Minorités raciales et catharsis ordo-libérale

Un simple coup d'oeil sur les politiques pénales mises en œuvre ces 30 dernières années aux Etats-Unis donne un aperçu de la fonction cathartique qu’assument aujourd’hui les minorités au croisement d’une gestion ethnico-raciale de la relégation urbaine, culturelle et pénale des populations étrangères

En 2010, lors d’un séjour en Mauricie, je fus stupéfait par une scène. Contre 5 dollars, n’importe quel quidam en proie au dépaysement pouvait se faire photographier au foyer d’une réserve amérindienne, affublé de mocassins et d’un calumet de la paix. Depuis, ai-je pris conscience des limites des politiques de reconnaissance culturelle. La tribu préservait certes ses coutumes dans son pré-carré tandis que sa culture advenait le folklore d’un tourisme ambulant. La dépravation de certains SDF d’origine amérindienne vautrés dans les stations de métro de Montréal contrastait d’ailleurs vertigineusement avec le calme, la civilité qui se dégagent de la vie au Québec. Est-ce à penser que les politiques de reconnaissance culturelle sont un leurre ? Il serait prétentieux de balayer toute une tradition des sciences sociales à coup d’anecdotes, mais force est de constater qu’il faut aussi tenir compte de cette occurrence : dans toute société inégalitaire organisée, les politiques de reconnaissance culturelle pourraient bien être accordées aux minorités ethniques en compensation de tout le reste : racisme institutionnel, ethnostratification du marché du travail, relégation sociale et urbaine.

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Bref, je me demande si les efforts voués à instituer une mémoire coloniale ne s’achèveront pas, comme pour la réserve indienne, sur une folklorisation de la repentance réifiant l’Histoire coloniale pour un usage touristique de la mémoire. L’esclavage est un fléau trop grand pour qu’il puisse être réparé. Tout au plus une historiographie exigeante peut-elle veiller à la restituer objectivement avant de transmettre, à l'égal de l'histoire des rois de France, les connaissances du sinistre patrimoine sur les bancs de l’école. C’est une question épistémique avant que d’être une rhétorique et c’est aux chaires universitaires d’en dévoiler rationnellement les rouages pour que la science, feu Marcuse[1], se souvienne qu’elle est un discours comme un autre, une idéologie des plus mortifères lorsqu’elle sert une politique impériale. Si chacun peut falsifier l’histoire, nul ne peut refaire les évènements. Occire les statues infâmes de l’espace public s’en prendra tout au plus à la face extrinsèque des récits, aux symboles, jamais au contenu indélébile, en reste d’une phénoménologie des rapports sociaux comme chacun sait. D'ailleurs, jusqu'où peut aller le crépuscule des idoles nationales ? Les théories raciales définissent une idéologie advenue une pensée d'Etat avec l'impérialisme. Tout ce qui a gouverné et instruit ce pays, au moins depuis Louis XIV, a un pied voire, tout le corps dedans. D’autant que le racisme colonial d’hier a muté en racisme institutionnel sur lequel, me semble-t-il, il faut rassembler tous les efforts, toutes les bonnes volontés.

Aussi, pendant que le racisme gangrène la société française avec cette étrange aggravation que lui confère l’ascension sociale d’enfants d’immigrés désormais diplômés, désormais concurrents sur des prébendes que l’imaginaire national n’est pas encore prêt à concéder, il faut admettre que la question raciale, par le mal être qu’elle génère, advient une priorité politique. Si les gouvernants se servent de ce fléau comme d’une variable d’ajustement devant leurs priorités programmatiques, c’est parce que, comme à l’ordinaire, les sciences sociales ont toujours une longueur d’avance sur les gestionnaires de la cité. C’est d’ailleurs pour cette raison qu'elles ont été instrumentalisées pour administrer le fait colonial.

M’enfin dire cela, ça n’est pas prétendre que le gouvernement ne fait rien sur ces questions, qu’enfoui au fond de sa caverne, il est incapable de voir la lumière. Que du contraire. Disons que le gouvernement a fait le choix du panopticum, qu’il compte bien régler la question des « séparatistes musulmans », des « factieux gilets jaunes » à coup de libéralisme autoritaire. Dans un article récent: https://bouamamas.wordpress.com/2020/08/01/546/, Saïd Bouamama n’a pas tort de rappeler que le discours politique précède toujours les pratiques qu’il met en œuvre. Durant la guerre d’Algérie, les communistes furent taxés également de « séparatistes » par de Gaule parce qu'alliés aux aspirations justes du peuple algérien. Et comme, on se "sépare" toujours « d’un ordre établi », de « la nation », de la « République », de la laïcité même, l’action politique qu’appelle le discours ne tarde jamais à ramener toute dissidence à l’ordre, quitte à bafouer tous les droits et libertés démocratiques. Bref, le séparatisme incivil, "ensauvagé" appelle toujours une expédition punitive contre la civilité dite antirépublicaine. Comme au Brésil, c’est au système ordo-libéral que le gouvernement délègue alors le pacte social. Va-y Billy. Balance le napalm et les hélicos !

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Un simple coup d'oeil sur les politiques pénales mises en œuvre ces 30 dernières années aux Etats-Unis donne un aperçu de la fonction cathartique qu’assument aujourd’hui les minorités au croisement d’une gestion ethnico-raciale de la relégation urbaine, culturelle et pénale des populations afro-américaines. Si certains ont été foudroyés par l’assassinat filmé de G. Floyd, nombreux n’ont peut-être pas vu que ce qui s'est joué dans cette crucifixion contemporaine de l’homme noir, ça n’est pas tant le meurtre prémédité ou pas par D. Chauvin, mais bien la réification d’une carcasse humaine dans le but de signifier qui est le représentant de l’ordre légitime aux Etats-Unis. Ce qui revient à reconnaître que si à l’égal du code noir, G. Floyd fut traité 9 minutes durant en « bien meuble » dans un retour morbide de la frustration blanche, c’est d’abord parce que le représentant de la loi est conditionné par un discours qui en a fait l’instrument ultime de l’ordre légitime, et ce, jusqu’à l’abjuration de sa propre humanité. Et le fait que les pratiques policières employées contre les minorités à Paris, New-York, Sao-Polo ou Gaza se recouvrent assez sommairement sur ce terrain-là, dit beaucoup de la fonction hégémonique de l'ordo-libéralisme devant la gestion des dissidences proto-égalitaires et des minorités ethniques. De ce point de vue, le code noir de Colbert a cédé au en Système des objets de Baudrillard.  

 

 

[1] http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-L%E2%80%99Homme_unidimensionnel-2186-1-1-0-1.html

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