Pourquoi se mobiliser contre l'islamophobie le 10 novembre?

On peut se demander si le réel n’est pas réellement renverser en France et si le psychodrame sur le voile islamique n’a pas fonction d’exotiser, de folkloriser une communauté musulmane largement sécularisée, ancrée dans les idéaux de gauche, qui se voit attaquer aujourd’hui de tous les côtés pour ce qu’elle n’est pas

« Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux»: Guy Debord

 

Avant même l’évènement, l’appel à manifester contre l’islamophobie le 10 novembre 2019 est mort dans l’œuf, vire au pugilat. Si chacun des signataires a des arguments solides à faire valoir pour ne pas signer le texte et s'y rendre quand même, rédiger son propre texte et y aller, ne pas y aller mais adhérer à la cause, y aller à condition de rayer islamophobie au profit d’un slogan global-égalitaire, on se demande au fond, si le manifestant se mobilise contre le regain islamophobique actuel en France ou contre les signataires ? On a bien vu des dictateurs défiler en liesse lors du rassemblement dédié aux victimes de Charlie Hebdo non ? Pourquoi un climat islamophobique ayant évolué de la réaction à la pensée d’Etat en passant par une caution savante pour finir sur un attentat à Bayonne ne mériterait pas un élan de fraternité pour quelques six millions de Français de confession musulmane ? Aussi ambivalente que soit les considérations des uns et des autres, il ne faut pas se leurrer sur ce que nous disent ces tergiversations moralo-éthiques sur le rapport de la gauche aux Français de confession musulmane. Sur ce point précis, l’analyse peut au moins adopter deux approches : historique et sociologique.

L’approche historique, sitôt qu’on prend le soin de déconfessionnaliser la polémique, ne résiste pas à acter une forme de récurrence dans ce rapport entre la gauche et ses musulmans. De ce point de vue, c’est à l’occasion des grèves ouvrières du secteur automobile (1982-1984 : Citroën, Talbot, Renault) qu’on assiste au premier basculement de la rhétorique vis-à-vis du travailleur immigré (pas encore musulman à l’époque). La mobilisation des O.S. immigrés de l’usine Citroën d’Aulnay-Sous-Bois est le siège d’une confrontation entre la CGT et le patronat qui s’achemine vers une récupération politique des revendications ouvrières amalgamées à l’intégrisme religieux shiite. Si les ouvriers spécialisés, d’origine maghrébine pour l’essentiel, combinent dans leurs revendications des attentes en matière de dignité (liberté religieuse) et d’égalité statutaire: « 400F pour tous, 5èmesemaine accolée aux congés, 30 minutes pour le ramadan. Nous voulons être respectés »[1], les patrons du secteur automobile ont vite fait de discréditer ces mobilisations en les qualifiant « d’intégristes » et en alertant les cabinets ministériels de l’Élysée. D’un conflit social local, la confrontation bascule vers une affaire politique majeure qui entraîne la sur-visibilité d’une mobilisation désormais étroitement liée au désordre international. Gaston Deferre, Ministre de l’intérieur, au propos de la grève de Renault-Flin lance sur Europe 1 : « Il s’agit d’intégristes shiites » (Europe 1, 26 janvier 1983) tandis que Jean Arnoux déclare sur France Inter : « Lorsque des ouvriers prêtent serment sur le Coran dans un mouvement syndical, il y a des données qui sont extra-syndicales » (France Inter, 10 février 1983). L’alsace invoque : « Il y a, à l’évidence une donnée religieuse et intégriste dans les conflits que nous avons rencontrés, ce qui leur donne une tournure qui n’est pas exclusivement syndicale » (L’alsace, 10 février 1983). Bref, derrière la connotation religieuse des grèves du secteur automobile des années quatre-vingt, se joue la confrontation des organisations syndicales au patronat qui ponctue sur le licenciement de 800 ouvriers spécialisés de l’usine Citroën Aulnay-Sous-Bois. Parallèlement, s’amorce une diabolisation de la CGT suspectée d’embrigader les musulmans et de fomenter des « grèves saintes ».

Même constat pour « La Marche pour l'égalité et contre le racisme » de 1983 (dite marche des beurs). Née à l’initiative d’une prise de conscience des enfants d’immigrés de la banlieue lyonnaise (Minguette) se mobilisant contre la violence policière, elle sera très vite récupérée par une gauche de gouvernement transformant cette profonde aspiration à l’égalité, à l’inclusion sociale en une espèce de folklore avarié boostant le score du Front National contre une droite mise en berne sous couvert d’un antiracisme institutionnalisé se déhanchant sur un tube de Balavoine (comme tu manques à ce monde glacé ! Paix à ton âme) en brandissant au tout venant le slogan : « Touche pas à mon pote ». Pendant que la société française se donnait bonne conscience (très sincèrement pour beaucoup d'entre eux), la violence policière poursuivait son chemin. Quelques enfants perdus se prenaient une balle dans la nuque sans que la « pègre » ne se dote d’une parole instituée pour oser se faire entendre.

