Race, barbarie et effet de théorie

L’humanité sur laquelle le représentant de la loi s’assoit se confond littéralement avec la corporéité d’un être privé de son âme. G. Floyd a été réifié par le spectacle et pour une théâtralisation du - seul ordre légitime qui soit - aux yeux des spectateurs sans défense et médusés.

Qu’on réside Minneapolis, Djakarta ou Paris, qu’on soit fonctionnaire, cadre ou Banksy, la mort de Georges Floyd ne peut laisser la conscience humaine indemne. Pour deux raisons au moins essentielles. D’abord le « meurtre prémédité ou pas » de Derek Chauvin ne peut se dérober à l’accusation de « suprémacisme blanc » avec toute l’essentialisation malheureuse que cette idée contient. S’il n’a pas voulu tuer sa proie, sa démonstration de force aspirait d’abord à afficher qui est détenteur du pouvoir légitime aux USA. Jusqu’à l’aveuglement même de la condition humaine devrait-on dire. Ensuite, les huit dernières minutes d’agonie de G. Floyd, - filmées et précisément parce que filmées -, en rivant les yeux de la planète sur une représentation mythologique de la crucifixion entérine définitivement l’aire de la barbarie postmoderne. Voyeuriste, froide et distante, à la manière d'un drone ou de l'arbitraire enduré quotidiennement par le peuple palestinien. Si l’émoi, la brutalité, la monstruosité de cette exécution sommaire ne peut épargner l’intellectuel de ce qu’il advient aujourd’hui de « la banalité du mal », peut-être que l’exhibition de l’appel au secours d’une carcasse noire asphyxiée arrache définitivement la condition humaine au faux-semblant – puisque l’humanité sur laquelle le représentant de la loi s’assoit se confond littéralement avec la corporéité d’un être privé de son âme. G. Floyd a été réifié par le spectacle et pour une théâtralisation du - seul ordre légitime qui soit - aux yeux des spectateurs sans défense et médusés.

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Certes, il y a des précédents. La controverse de Valladolid se penchait déjà très sérieusement, scolastiquement même, sur la question d’attribuer ou pas une âme aux peuples amérindiens. Si le procès fut indéniablement abject, sa mise en scène se jouait alors à huis-clos, devant un parterre de savants, par le truchement d’une impressionnante mécanique rhétorico-religieuse. La controverse de Valladolid fut la mise en scène d’une institution ecclésiastique folle, qui ne doutait ni de sa force, ni de son ethnocentrisme. L’impérialisme d’alors justifiait simplement son suprémacisme « blanc » eu égard l’assurance d’un progrès technique acquis et l’impudence d'une poignée d'hommes lettrés.

Aujourd’hui le suprémacisme blanc, qu’il ne faut surtout pas confondre avec l’homme blanc, se dilue entièrement dans l’image. Il est le « spectacle intégré », le rapport de domination cru, sans verbe, sans culture et sans gêne. Et le fait que cette image se joue dans une Amérique ayant confié son destin à un président rustre, analphabète, disposé à la manière d’un Harry Callahan à en découdre avec la pègre négro-mexicaine, n’est certainement pas le fruit du hasard. Disons que Trump et son exécutant de première ligne se croisent sur ce qu’il faut bien nommer un « air du temps », soit une Amérique ayant confié son devenir et destin politique au catch, aux introversions répandues à ciel ouvert, à la tauromachie.

Roland Barthes voyait dans le mythe du catch « une justice du paiement ». Les catcheurs simulent, nous le savons bien, mais « il faut que quelqu’un paie ! ». De même pour Derek Chauvin : le policier écrase un corps inoffensif mais il faut que « la carcasse noire paie ! ». C’est sans doute cette représentation de l'évènement, mythologique, celle d’un possédé, celle d’une frustration blanche qui fait perdre au réel jusqu’à sa factualité durant les huit minutes d’exécution. Faute d’un prince Michkine, la virilité théâtralisée de Déreck l’emporte sur la reconnaissance mutuelle. Que dire de la mesure et de la prudence pour paraphraser le philosophe ? Mais quelles places leur accorder dans un monde où image après image, une exécution sommaire en efface une autre, où les souffrances interconnectées ont perdu jusqu’à leur sens, où l’obsolescence des émotions, sans doute trop fortes et à trop fortes doses et justement anomiques parce que trop fortes et à trop fortes doses, vont jusqu’à anéantir ce qu'il reste de la conscience morale…

