable sur le site l'Irfam (cliquez sur 2018): http://www.irfam.org/

 

 

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