La rumeur © Hamé

40 ans plus tard, les enfants d’immigrés ont basculé "musulmans" dans l’imaginaire collectif. Cette vue de l’esprit n’est certes pas dénuée de sens mais disons que l’imaginaire institué est l’arbre qui cache la forêt. Je m’explique. Mohamed Cherkaoui est l’auteur d’un ouvrage brillantissime paru aux Presses de l'université Paris-Sorbonne[2] en 2018. L’ouvrage se penche sur l’islamisation du monde musulman en appuyant ses hypothèses sur des enquêtes internationales et ethnographiques. Les analyses de l’auteur sont d’une telle perspicacité qu’il serait prétentieux d’en restituer toute la profondeur dans ces quelques lignes. Pour le moins, on peut restituer quelques tendances lourdes d’un travail savant tenant sur des méthodes empiriques

  • Depuis les années 90, les peuples musulmans semblent gagner par une ferveur religieuse quasi-unanime (le niveau de pratique ayant presque doublé dans certains pays)

 

  • Le puritanisme religieux s’est renforcé dans les pays musulmans quel que soit le régime en place. Il touche plus particulièrement les mœurs, les pays dotés de Constitution progressistes ne se différencient pas significativement sur la question du puritanisme des mœurs, ce qui renvoie l’ethos religieux à quelque chose qui dépasse le socle légaliste des droits de l'Homme

 

  • Le puritanisme recrudescent combine avec une forte aspiration à la modernité. La croyance au progrès de la science, à la libre concurrence, à la propriété privée est même plus fortement affirmée que dans les pays occidentaux plus sceptiques sur ces questions depuis la crise économique de 2007.

 

  • Le colonialisme est conséquent d’un double mouvement dans le monde musulman. Il a désenchanté un Islam populaire, vernaculaire, syncrétique au contact du progrès technique occidental. Il a précipité une récupération politique de l’Islam ayant évidé toute forme de pensée magique pour rationnaliser une vision du monde uniformisante et orthopraxique. Les guerres impérialistes menées dans le monde arabe au nom des "lumières" n’ont que renforcé cette hégémonie tributaire de la violence coloniale.

Il est dès lors pas étonnant que le puritanisme religieux se soit affirmé en Occident par contagion médiatique, prosélytisme ou par identification à un monde musulman mis à feu et à sang selon les canons de S. Huntington[3] que Zemmour and Co ne font que ressasser :  « Dans ce monde nouveau, les conflits les plus étendus, les plus importants et les plus dangereux n’auront pas lieu entre classes sociales, entre riches et pauvres, entre groupes définis selon des critères économiques, mais entre peuples appartenant à différentes entités culturelles » (1996 : 28).

Si certains voient dans ce puritanisme recrudescent une forme de fondamentalisme religieux (qui existe certainement à la marge de ce phénomène), leur jugement se trouve indéniablement disqualifié par la forte aspiration musulmane à la modernité rappelant étrangement (et c’est l’hypothèse de Cherkaoui) ce qu’enseigne M. Weber de l’éthique protestante : le basculement intramondain de l’éthique religieuse que la réussite terrestre est censée confirmer chez le croyant. Voilà pour un monde musulman dont le curseur puritain varie considérablement des pays Balkans au Qatar, mais qui se définit incontestablement aujourd’hui par une pratique religieuse orthopraxique, rationaliste et désenchantée (au sens weberien du terme). 

L’approche sociologique a l’avantage de pouvoir infirmer ou confirmer ce constat au regard de la société française. De ce point de vue, si le puritanisme des mœurs des Français de confession musulmane semble un fait "visible" chez les plus jeunes, c’est leur sécularisation qui semble le fait structurel et déterminant. On peut même dire que la sécularisation franco-musulmane est la forêt cachée par l’arbre puritain qu’une actualité hystérique, décompensée (au sens psychanalytique du terme) et éminemment réactionnaire tente d’afficher au premier plan et ce, du commentaire savant au discours politique, de la sphère médiatique à la blogosphère fasciste. Car, bien que les enfants d’immigrés aient muté 'curieusement' en « musulman » dans le discours dominant ces deux dernières décennies, parfois même en djihadiste, bien que le voile islamique (qui relève d’une liberté individuelle comme une autre) sert aujourd’hui à folkloriser une communauté musulmane largement sécularisée en France, bien que l’aspiration d’une communauté musulmane en attente d’institutions cultuelles représentatives reste cantonnée à un Islam consulaire ou à une gestion coloniale du fait islamique héritée de l’orientalisme, il est incontestable que sur le plan sociétal, c'est l’aspiration à l’égalité des premières générations de l’immigration maghrébine qui reste la plus fondamentale. La preuve indiscutable de cette aspiration « républicaine » (musulmane aussi) réside dans leurs convictions politiques et à l’intérieur du choix électoral, dans les enjeux politiques qui ont le plus d’importance à leurs yeux. Or, sur ces deux points, il existe des données sociologiques.

Une enquête de l’IFOP réalisée 2013 (Le vote des musulmans à l’élection présidentielle) : https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2018/03/599-1-document_file.pdf enseigne que de 70 à 80% des Français de confession musulmane ont voté pour la gauche entre 2007 et 2012 avec même un pic de 86% pour F. Hollande lors de sa confrontation à Sarkozy.

