Covid 19: l'art de dégraisser le mammouth

Plus que jamais, les ressources et dépenses publiques en soin de santé jugent de l’état démocratique de nos sociétés. Tandis que les canons néolibéraux n’ont eu cesse de dégrossir le mammouth ces 30 dernières années, le différentiel national de mortalité face à la récente pandémie atteste du bienfondé de l’Etat-providence.

Tandis que la pandémie se répand vertigineusement sur les cinq continents, c’est avec une certaine ironie que l'entendement peut ici retourner les vues très libérales d’un John Rawls. C’est dans Théorie de la justice que le philosophe américain nous propose « une expérience de pensée » visant à transcender le Léviathan de T. Hobbes. Autrement dit, à supposer que l’homme cesse d’être « un loup pour l’homme », que son choix fut désormais souverain et libre de toute contrainte, vers quels principes tendrait son libre arbitre ? J. Rawls est catégorique sur ce point. Dans cette situation hypothétique où les différences ethniques, de sexe, de statut social disparaissent derrière « un voile d’ignorance », l’homme rationnel et impartial peut maintenant établir un « ordre lexical » entre deux principes concurrents : la liberté et l’égalité. Ce qui permet au philosophe de prodiguer sa théorie de la justice au détour de deux principes :« Le premier exige l’égalité dans l’attribution des droits et des devoirs. Le second pose que des inégalités socio-économiques, prenons par exemple des inégalités de richesse et d’autorité, sont justes, si et seulement si, elles produisent en compensation des avantages pour chacun, et en particulier, pour les membres les plus désavantagés de la société. »[1]. Et patatras, nous sommes en 1976, J. Rawls bétonne définitivement les fondations de l’égalité de chances.

50 ans plus tard, avec autant de tragique que d’ironie, c’est Covid19 qui installe le monde légué par la pensée néolibérale dans le simulacre rawlsien : « Parmi les traits essentiels de cette situation, il y a le fait que personne ne connaît sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social, pas plus que personne ne connaît le sort qui lui est réservé dans la répartition des capacités et des dons naturels, par exemple l’intelligence… Les principes de la justice sont choisis derrière un voile d’ignorance »[2]. Dans le même sens, il faut aujourd’hui admettre qu’au-delà la tempête que nous traversons, c'est parée du même "voile d'ignorance" que la pandémie frappe sans distinguer hommes, femmes, riches, pauvres, bac+9 , illettrés, nobles et vagabonds. Et l’impartialité froide avec laquelle elle asphyxie les plus de 60 ans a renversé l'antagonisme Nord-Sud tout en révélant à la face du monde les inégalités sociales. Rawls pense que la liberté prime sur l'égalité, Covid19 inverse l'ordre lexical. C'est le tragique de l'histoire. Il est plus proche d'un film de Melville que d'un Michael Douglas dans Walstreet...

Certes la pandémie comme le confinement est peu sélectif. Pour autant, cette mise en quarantaine du peuple "dévoile" surtout les privilèges du nanti : télétravail, maison avec jardin, scolarité des enfants assurée par des organismes privés, accès aux espaces verts, loin, loin des dépotoirs urbains. Mokhtar est père de 6 enfants, il squatte un petit F3 de banlieue. Comme dans un film de J. Carpenter, le confinement lui rappelle son statut de malade incarcéré.

Mais Covid19 est équitable disions-nous. Il ne fait pas la fine bouche. Il frappe franchouillard, clochard et musulman sans aucune distinction. Surtout les plus vulnérables. Et c’est avec une certaine effronterie que la pandémie se moque des nationalismes et convulsions identitaires pesant sur nos jours avares et sordides. Pas étonnant que le FN se rabatte sur les mœurs du banlieusard jugé indigne du couvre-feu. La préférence nationale est de mauvaise foi. Elle refuse même l’égalité face à la mort…

Mais rangeons un instant l’indignation pour examiner les chiffres. À cette fin, croisons trois sources de données : 1- La carte journalière de la progression de la pandémie mise au point par des chercheurs américains de l’université Johns Hopkins[3], 2- Les statistiques de l’OCDE sur la santé 2019[4] et 3- Un relevé de statistiques mondiales de la population réalisé par l’Ined[5].

