Val ou le patriotisme antimusulman

Indéniablement, les cohabitations intellectuelles, artistiques, relationnelles entre ‘juifs’ et ‘musulmans’ sont rares en France. Elles gagneraient à se multiplier certes, mais elles existent et personne ne peut les nier. A elles seules, ces expériences destituent le prisme manichéen tenant au « patriotisme antimusulman » de Monsieur Val and Co.

Dans son identité malheureuse, Finkielkraut mettait en garde le Français contre le péril de l’oïkophobie. La France dénigrait ses racines, l’ennemi désigné fut alors le multiculturalisme. Cinq ans plus tard, bazardé par P. Val, paru dans le Parisien, signé par 300 personnalités de renon, l’ennemi hier anonyme est ouvertement livré à la vindicte populaire dans le "manifeste contre le nouvel antisémitisme". Il s’agit du musulman, plus exactement, de l’antisémitisme musulman.

Que Monsieur Val recompose l’histoire à sa guise n’étonne plus personne par ici. L’homme est le reflet de ses méthodes. Que cette « sainte-alliance » médiatique rassemble 300 signataires, parmi eux, d’indéfectibles républicains, des hommes de vertu, des crasseux, des teigneux, désarçonne plus gravement l’orgueil de la raison. L’adage enseigne que « la figure de l’ennemi commun structure » bien qu’une putréfaction fétide émane de ce régiment chargeant momentanément, (jusqu’à quand ?) le simulacre de l’ennemi intérieur comme un seul homme. Imaginer ne fusse qu’une seconde que des personnalités issues d’horizons aussi éloignés que la gauche républicaine, la droite réactionnaire, de gouvernement, la chanson française soit le fruit d’un mariage de la raison relève purement et simplement de la démagogie. Cette alliance contre les « musulmans de France » est stratégique. Fallacieuse sur le fonds, la tribune signée par Val contente bien des intérêts, des arrière-pensées. Elle s’empare d’une menace réelle, l’antisémitisme recrudescent ces derniers mois en France (qui s'inscrit comme le rappelle Monsieur Vidal dans une diminution générale de l'antisémitisme en France) pour imposer un essentialisme culturel, un déni de l’histoire.

La première supercherie de cette tribune, non des moindres, revient à dédouaner l’antisémitisme européen étroitement lié à une histoire des idées occidentale quasi fossilisée dans le disque dur de ce pays en lui opposant l’émergence d’un antisémitisme musulman. La ficelle est un peu grosse. Cette ruse de l’éristique arrange plutôt les « conservateurs de droite » dont les rangs sont traditionnellement poreux à l’antisémitisme mais désormais surpassés par les antisémites de la dernière heure, les musulmans. Eux-mêmes semblent éberlués par l'épaisseur de l'arnaque. Qu’un tel procédé gruge le citoyen lambda peut se comprendre vu l’état post-traumatique ambiant. Que des intellectuels lucides s’y laissent prendre relève davantage de la cuistrerie intellectuelle. Car, sans insister ici sur les détails, l’antisémitisme européen préfigure une construction sémantique bâtie sur des concepts, des méthodes rationnelles, des modes de confinement spatial, esthétique, symbolique ayant façonné des siècles durant un imaginaire de l’altérité sémitique. La grande faute intellectuelle de Val (lui ne comprend rien on le sait), celle des signataires de cette tribune surtout, tient dans le fait de dérober le musulman de l’altérité sémitique. Si l’Islam fut quelque jour antisémite, Renan n’eût jamais pris la précaution de voir dans le monothéisme mohamettan l’achèvement de la pensée sémitique (qu’il lie à la langue arabe) tandis qu’il s’acharnait ailleurs à romaniser le christianisme lui aussi d’essence sémitique comme chacun sait. Val peut instrumentaliser à son profit l’évènementiel, la longue durée aura toujours le dernier mot sur l’antisémitisme.

La deuxième supercherie de cette tribune atteste d’un déni flagrant de l’héritage révolutionnaire. Déni qui considère le citoyen français de confession musulmane comme un musulman avant d’être un citoyen Français, ce qui renverse l’esprit républicain. Plus pernicieux, il dénie le choix individuel du citoyen français de confession musulmane pour le rattacher à une communauté organique dirigiste et surplombante. C'est l'Islam hypnotique. Rappelons que la notion de « droit naturel » élevée dans les écrits de Rousseau définit une conception faisant de chaque individu un acteur de l’histoire. Cette dernière s’est lourdement opposée au courant anti-Lumières défendant l’idée d’une société organique irréductible d’un destin providentiel où l’homme n’est qu’un rouage mis au service de la nation. Dénier la responsabilité individuelle d’actes antisémites perpétrés sur le sol français par des citoyens français, entre autres choses, fraichement convertis à l'Islam, c’est sombrer à une réduction fasciste de l’histoire. Le maurrassisme n’a rien fait de plus lorsqu’il fustigeait l’alliance des « quatre états confédérés ».