Quant à l’enquête de l’IFOP réalisée en 2017: https://www.youscribe.com/BookReader/EmbedPreview?productId=2827798&width=auto&height=auto&isFlexible=True&startPage=1&displayMode=scroll&documentId=3060784, elle révèle qu’avec 37% des suffrages, les Français de confession musulmane, toute chose égale par ailleurs, forment le bloc le plus mélanchonniste en France. Hamon suit avec 17% du suffrage tandis que le discours libéral de Macron avait récolté 24% des suffrages musulmans. Quant au nationalisme, il atteint 5% du suffrage musulman (ce qui est énorme déjà) tandis qu’il caracole dans les autres groupes confessionnels (entre 12 et 23%). Comme l’a très mal interprété Houellebecq, il y a une soumission progressive au Front National en France, elle n’est certainement pas musulmane.

Aussi, l’aspiration républicaine se fait davantage ressentir devant « les enjeux déterminants des votes » (page 9). On peut y lire que la lutte contre le chômage (75%), l’éducation (69%), le relèvement des salaires et du pouvoir d’achat (70%) sont les trois plus fortes attentes des Français de confession musulmane tandis que la lutte contre la délinquance (42%), la lutte contre l’immigration clandestine (29%) récoltent les plus bas scores chez ce même groupe confessionnel. Il est évident que les idéaux des musulmans de France sont fortement ancrés à gauche tandis que les enjeux sécuritaires semblent se renforcer ailleurs (voir autres groupes confessionnels).

L’enquête dirigée par l’Institut Montaigne  (Un Islam français est possible) : https://www.institutmontaigne.org/publications/un-islam-francais-est-possible, dont on peut critiquer le mode d’échantillonnage, le choix des questions (définissant davantage l’islam médiatique que la culture musulmane), n’atteste pas moins l’aspiration égalitaire, la sécularisation des musulmans de France tout en soulignant le puritanisme religieux renaissant chez les plus jeunes : « Les impôts et les inégalités sociales sont très largement dénoncés, faisant de la question sociale la priorité des musulmans interrogés, bien avant les questions religieuses ou identitaires » (Ibidem : 51).

On y apprend que 70% des Français de confession musulmane sont sécularisés ou sur la voie de la sécularisation tandis que : « 28 % des musulmans de France peuvent être regroupés dans ce groupe qui mélange à la fois des attitudes autoritaires et d’autres que l’on pourrait qualifier de « sécessionnistes ». L’islam est un moyen pour eux de s’affirmer en marge de la société française » (Ibidem : 28). Notons que cette sécession ne doit pas se confondre avec radicalisation et qu’elle touche plus particulièrement les jeunes les moins instruits : « le plus rigoriste religieusement et le plus autoritaire, qui passe d’environ 20 % de la population des plus de 40 ans à près de 50 % chez les cohortes les plus jeunes » (Ibidem : 28).

On ne saurait finir ce bref état des lieux sans aborder le mythe de la méritocratie républicaine qui a été mis en exergue dans une enquête dirigée par Mme Valfort en 2015: Discrimination religieuse à l’embauche : une réalité : https://www.institutmontaigne.org/ressources/pdfs/publications/20150824_Etude%20discrimination.pdf

Sans surprise, on y apprend que les préjugés à l’encontre les musulman.e.s ont tendance à les discriminer : la peur de pratiques religieuses transgressives sur le lieu de travail, la peur d’une culture machiste pour ce qui est des hommes, le port du foulard pour ce qui concerne les femmes : « le rejet du voile pourrait expliquer une partie de la discrimination à l’égard des femmes musulmanes » (Ibidem : 45). On y apprend tout autrement: qu’« il suffit aux candidats masculins musulmans ordinaires d’apparaître laïcs pour ne plus être discriminés » (ibidem : 48) et que la méritocratie varie selon la confession : « La discrimination à l’égard des candidats masculins juifs et musulmans s’intensifie en revanche lorsqu’ils affichent des profils d’exception ». (Ibidem : 51).

Avec tout cela, on peut se demander si le réel n’est pas réellement renverser en France et si le psychodrame sur le voile islamique n’a pas fonction d’exotiser, de folkloriser une communauté musulmane largement sécularisée, ancrée dans les idéaux de gauche, qui se voit attaquer aujourd’hui de tous les côtés pour ce qu’elle n’est pas. En définitive, l’aspiration égalitaire des Français de confession musulmane (enfants d’immigrés) fut toujours trahie, n’a jamais pu se faire entendre.

N’est-ce pas là un motif suffisant pour se rendre à la manifestation ?

 

[1] Gay V., « Grèves saintes ou grèves ouvrières ? Le « problème musulman » dans les conflits de l’automobile, 1982-1983 », Genèses, 1/2015 (n° 98), p. 110-130. URL: http://www.cairn.info/revue-geneses-2015-1-page-110.htm

[2] Cherkaoui M., Essai sur l'islamisation, Changements des pratiques religieuses dans les sociétés musulmanes, PUPS, 2018

[3] Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 1997

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