Zemmour: l'obscurantisme face à la langue arabe

Que la langue arabe soit une « langue de science » n’est un secret pour personne. Il n’y a d’ailleurs aucune fierté particulière à rappeler ce fait que De Libera inscrit dans ce qu’il nomme « la translatio studiorum », c’est-à-dire, le vaste mouvement de transmission du savoir transitant d'Athènes, Byzance, Alexandrie, Damas, Bagdad, Tolède pour s’achever en Europe. Un texte de Abdelkrim Bouhout.

On a tous une idée des performances audiométriques accompagnant les embardées d’Éric Zemmour. Par lui seul, l’idée fixe et l’assertivité combinent à une certaine complicité médiatique pour surfer sur la vague réactionnaire. Penser que les faux débats télévisuels mis en scène par CNews autour de son chroniqueur fétiche ont une fonction idéologique me semble très exagéré (Zemmour semble plafonné à 300.000 téléspectateurs). Je crains que tout ce foin ne serve qu’à faire croître les dividendes d’une entreprise fort juteuse, la ventriloquie sémantique de Zemmour se donne des airs d’expériences pavloviennes: que d’énergies dépensées pour que le marsupial évite les décharges électriques dans son labyrinthe. Quelle tragédie pour ce pourfendeur de la bienpensance que d’être cantonné au rôle de croupier. Lui qui aspirait comme son maître Taine à réécrire l’histoire, le voilà, à la manière d’un Sisyphe, condamné à rallumer un feu de paille mouillé.

Et pourtant ! La récente passe d’armes ayant opposé le moitrinaire islamophobe au président de l’Institut du monde arabe aborde une question de fond. Faut-il que l’arabe (et l’apprentissage des langues étrangères plus généralement) regagnent le sanctuaire scolaire ? Ou bien, comme l’entend Zemmour, l’école doit se focaliser sur le « génie de la langue française » - la langue à ses yeux étant vecteur de conquête, conquête islamique en l'espèce, si l’on tient compte du raccourci que le polémiste établit entre langue arabe et l’Islam. Comme si la langue arabe n’eut jamais précédé l’Islam ? La prestigieuse école orientaliste française n’a cesse de couvrir d’éloges les « qasidas » et « moallakât » de la poésie arabe antéislamique. A commencer par Renan, que Zemmour plie à sa marotte littéraire baillant comme une huitre.

Comment ne pas prendre le téléspectateur pour une bourrique quand le débat tourne autour d’idées aussi « obscurantistes » que: « l’arabe est une langue poétique, pas une langue de science », « l’islamisation de la France par la langue arabe », « l’arabe comme langue du terrorisme » ou le surgissement de cette vieille lune renanienne : le « génie de la langue » que l’intellectuel du dix-neuvième siècle définissait comme un artefact « donné d’un seul jet » par la nature, dont les qualités propres entérinent l'idée de hiérarchie raciale. Ainsi, Renan nous explique-t-il que le génie de la langue aryenne aurait une prédilection pour les idées philosophiques, l’esthétique, la mythologie, l’épopée, le multiple quand le génie des langues sémitiques serait plus sensuel, orienté vers la syntaxe, la grammaire et l’unité (monothéisme, despotisme).

Que la langue arabe soit une « langue de science » n’est un secret pour personne. Il n’y a d’ailleurs aucune fierté particulière à rappeler ce fait que De Libera inscrit dans ce qu’il nomme « la translatio studiorum », c’est-à-dire, le vaste mouvement de transmission du savoir transitant d'Orient vers Athènes, Byzance, Alexandrie, Damas, Bagdad, Tolède pour s’achever en Europe. Rappelons qu’après la reconquête de Tolède par Alphonse VI, Gérard de Cremone traduit 88 manuscrits de l’arabe classique vers le latin permettant à l'Europe de découvrir ou redécouvrir les textes de Platon, Aristote, Proclus, Avicenne (Ibn-Sina), Averroès (Ibn-Roushd), Avempace (Ibn-Bahja), Rhazes (El-Razi), Al Fârâbî, Ibn-Toufayl, Al Kindi, Al-jahiz… Sans même aborder ici le terrain des sciences exactes, ce même Renan que cite analphabétiquement Zemmour, n’a-t-il pas déclaré dans la monographie dédiée à Averroès qu’Albert le Grand doit tout à Avicenne, Thomas-d’Aquin, tout à Averroès ?

M’enfin, aussi lumineuse que fut jadis la culture arabo-musulmane, il faut vivre avec son temps. A la question de savoir si l’arabe doit être une langue instruite à l’école républicaine, que répondre ? D’abord, que cette transmission de la langue arabe répond à une attente de nombreux Français de confession musulmane (et pas seulement) désireux de concilier leur identité française à une forme de "maintien de soi" salutaire. Ensuite, que cet apprentissage de la langue arabe relève d’une tradition française « élitiste » qui gagnerait à être transmise au plus grand nombre. Non seulement l’école arabisante française a produit une littérature extrêmement riche sur la pensée arabe (même si cette reconstitution orientaliste de l’héritage arabe a opéré par fragment, je pense particulièrement aux travaux de Sylvestre de Sacy) mais de surcroit, une bonne partie de ce savoir a été récupéré par les mouvements intellectuels pour s’affranchir du joug colonial. C’est au moins le cas de J. Berque, R. Montagne et M. Rodinson qui ont nourri, chacun à leur manière, les études postcoloniales. Enfin, cet apprentissage a tout intérêt à être transmis à l’école au nom d’une simple déduction utilitariste. Si la mondialisation reflète un échange de marchandises, d’idées et de flux migratoires, il est évident que l’apprentissage des langues étrangères participe d’un banal effort "d’adaptation au monde". D’autant que les relations internationales exigent de plus en plus des experts en langue arabe.

 

 

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