La troisième supercherie de cette tribune revient au fait de solidariser les citoyens de confession musulmane sécularisés dans leur grande majorité, aux actes antisémites actuels. D’abord, si cet antisémitisme renait en France, il doit être considéré comme un phénomène français bien que la mondialisation et les technologies numériques produisent aujourd’hui des évènements, des liens sociaux, des idéologies ubiquistes. On ne peut réduire un système à une partie et la partie à un tout. La question palestinienne est aujourd’hui bien plus nouée à une communion d’avanie en banlieue qu’à une appartenance religieuse. Comprendre cela, c’est s’écarter de l’explication culturaliste « magique » pour saisir la psychopathologie soudée à un monde désormais voyeuriste et interconnecté. Les souffrances du monde sont interconnectées et la vie d'un Palestinien ne vaut pas une clop. Les néo-convertis n’ont plus de religion car l’exhibition du monde est devenue despotique. Elle annihile cette part d’intimité vitale à notre espèce en la livrant à la sauvagerie puis, au contact de la culture, à la barbarie. Telle que nous l’enseigne la philosophie, la barbarie est l’apanage des sociétés civilisées et le couple malsain formé entre la technologie et la mort en dit long sur les paradoxes de la modernité. Marcuse affirme quelque part (L'homme unidimensionnel) que la rationalité instrumentale a désormais domestiqué l’imagination. Il n’a pas tort. Le rituel exhibitionniste de la mort s’est esthétisé par la médiation presque exclusive de la technologie. Il n’y a rien de la tradition musulmane là-dedans. L’Islam a une prédilection pour le symbole (ramz), telle que l’attestent son art, son architecture, son économie affective et ses mœurs. L’exhibition de la mort est le contraire du symbole.

Malheureusement, plus personne ne prend le temps de penser la complexité. On en arrive à chercher une essence totalitaire à l’Islam. Cette paresse intellectuelle fait l’affaire de bien des hobereaux. Les uns pour des intérêts d’ordre hégémonique, d’autres pour des enjeux électoraux, d’autres encore, pour abdiquer l’antisémitisme à la mémoire courte, la réduire à l’analphabétisme. Si l’Islam fut totalitaire telle que l’affirme dernièrement une sociologie « ballon de baudruche » faite avec les pieds, les convulsions que traversent aujourd’hui le monde musulman n’auraient aucun sens. Le totalitarisme est l’infléchissement total des institutions au pouvoir d’un seul. Dire cela du monde musulman actuel est simplement grotesque.

Mais la tribune de Val va plus loin. Elle vise à destituer la solidarité musulmane du corps national par une sorte de pétition de principe implicite. Si le manifeste des 100, aujourd’hui des 300, se gargarise d’un rappel des valeurs démocratiques, les Français de confession musulmane sont tout aussi concernés par l'émission de ce message. Ils le sont d’autant plus qu’ils sont créanciers d’un mal porté en leur nom ici et ailleurs et qu’eux-mêmes ne comprennent pas. Ils sont désamparés. C’est en cela que la tribune de Val manifeste l’expression d’un « patriotisme antimusulman ». Il isole les Français de confession musulmane au titre exclusif de leur appartenance religieuse sans reconnaître en cet "autre" dépourvu comme lui d’une tribune médiatique, l’épouvante qui hante les jours regrettés de sa "douce" France. Le musulman est potentiellement complice de la barbarie au titre seul de son appartenance confessionnelle et refuser de se démarquer, refuser ce chantage démagogique, c’est se solidariser de la barbarie.

La quatrième supercherie de cette tribune dérobe une crasseuse essentialisation. Monsieur Val oppose juifs aux musulmans en se servant d’une comptabilité macabre quand il ne rabâche pas les truismes les plus abjects du « grand remplacement » en oubliant de mentionner que des miliers de ménages "musulmans" n'aspirent qu'à fuir les quartiers populaires malfamés mais qu'ils n'ont pas les moyens de le faire. Etrange là encore ce philosémitisme qui s’accommode si bien du vocabulaire de l’extrême droite.

Evidemment, dans ce jeu de dupes, les expériences philo-sémitiques n’ont aucune place tout comme leurs corolaires, les carrefours de la civilisation judéo-musulmane. L’on ne reviendra pas ici sur la situation particulière des juifs marocains décrétés « citoyens marocains » contre le péril de la déportation française il n’y a pas si longtemps encore. On peut aussi se pencher aujourd’hui sur les rencontres apaisées entre Français de confession musulmane et juifs de France. Benzine a coécrit dernièrement un ouvrage avec une femme rabbin, Mme Delphine Horvilleur, Benjamin Stora l’a précédé en partageant sa plume avec le regretté Abdelwahab Meddeb, Rochdi Zem embarque Chaplin dans son « Chocolat », quant au Monde diplomatique, il reste un exemple d'hospitalité entre intellectuels juifs et musulmans.

Mais le temps se gâte. Pour les musulmans surtout, nulle concurrence victimaire ici, rien ne sert de renverser l’histoire. La salve des obus a enseveli 5 millions de personnes ces 50 dernières années dans le monde musulman. Sans oublier le Rwanda.  Ces morts ne vallent pas une clop. La dernière sortie d’Yvan Attal sur l’humoriste d'origine marocaine Bouder est pitoyable. Elle révèle un état d'esprit. Comment nommer autrement cette situation digne d’un match de boxe de Buster Keaton ? Bouder bricole sa vie comme il peut. Il tente de faire rire des quartiers où le deuil, l'indigence culturelle encombrent les chaumières. La noblesse d'esprit d’Attal est vraiment exemplaire sur ce coup. Il a comme qui dirait, trouvé un adversaire à sa taille.

Indéniablement, les cohabitations intellectuelles, artistiques, relationnelles entre ‘juifs’ et ‘musulmans’ sont rares en France. Elles gagneraient à se multiplier certes, mais elles existent et personne ne peut les nier. A elles seules, ces expériences destituent le prisme manichéen tenant au « patriotisme antimusulman » de Monsieur Val and Co.

En guise de conclusion: les appels à la "guerre civile", à l'inquisition en France doivent cèder au devoir d'hospitalité. Nous n'avons d'autre choix dans nos contrées que de nous offrir en partage.

 

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