Populisme sauvage

Les algorithmes informatiques ont désormais les moyens de libérer les pulsions refoulées, les censures introjectées en façonnant des espaces de purge virtuels (qui fait la lie des mouvements populistes), ramenant l’homme à l’état de sauvagerie la plus primitive au détour d'une atrophie intégrale de la pensée magique

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On assiste ces dernières années à une vague de populismes renaissant; si l’on entend par ce mot une série de mouvements sociaux politisés ou pas, rangés derrière l’idée « d’un complot contre le peuple », en attente d’un chef capable de leur rendre « la splendeur d’antan »[1] et expectant sur un pouvoir trouvant « son ultime expression dans la subordination de la société au pouvoir exécutif».

De ce point de vue, la variante nationaliste ou antiélitiste que prennent ces mouvements nous importe peu ici, même si le nationalisme organique accompagne toujours des discours xénophobes et anti-immigrés. Disons que dans le cadre de cette brève réflexion, ce qui importe, c’est de déterminer ce que les mouvements populistes partagent par-delà leur spécificité, quel est le soubassement de la vague actuelle des populismes renaissant ?

Sur ce point précis, on peut penser que l’instrumentalisation des mythes nationaux par la plupart des mouvements populistes renvoie à leur composante culturelle, qu’elle passe par des phénomènes d’adhésion au vues populistes par des processus d’identification victimaire (Salvini), une récupération du récit national (statues de confédérés/Trump, régionalisme en France) ou des discours d’ordre et d’autorité (Bolsonaro). Et si le mythe est utilisé à tout va, c’est parce que son pouvoir d’évocation est puissant -si l’on entend par cette figure imaginale une relation simultanément synchronique et diachronique entre deux récits historiques marqués, apte à rendre le mythe « intemporel » en transformant par un effet d’analogie l'événement actuel en nature, en évidence-. Bref, si le drapeau de la Ligue du nord s’appuie sur le mythe fondateur de la Padanie, c’est pour mieux renvoyer l’Italie du Sud aux Étrusques stoppés jadis par les légions romaines sur les rives du fleuve Pô.

Pour ce qui concerne l’aspect structurel des populismes transnationaux, celui qui nous intéresse plus particulièrement, il semble que l’avalanche actuelle des instincts rétrogrades se rejoignent sur ce que Roland Barthes enseignait du mythe du catch : « une justice du paiement ». Lorsque le monde va mal, que les lendemains déchantent, « il faut que quelqu’un paie ». Trump n’a plus qu’à s'affubler du rôle du shérif, de l’inspecteur Harry, donnant l’air de nettoyer la ville de la pègre négro-mexicaine, Bolsonaro restaurer l’esclavagisme en même temps que l’autorité dans les favelas, Salvini entre davantage dans le rôle de Maciste : l’homme fort qui saura prendre des décisions difficiles pour sauver l’Italie du péril migratoire.

Plus substantiellement, on ressent dans la "sur-répression" actuelle des instincts quelque analogie avec ce que Kracauer disait de « l’ornement de la masse »[2], texte prémonitoire devant la fonction qu’allait prendre 20 ans plus tard les défilés de masse, le culte de la personnalité. En comparant les mouvements mécaniques des Tiller girls (au service exclusif de la géométrie visuelle du spectacle) à l’aliénation tributaire du procès tayloriste - division du travail « temps-mouvement »-, l’intellectuel fustigeait une « rationalisation instrumentale» ayant annihilé jusqu’à la singularité de la création artistique au profit d'une œuvre d’ensemble "cadencée" où la créativité personnelle s’efface à la linéarité des vues d’ensemble. Bref, la « raison subjective»[3] annonce l'ère des grands défilés de propagande fasciste.

Néanmoins, Kracauer ne concluait pas pour autant à une annihilation de la nature (négativité) par la technique. Au contraire, en dépouillant le geste créatif de sa pensée magique, ce type de spectacle fait régresser le spectateur vers l’instinct primitif, la nature au sens brut du terme.

Il y a quelque chose d’assez similaire qui se passe en ce moment. Les événements qui sont jetés en pâture quotidiennement dans la blogosphère populiste n’ont plus de sens singulier, sont dé-personnifiés, ne se différencient plus les uns des autres. Le récit n’a qu’une fonction purgative (souvent en convoquant le mythe): faire payer quelqu’un. La viralité et l’ubiquité des techniques numériques n’augmentent que plus le caractère sériel du « non-événement » de même que la standardisation des rituels de mise à mort. Bref, les internautes dé-personnifiés sont les acteurs virtuels d'une vaste corrida mondialisée. Manque juste le "gigantisme" des spectacles fascistes d’avant-guerre que la virtualité dilue désormais dans la viralité. Jadis "concentré" sur la figure seul du leader charismatique, il est désormais "intégré", mis au service de sa propre fin: immédiateté et simultanéité du "non-événement" pourvu qu’il duplique le "rituel" crapoteux. Le recours au mythe national n'a qu'une fonction d'ornement. 

Selon E. Fromm, la « destructivité est le résultat d’une vie non vécue », sous-entendant par cette formule que l’homme est ontologiquement disposé à réaliser ces propres désirs et que toute entrave à l’élan naturel de la liberté se retourne contre soi par le truchement de formes diverses de destructivité (autodestruction ou destruction extérieure). Ainsi, la répression des instincts par la culture court-elle le risque d’engendrer des barbares de même que la barbarie est l’expression d’une destructivité particulière des sociétés civilisées. On peut même penser que le refoulement des désirs par la technique achève la « sur-répression » instinctuelle ayant la faculté de « neutraliser les forces de contradiction » rendant les régimes démocratiques potentiellement fascistes derrière les façades de l’opulence, de la société des loisirs et des libertés administrées[4].

Il semble qu’au stade actuel, la culture (bien aidée par la technologie) opère dans un sens inverse en retranchant particulièrement les foules souffrantes et interconnectées dans la sauvagerie. Les algorithmes informatiques ont désormais les moyens de libérer les pulsions refoulées, les "contrôles sociaux introjectées" en façonnant des espaces de purge virtuels (qui fait la lie des mouvements populistes), ramenant l’homme à l’état de sauvagerie la plus primitive au détour de l'anéantissement total de la pensée magique. Ce que Kracauer indiquait de « l’ornement de la masse » dans les spectacles de danse synchronisés est devenu le mode d’incorporation d’une "post-réalité" d’autant plus déshumanisée qu’elle ne transfigure plus que le retour du refoulé sociétal: mélange de rancune et d'émotion se répandant partout à la manière d'une coulée de boue.

Voilà pourquoi les rituels de mise à mort (au moins sur le plan symbolique), la sauvagerie, n’iront dans les années qui viennent qu’en grandissant.

 Abdelkrim B.

 

[1] Lapeyronnie D., les pavillons contre la Ville, Cairn : https://www.cairn.info/revue-tous-urbains-2019-2-page-42.htm

[2] Kracauer S., L’Ornement de la masse, La découverte, Paris, 2008

[3] Raison bâtie sur le calcul, l’efficacité, le pragmatisme in Horkheimer, Éclipse de la raison, Payot, Paris, 1975

[4] Marcuse, l’homme unidimentionnel, les Éditions de Minuit, 1968

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