Certes, quelque esprit chagrin pourrait se dérober au réquisitoire en prétextant le désordre, l’avilissement et la déshumanisation des ghettos noirs américains : « A l’inhumain, nul n’est tenu à l’humain, regardez la couleur des pénitenciers, la pègre migratoire y pullule, y fait carrière ». Renvoyons ceux-là aux brillantes monographies sociologiques de l’école de Chicago. La relation entre l’homme et son milieu est commutative, les manières de faire la ville font des manières d’être en Ville. Les travaux de Frazier ont démontré l’impossible intégration socio-politique des Afro-américains dès les années 40. Côté français, en 2001 L. Wacquant, non sans controverse, acte la transformation qui va du ghetto à l’hyper-ghetto américain ; ou comment des espaces ethniques clos, professionnellement spécialisés, communautaires se sont transformés en espace dé-pacifié (loi de la jungle), dédifférencié (duplication d’un même résident du ghetto), doté d’un marché « informalisé » (vente de drogues et de stupéfiants) sous le poids d’un retrait du marché et l’abandon des services publics. Au résumé, le ghetto hier replié sur lui-même mais potentiellement « prospère » advient un espace où le crime, la drogue et l’entassement d’individus semblables achèvent littéralement le divorce interethnique urbain. La question est écologique avant même que d’être raciale, ce qui renverse le sens commun devant ce qu’on nomme communément les relations raciales pour lui substituer la notion de « cycle de relations raciales ». Quant à la politique de pénalisation, la « race comme crime civique », il est évident que le tiers de la population afro-américaine destinée à gonfler les effectifs des pénitenciers n'est que l'envers du décor de la relégation culturelle d’une communauté noire privée d’instruction. Ne pouvant accéder aux bourses universitaires en raison précisément de leur passé délinquant, le crime pénal renforce le crime culturel. L’effet de tokenisme de la présidence Obama n’y changera rien. Au mieux la petite classe moyenne afro-américaine ayant bénéficié des positivs actions forme une petite bourgeoisie conservatrice, en retrait de sa communauté d’origine. Elle advient « l’arbre qui cache la forêt dévastée » sous l’artifice d’un conservatisme obséquieux…

La France n’est pas le Bronx mais s’en rapproche. Une différence d’interprétation subsiste entre tenants du « ghetto français » (Lapeyronnie) et ceux du « quartier immigré » (Wacquant). Si la « contraction des normes », le « confinement spatial », le « retrait de l’Etat » achèvent le « contre-monde » typique du ghetto français aux yeux du premier, manque au second, « la duplication institutionnelle » et un "retrait assumé de l’Etat" pour faire valoir cette même notion. Les deux analyses se recoupent pourtant. Le dysfonctionnement des services publics (école, police, administration) et l’avènement de discours organiques structurés en banlieue française sont suffisamment prégnants pour reconnaître un divorce entre le "ghetto français" et le reste de la société qui la surplombe.

- Si la race n’est ni la variable explicative, ni un rail sémantique respectueux de l’imaginaire assimilationniste français, il est évident que sa réalité anthropologique est de plus en plus palpable eu égard les mécanismes de reproduction sociale, des politiques de la ville, du confinement spatial des minorités et de l'ethnostratification du marché du travail (niche professionnelle ethnique).

- Si sur le plan scientifique, la race est un concept réfuté, il est évident que l’écologie urbaine et les "attitudes textuelles" (E. Saïd) produites sur les porteurs de stigmate évoluant dans les milieux relégués, la créent.

Disqualifier les lectures raciales au prétexte d’une notion biologique infondée relève soit d’un regard louche sur la réalité, soit d’un paternalisme – souvent bon enfant – négligeant ce que Bourdieu nomme « un effet de théorie ». Les races existent précisément en raison des attitudes textuelles qui les façonnent, qu’on peut d'ailleurs restituer scientifiquement dans une histoire des idées. Ces « effets de théorie » agissent d’ailleurs similairement des deux côtés de la barrière. À une « humanité inférieure » textuellement reconstruite par les Zemmour, Finkielkraut, R. Camus,… réplique une assignation raciale en partie fictive, en partie interriorisée mais ouvertement revendiquée. Considérant que l’imaginaire tend au réel, à l'instar des Etats-Unis, il faut alors admettre que le discours racial est un préjugé advenu malheureusement une réalité française.

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