«Histoire sociale» d'un équilibre: Noiriel dézingue Zemmour !

C’est justement là que l’historien de métier devient précieux. A l’envers de la fiction historique qui donne libre cours à l’imagination, se déploie sur le temps long et court à sa guise, son travail pour paraphraser Ricoeur, consiste à recouper une série de sources documentaires visant à « enchâsser les durées ».

Comme nous le rappelle G. Noiriel, à côté de l’histoire scientifique, il existe une histoire sociale. L’auteur d’ouvrages érudits et charpentés tels « Le creuset français », « Une histoire populaire de la France » n’a plus à faire ses preuves. Il vient de publier Le venin dans la plume. Édouard Drumont, Eric Zemmour et la part sombre de la République paru aux éditions La Découverte. En contexte réactionnaire, rien plus que l’histoire sociale ne dévaste le lent et patient collectage de l’histoire scientifique. Pour une raison simple. Si la science est rationnelle, aspire à l’objectivité, l’histoire sociale est celle que chacun est libre de raconter, mise sur le charisme, brigue les affects et l’émotion. C’est pourquoi, elle spécule sur la décadence. Tout démolisseur du monde actuel aspire secrètement à en bâtir un nouveau. À partir de l’ancien et sans l’autre, cela va sans dire !

Rappeler dans les mots de Weber que la science a vocation à « une œuvre de clarté », vise à objectiver le « rapport aux valeurs » déterminant le point de vue de l’analyste est le pont aux ânes de la psychologie. Il n’y a pas plus de vraie histoire qu’il n’y a de récit prémuni contre la subjectivité parce qu’il « ne vise pas les personnes ». Tout cela n’est que de la rhétorique. C’est précisément quand elle ne vise pas les personnes que l’arbitraire d’une fiction trouve dans l’opinion son terrain de légitimité. C’était vrai hier, ça l’est encore aujourd’hui. Du point vu historiciste, ce qui rend la comparaison de Zemmour et Drumont pertinente, c’est justement les points d’achoppement que nous offre cette comparaison. Non pas la morgue d’un savant dézinguant la fabulation d’un petit polémiste d’origine berbère mais précisément, une objectivation du contexte, du cadre de référence, de la rhétorique, de la trajectoire sociale et idéologique de deux cuistres s’extrayant des basses fosses du peuple pour éructer encore plus fort que les autres, inoculer à la France entière le poison réactionnaire. De ce point de vue, la comparaison des deux journalistes relève presque de la cure psychanalytique. On peut tous héler la barque au côté d’Adler, affirmer que la névrose est une augmentation de la plasticité de la personnalité vouée à compenser un complexe d’infériorité. Nul doute que Noiriel aura su exhumer dans le "venin" des deux polémistes leur histoire intime, la « volonté de puissance » nietzschéenne.

C’est donc à bon escient que l’historien de métier nous rédige ce pavé de bonne facture. En se faisant lui-même l’acteur de l’histoire sociale, il fait œuvre de pédagogie et même de « clarté ». Il nous rappelle que le savant peut aussi être un citoyen engagé pourvu que l’historien trouve dans l’opinion une possibilité d’être contredit publiquement. Zemmour n’est pas plus un sauveur, un prophète que l’auteur d’une histoire savante. A la manière du romancier, il raconte une histoire. Fabulation décliniste, crapoteuse d’un "destin français" suicidaire et « remplacé ». Histoire bâtie sur le rejet de l’autre, cela va de soi, m’enfin, histoire sociale tout de même, sans quoi le récit dont se hâte la foule ne rencontrerait pas un tel succès de librairie.

C’est justement là que l’historien de métier devient précieux. A l’envers de la fiction historique qui donne libre cours à l’imagination, se déploie sur le temps long et court à sa guise, son travail pour paraphraser Ricoeur, consiste à recouper une série de sources documentaires visant à « enchâsser les durées »: "alors que le récit de fiction desserre le temps, élargit l’arc des variations imaginatives, le récit historique contribue à resserrer le temps en l’unifiant et en l’homogénéisant. Alors que la narration historique contribue à créer les conditions d’un espace public, d’une communauté historique, la fiction déborde le temps quotidien jusqu’à s’en exiler" (Ricoeur, La mémoire et l'oubli, 2000: 156).

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Si lui aussi nous raconte une histoire, il le fait dans le but de consolider la mémoire collective et surtout en usant d’une méthode. On nous rétorquera que l’historisme scientifique de Taine ne l’a pas empêché de narrer un roman national dominé par sa théorie trifonctionnelle : la race, le moment, le milieu. Certes. L’on répliquera que la science, au premier plan la science historique s’inscrivent toutes deux dans une histoire des idées. Il y a une histoire des rois de France comme il existe une histoire des sciences. Or, ces deux derniers siècles ont été marqués par un progrès de cette discipline qui non seulement a pris ses distances avec l’organicisme d’ancien régime mais de surcroît, trouve avec l’avènement de l’école des Annales, une méthode encline à départir l’évènementiel du temps long, les figures héroïques des causes structurelles qui font l’histoire, les généralisations approximatives des monographies précises, documentées bâties sur des méthodes comparatives.

A l’heure des tentations réactionnaires, le travail de Noiriel est une œuvre salutaire. Je partage son inquiétude. Pourvu que d'autres intellectuels à son image prospèrent, trouvent à leur tour un éditeur.

"Le meilleur moyen de détruire un peuple, c'est d'anéantir sa propre perception qu'il a de l'histoire" (G.Orwell)

 

En lien, interview de G.Noiriel ce matin sur France Culture

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/le-renouveau-reactionnaire

 

France culture: intervieuw © FRANCE CULTURE

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