Idéologie et théories raciales. De la crise averroïste au grand remplacement

Si le lexique postcolonial émerge dans le débat public aujourd’hui, la résurgence des discours réactionnaires ne peut s’exonérer d’une dette à sa pensée testamentaire. Le préjugé racial est pensé, la culture seule peut le conjurer.

9782343208657r

Un deuxième ouvrage édité chez l’Harmattan : Idéologie et théories raciales. De la crise averroïste au grand remplacement. Le manuscrit débuté en 2017, achevé fin 2019 est enfin publié. Il est disponible ici : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=67848

Illustration: Oustad Mohamed Chbabou

Inutile de renvoyer l’essai à l’admonition jetée à l’intelligence devant l’invasion du lexique racial. Le monde anglo-saxon a abrité le meilleur comme le pire de ce qui s’écrit en France eu égard à son libéralisme transcendant. Ne soyons pas excessifs, comprendre c’est avancer. Ce pays a publié Érasme, Rabelais, Rousseau de même que l’averroïsme affronte le thomisme à l’Université de Paris dès le XIII -ème siècle. Ce que la modernité doit à ces auteurs est autrement plus hérétique que "la racialisation du débat public", laquelle soit dit en passant, profuse dans la littérature orientaliste sans que l’édifice républicain n’ait jamais vaciller dans sa marche.

Le racisme est préjugé. Il se nourrit de discours culturels. Si la race est une notion biologiquement infondée, le discours racial est pensé. La valeur sémantique d’une « race » est donc proportionnelle à la croyance qu’on y investit. Lorsque cette croyance l’emporte sur la raison, elle advient le réel lui-même. Lorsque cette croyance est systématisée, théorisée, on parlera « d’attitudes textuelles » générant à la longue un « effet de théorie ». C’est l’origine, l’évolution, l’orchestration de cet art projectif de l’altérité qui est au cœur de l’ouvrage. Uniquement cela et dans la durée. Le manuscrit d’à peu près 320 pages ne dénonce ni les discriminations raciales, ni les crimes du passé, ne spécule pas sur la notion de « race » même si la mise en discussion de ces questions, leur objectivation par la science, participent de l’espace public délibératif. L’ouvrage tente d'abord de restituer une histoire des idées réactionnaires.

« À l’aune de l’histoire des idées, l’idéologie dépuratoire doit se comprendre d’abord comme le foyer d’une vaste controverse intellectuelle entre l’incrédulité et le sentiment religieux confrontant l’aryanisme au sémitisme par l’intermédiation de la culture hellénique (héritage gréco-arabe), plus particulièrement, la philosophie aristotélicienne. Dans l’entièreté de la séquence, ces discours visent à dépurer la culture hellénique de sa filiation sémitique en deux temps. Premier temps : le thomisme entamant sa croisade anti-averroïste avant que l’humanisme de la Renaissance ne s’engage dans la dépuration de l’école scolastique. Deuxième temps : l’aristocratie d’Ancien Régime, la nouvelle droite française toutes deux engagées dans la dépuration de l’idéologie protestante et révolutionnaire. Les théories raciales clôturent ces deux cycles en métamorphosant la controverse intellectuelle qui bascule pour ainsi dire, de l’idéologie aux actes, en raison d’une part, de la vulgarisation des sciences sociales, orientalistes familiarisant l’opinion occidentale avec les théories raciales jusqu’alors réservées aux sphères savantes, d’autre part, à l’émergence d’un nationalisme en reste de mécanismes de déclassement opérant intra-nationalement entre des classes sociales rivalisant pour des enjeux de prestige social, tout en élevant une morale résolument conservatrice » (page 8).

À moins que la réaction n’impose sa vision du monde, nul ne peut contester un multiculturalisme acquis dans les mœurs. Il y a ici de nouveau un décalage entre le réel et le discours sur la réalité qu’on peut rapprocher d’une certaine tradition nationale cependant qu’il faut se réjouir qu’elle définisse présentement une offensive absente de concepts innovants. Fort heureusement. Le discours néoréactionnaire vit sur ses acquis, invente peu, ne cultive pas sa tradition. Jusqu’à quand ?

L’ouvrage démarre d’une observation que l’intuition, un travail de lecture fastidieux, une modélisation théorique mènent à son terme. La question de départ est ordinaire : Pourquoi les théories raciales ont été rationnalisées en Europe ? La réponse entrecroise une double analyse au cœur d’un ouvrage conçu pour le lecteur-critique, les étudiants en sciences sociales.

