Fraternité psychanalytique

Pourquoi s’insurger aujourd’hui contre ceux qui dans un même élan, un amour partagé de la culture, gagnent les cercles universitaires, bouquinent, analysent, fouillent les archives jusqu’à la moindre interligne pour donner voix à une parole absente ? Et si cette parole divise, n’est-ce pas aux sciences sociales elles-mêmes que revient le rôle d’arbitre ?

« Le meilleur moyen de détruire un peuple, c'est d'anéantir sa propre perception qu'il a de l'histoire » (G.Orwell). Citation pour citation, c’est la réplique qu’on peut donner à la tribune signée par 80 psychanalystes contre « l’emprise » identitariste sur le monde académique[1]. Rien que ça ! Et si ténacité pour ténacité, il fallait camper dans cette même caricature, l’on déclamerait dans un champ, contre-champ épiphanique: « délivrez-moi de mes automnes » d'un jeune Werther agonisant avant que Freud ne réplique: « Libérez-vous de vous-même, vous êtes sous l’emprise identitariste de vos émotions ! ».

Or, ce que ressentent de milliers d’enfants perdus dans les banlieues restées sans lumière, n’est-il pas lui aussi du vécu ? N’est-t-il pas digne du divan confessionnel et de la cure psychanalytique ? N’est-il pas « un inconscient structuré comme un langage » comme tout autre ? Faut-il vraiment que le rap se charge de l’instruction publique dans ces quartiers ? Faut-il que le slam se fasse le cénacle d’une psychanalyse collective à ciel ouvert ? Dites-nous sur quels critères bâtir une parole qui soit à la fois authentique et instituée ?

De grâce, brisons les appels à la censure tout comme les raccourcis de la pensée naïve. Projetons-nous volontiers dans les abymes, les hommes sont nés pour dialoguer, la conflictualité est mère de la normalisation. Cultivons la nuance. Discutons ! Comprenez-bien que si une frange de la population veut mettre des mots sur ses blessures, nul humanisme, aussi particulier soit-il a vocation au tribalisme (humanisme dans le sens d'une revendication émancipatrice de la condition humaine). L’universel : « les races de couleur persécutées »[2], le verbe « postocolonial » eux aussi le briguent. Il faut renverser la caricature. L’universel est une promotion pour l’assigné puisqu’il le libère de ses propres chaînes. Comment pourrait-il refuser ce qui peut le rendre égal à lui-même ? Etre reconnu dans ce qu’on a de particulier, n’est-ce pas l’indépassable condition du « nous » républicain ?  Celle de l’estime sociale ?

Il est une littérature qui voit dans la sociologie, la psychanalyse deux disciplines ayant permis à la communauté juive allemande de fonder une aristocratie de la pensée, une identité fondée sur la culture pour échapper aux démons de son époque:

«  Parmi les premiers sociologues allemands, il s’agissait, dans leur carrière et dans leur accession au titre de professeur de sociologie, certes pour les juifs aussi d’ascension sociale, mais au moins autant de cet autre but déjà évoqué, celui de l’appartenance, que ce soit à l’aristocratie de l’esprit, aux marxistes, aux catholiques ou, et ceci avant tout, aux Allemands. L’orientation spécifique du milieu juif vers l’ascension sociale et la culture, qui eut notamment pour conséquence un taux de représentation des juifs dans le corps enseignant de l’université et parmi les étudiants supérieur à la moyenne nationale, rendait cette « stratégie assimilatrice » plus aisée »[3]

« On pourrait spéculer que la sociologie et la psychanalyse se ressemblaient en ce qu’elles attiraient des intellectuels juifs qui avaient le goût de la recherche scientifique et qui avaient besoin, à l’intérieur de l’identification externe générale avec la culture humaniste allemande, d’une identité oppositionnelle plus intime, leur permettant d’atteindre à travers une érudition critique un statut européen et donc universel qui transcende le particularisme de l’élite allemande, surtout à partir du moment où cette dernière devenait de plus en plus antisémite. »[4]

Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet occurrence fort louable n’a pas empêché l’avènement du national-socialisme et l’exil d’une bonne partie de ces intellectuels. Pourquoi alors s’insurger aujourd’hui contre ceux qui dans un même élan, un amour partagé de la culture, gagnent les cercles universitaires, bouquinent, analysent, fouillent les archives jusqu’à la moindre interligne pour donner voix à une parole absente ? Et si cette parole divise, n’est-ce pas aux sciences sociales elles-mêmes que revient le rôle d’arbitre ? La science n’a-t-elle pas vocation à « une œuvre de clarté » ? E.Saïd n'a-t'il pas rédigé lui-même une préface sur le tard pour prémunir son oeuvre des récupérations sectaires ? Les paroles muselées ne sont-elles pas celles qui produisent le plus de mots(aux) "totalitaires" ? Et si le mot "race" dérange à ce point, pourquoi ne pas créer une chaire universitaire dédiée aux études postcoloniales, à la"reconnaissance culturelle" ou autre terminologie plus consensuelle ? Pourquoi Glissant intellectuel "francophone" (pas assez français sans doute!) pouvait-il professer librement aux Etats-Unis et pas en France ?

Fanon, Césaire, Saïd, K.Yassin furent tous des « paria universel ». S’ils leur pensée les à amener jusqu’à ces rivages, ça n’est certainement pas parce qu’on a tenté de les faire taire ! Pour que la voix d’un Saïd, Fanon, Césaire s’éleva au-dessus du couvercle pesant, il fallait un Sartre, une fraternité communiste, des sciences sociales hospitalières. Nulle conscience opprimée ne peut atteindre l’universel s’il ne peut sublimer la désolation qui réduit tout son être en poussière. Vrai ou fausse expérience importe peu. Seule la subjectivité compte ! La science a le devoir de l'objectiver. Or, en banlieue française, des milliers de corps sont aujourd'hui « enragés ». Si beaucoup sont illettrés (tiens, on se demande pourquoi ?), il faut bien donner une explication à ce qu'ils ressentent ou plus exactement, à partir de ce qu’ils ressentent ! (La voie royale vers l'inconscient). 

« Je me souviens par exemple qu’il fut très difficile au début d’intéresser une maison d’édition sérieuse à ce projet. Les perspectives paraissaient si minces et si peu prometteuses que seules les presses d’une université m’offrirent à tout hasard un modeste contrat pour une courte monographie » (Postface: E.Saïd, L’Orientalisme, Seuil, 2003 : 355).

Abdelkrim B.

[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/09/25/la-pensee-decoloniale-renforce-le-narcissisme-des-petites-differences_6012925_3232.html

[2] Cité tel quel dans les classiques de Marcuse: "C'est ce conflit qui perpétue les conditions de vie inhumaines de ceux qui sont en bas de la pyramide sociale - les marginaux et les pauvres, ceux qui ne sont pas employés et ceux qu'on ne peut pas employer, les races de couleur persécutées, les pensionnaires des prisons et les maisons psychiatriques" (Marcue, l'Homme unidimensionnel, Ed. de Minuit, 1963: 78

[3] Dirk Kaesler, « La sociologie : une secte juive ? Le judaïsme comme milieu d’émergence de la sociologie allemande », Revue germanique internationale [En ligne], 17 | 2002, mis en ligne le 26 septembre 2011, consulté le 27 septembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/rgi/887 ; DOI : 10.4000/rgi.887

[4] - Torrance J., The Emergence of Sociology in Austria, in Archives européennes de sociologie, vol. 17 (1976), p. 185-219

Migrants, exil et réfugiés © Tobie Nathan

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