«Carte mondial des QI»: le refoulé racial

La soudaine diffusion virale de la «carte mondiale des QI» ne résiste pas à sa propre contradiction lorsqu’on la compare aux cartes similaires diffusées par des théoriciens raciaux il y a plus d’un siècle.

Encore une saillie qui renvoie curieusement notre présent aux années 30. Cette fois-ci : « Un planisphère montrant des différences de niveau du QI moyen selon les pays circule abondamment sur les réseaux sociaux ».[1]

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Cette carte qu’on doit au psychologue Richard Lynn destitué de sa chaire universitaire (Université Ustler) depuis la publication de son très controversé  «IQ and the wealth of nations» se passe de commentaire. Au résumé, ce qu’on nomme économiquement la fracture économique nord-sud s'expliquerait en fait par une différence d’intelligence avec en queue de peloton l’Afrique et l’arriération mentale, dans le rôle des ultra-doués les Chinois et les occidentaux qui les talonnent de peu et à l’intermédiaire le Maghreb et le Moyen-Orient.

Si cette carte est déjà au cœur d’une polémique opposant partisans des facteurs génétiques et environnementaux pour tenter d’expliquer ces différences nationales de QI, il y a semble-t-il un consensus sur le fondé sociométrique de ses échelles de mesure. Rappeler ici que le QI ne mesure pas forcément l’intelligence d’un individu mais des aptitudes mentales variant selon la manière dont est fait le test, la fiabilité des tests, le niveau de concentration du testé le jour du test, le type de test effectué, la standardisation des méthodes utilisées (rendant les variables sociétales comparables), la familiarisation du testé avec la langue du test, le langage plus au moins adapté au pays concepteur du test, la familiarité avec les symboles, le niveau d’instruction moyen d’une société (attendu que les aptitudes mentales augmentent avec le niveau d’instruction), les conditions sanitaires et de santé publique d’une société, l’accès à l’instruction (avec des différences très fortes entre centres urbains et périphérie selon les nations), le niveau patriarcal d’une nation, le rapport qu’il existe entre l’hérédité (facteur génétique) et l’héritabilité (facteur génétique influencé par l’environnement) est le pont aux ânes de la psychologie.

Toutes ces précautions maintes fois soulignées dans l’histoire des sciences n’ont pourtant pas endigué la circulation virale de cette carte sur les réseaux sociaux à l’initiative de suprémacistes diffusant leurs idées sur la toile. Si beaucoup s’offusquent à l’idée du prétendu retour des théories raciales n’hésitant pas à montrer de l’index un antiracisme organique pris dans ses lubies, refusant l’universel républicain, on est en droit de se demander pourquoi des productions savantes de ce type existent encore aujourd’hui et surtout, pourquoi ces inepties circulent si profusément dans les réseaux sociaux ? « Allons-donc, les races n’existent pas, le terme a été disqualifié par la science ». Certes. Pour autant est-ce que l’imaginaire institué racial a lui disparu ? Est-ce que la conscience collective de nos sociétés modernes ne sont pas imbibées des vieilles constructions raciales scientifiques ayant créé indéniablement les races contre les lois de la nature. On sait que l’imaginaire tend à la réalité, combien de futurs papas se précipitent sur les bibelots pour garçon avant même de connaître le sexe de l’enfant ? Renvoyer la prémisse à l’époque et aux idées putrides et l’on comprend pourquoi un supporter de foot jette toujours une banane à un noir (jamais un blanc), pourquoi Mme Taubira (qui n’a pas démérité) est caricaturée en primate, pourquoi on entendra Valls se plaindre d’un « manque de blancos » à l’image mais jamais l’inverse : « Y a pas assez de noirs sur l’image ! ».

On pourrait en rester-là, se réfugier derrière une posture bourgeoiso-normative en affirmant que ce ne sont-là des cas extrêmes, il y a un consensus moral majoritaire sur la social-démocratie. Il y a certainement du vrai dans cette vue de l’esprit m’enfin, cette soudaine diffusion virale de "la carte mondiale des QI" ne résiste pas à sa propre contradiction lorsqu’on la compare aux cartes similaires diffusées par des théoriciens raciaux il y a plus d’un siècle.

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C’est dans un coin de ma bibliothèque, (les étagères du bas, à hauteur de penalty) que je suis tombé sur une vieille synthèse de vulgarisation des théories raciales enseignée par le professeur E. Pittard à l’université de Genève en 1924: Les races et l’histoire. A la page 49, une répartition approximative de l’indice céphalique des populations européennes empruntés aux travaux de Ripley. Pour rappel, l’indice céphalique fut un procédé largement utilisé dans l’anthroposociologie (qu'on doit à Vacher de Lapouge) pour définir des différences d’intelligence raciale à partir de mesures cranioscopiques. L’on mesurait alors l’intelligence comme on prenait les dimensions d'une surface agricole. Entre les hyperbrachycéphales extralucides (indice céphalique de + de 85) et les hyper dolichocéphales arriérés (indice céphalique de – de 75), on trouve les mésaticéphales à l’intermédiaire (IC : de 77 à 80). Quelle leçon tirer de cette ancienne carte ?

1- Il semble que la carte de Lynn ait perdu en précision…

2- Il semble que britanniques et scandinaves aient gagné 10 points de QI en 100 ans. Ripley enseignant à Harvard (Américain donc), ceci explique peut-être cela…

3- Il semble que les QI moyens des Français se soient uniformisés contrairement à une fracture nette entre l’Ouest et l’Est de la France (exception faite de la Bretagne) il y a 100 ans

4- Quant aux poches d’intelligence parsemées dans certaines contrées, n’y voyez rien d’autre que ce bon aryanisme vernaculaire s’élevant au-dessus de la barbarie qui l’entoure.

Dans un langage cynique, il faut alors admettre que soit ces cartes sont farfelues, soit les facteurs environnementaux expliquent ces différences avec une forte présomption pour la première option.

[1] https://www.liberation.fr/checknews/2019/11/14/la-carte-mondiale-des-qi-relayee-par-des-comptes-d-extreme-droite-a-t-elle-une-valeur-scientifique_1754773

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