1- Une approche diachronique des « attitudes textuelles » ayant façonné les théories raciales, qu’une histoire des idées réactionnaires restitue au départ de la crise averroïste avant qu’elles ne se propagent dans la littérature contre-révolutionnaire et contemporaine.

2- Une modélisation inspirée des idéaux-types de M. Weber permettant de systématiser les œuvres examinées à la base de quatre idéaux-types : le laborantin (appariteur et classificateur de races humaines), l’illusionniste (producteur de psychologies raciales), le ventriloque (déclamateur de mentalités raciales à partir d’un savoir consacré - ce dernier adossant le rôle du pantin-) et le majordome (gardien des formes traditionnelles de l’esprit national). Le tout présenté dans des tableaux récapitulatifs à la page 93-94.

Quant à la déconstruction des discours, elle s’épanche sur une série d’auteurs couvrant la séquence qui va de la contre-révolution jusqu’à l’époque contemporaine : Gobineau, Taine, Sainte-Beuve, De Maistre, Lapouge, Pouchet, Montandon, Barrès, Bourget, Maurras, Bainville, L. Daudet, Renan (avec une certaine insistance sur ce dernier). À côté d’une œuvre colossale, l’homme a certainement produit les théories raciales les plus imposantes en France. Enfin, sans confondre raciologues et littérateurs contemporains, un dernier chapitre se penche sur trois succès de librairie : Le changement de peuple, L’identité malheureuse, Soumission.

Le texte est érudit, fort documenté - la citation à la source vise à déprendre le lecteur des interprétations intermédiaires - la conclusion s’achève sur des recommandations visant à affermir le vivre ensemble. L’une d’entre elles résulte des enseignements mêmes de l’investigation. Si des « attitudes textuelles » ont façonné des siècles durant un certain regard sur l’altérité, objectiver la fabrique d’excentricité revient à neutraliser les préjugés raciaux. Cela doit passer par une mise en récit, une production écrite, une objectivation des discours concourant aux fondations d’un écoumène transculturel.

En guise de conclusion : dans sa Divine comédie, Dante Alighieri place Avicenne, Averroès aux côtés de Socrate, Platon, Démocrite dans les Limbes de l’Enfer recueillant les illustres personnages non baptisés. Le parti pris de l’auteur est résolument classique, le génie médiéval inscrivait le péripatétisme arabe dans la prolongation de la tradition hellénique. Sans minorer ce qui définit une culture intrinsèquement, il est évident que même dans les sentences d'exil et de banissement, une telle vision du monde brise le dogme du "Choc des civilisations". C’est la première condition pour jeter des ponts entre un Occident et un Orient désormais soudés par la plurivocité des savoirs ayant fondé le socle de valeurs humanistes au foyer du creuset méditerranéen et plus loin encore.

Quatrième de couverture :

Le racisme existe dans toutes les sociétés. Il est préjugé et discours culturel. Mais pourquoi les théories raciales ont été rationnalisées en Europe ? Dans la lignée des travaux d'E. Saïd (l'Orientalisme), d’H. Arendt (Les Origines du totalitarisme), cette réponse réclame une incursion dans la durée, la restitution d’une histoire des idées. L’essai appréhende ces discours comme l'aboutissement d'une idéologie dépuratoire : récits fictifs, pseudoscientifiques visant à épurer l’esprit national de la contagion étrangère à la base d'une controverse confrontant l'incrédulité et le sentiment religieux, l'aryanisme et le sémitisme par l'intermédiation de la culture hellénique. La méthode wébérienne des idéaux-types peut modéliser cette pensée en contrepoint des catégorisations produites hier par les théories raciales. De la « crise averroïste » au « grand remplacement », un effort intellectuel sans précédent oppose dans les attitudes textuelles occidentales, raison et foi religieuse, Droits de l’homme et sentiment patriotique, individu et société organiciste jusqu’à l’avènement du polygénisme scientifique, ferment des théories raciales. Si le lexique postcolonial émerge dans le débat public aujourd’hui, la résurgence des discours réactionnaires ne peut s’exonérer d’une dette à sa pensée testamentaire. Le préjugé racial est pensé, la culture seule peut le conjurer.

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