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Ce n’est pas le lieu ici d’établir une analyse exhaustive de ces données. L’objectif est de mettre en lumière la progression de la pandémie en ajustant les données à la taille moyenne de la population et en les rapportant aux ressources nationales en santé. À partir d’une sélection de 11 pays, l’idée est de focaliser la pandémie à un temps T (le 29 mars 2020 à 9h00 en l’occurrence), de pondérer le taux mortalité selon la taille de la population avant d’établir le lien entre le nombre de décès et les ressources nationales en santé. Nous avons retenu en ce sens deux indicateurs : nombre de lits d’hôpitaux pour 1000 habitants et emploi total dans les hôpitaux pour 1000 habitants

Figure 1: Distribution comparée du nombre de décès et de cas contaminés par pays (exprimée en % et par million d'habitants)

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La figure 1 propose une analyse de la pandémie en rapportant le nombre de décès au nombre de cas confirmés (en blanc), le nombre de décès par million d’habitants (en noir). Cette distribution donne un aperçu des différences nationales à partir de données pondérées.

Par rapport au nombre de cas confirmés, l’Allemagne, la Corée du Sud et les États-Unis (0,7 ; 1,6 ; 1,6 %) ont un nombre de décès bien inférieur à celui de l’Iran, l’Espagne et l’Italie (7,1, 8,1 et 10,8%). En d’autres termes, la contagion fait jusqu’à dix fois plus de morts en Europe méridionale qu’en Allemagne ou en Corée du Sud (le cas des États-Unis mis à part, le pays semble au début du cycle pandémique alors qu’en Europe la contagion est proche de son pic). A l’intermédiaire, le nombre de décès en France, au Pays-Bas et en Angleterre restent très supérieurs à ceux de leurs homologues allemands (6,1, 6,5, et 5,9% contre 0,7%). Ces données étonnent à plus d’un titre quand on compare les mesures de confinement françaises au "laisser-faire" anglais ou hollandais. Soulignons que la Chine, foyer originel de la pandémie réussit à endiguer la maladie malgré son milliard et demi d’habitants (3,9%). Sans doute, est-ce là le seul avantage d’un régime capable d’imposer « totalitairement » son mode d’intervention en matière de santé public.

Globalement, la distribution du nombre de décès par million d’habitants va dans le même sens. De 2 à 165 décès en progressant de la Chine vers l’Italie (0,165 mort pour 1000 habitants). Ces données sont sans équivoques. Si la pandémie est proche de son pic en Europe, son impact varie fortement selon qu’on réside au nord ou sud du continent avec une Angleterre fidèle à elle-même, insulaire, située à l’intermédiaire.

Figure 2: Rapport entre nombre de décès et nombre contaminés selon les ressources nationales en soin de santé

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Le rapport entre le nombre de décès et cas confirmés est tout aussi instructif lorsqu’on reporte ces données à l’analyse des ressources nationales en santé. Sans surprise, le rapport entre décès et cas confirmés augmente dans les pays où les ressources en santé sont plus faibles. L’Italie et l’Espagne dotés d’une moyenne de 3 lits d’hôpitaux,de 11 employés pour 1000 habitants, sont les pays qui souffrent le plus de l’épidémie. A l’opposé, avec une moyenne de 12 et 8 lits d’hôpitaux, 7 et 16 employés pour 1000 habitants, la Corée du sud et l’Allemagne luttent très efficacement contre le coronavirus (7 et 16 décès pour 1000 habitants). Aussi, le cas de la France interroge directement le mode d’intervention en matière de santé public sitôt qu’il y a huit fois plus de décès sur son sol alors même que ses ressources nationales en santé sont assez proches des moyennes allemandes (6,06 et 19,57 contre 8,06 et 16,26 de moyenne). Il faut alors conclure que l’usage des tests collectifs et l’esprit de discipline allemand ont fait la différence. Soulignons enfin que les pays anglo-saxons disposant d'une moyenne de 3 lits d’hôpitaux pour 1000 habitants compensent leur manque de lits par un renforcement du personnel : une moyenne de 20 emplois dans les hôpitaux pour 1000 habitants.

En guise de conclusion : cette brève analyse démontre :

  • Une inégalité importante des populations européennes face à la pandémie. L’Europe occidentale et septentrionale se démarquent très fortement de l’Europe méridionale(nombre de décès passant de 0,7 à 10,8% de l’effectif global des contaminés)
  • Que les pays dotés de ressources en santé suffisantes luttent plus efficacement contre la pandémie. A ce titre, le nombre de lits d’hôpitaux pour 1000 habitants semble un indicateur décisif
  • A rapport approximativement égal en matière de ressources en santé (France, Allemagne), les pays pratiquant les dépistages collectifs semblent endiguer plus efficacement la contagion. Tandis que la politique de confinement désengorge le système hospitalier en réduisant les effectifs quotidiens de contaminés, le dépistage collectif agit directement sur la pandémie en prévenant le risque de contamination
  • Plus que jamais, les ressources et dépenses publiques en soin de santé jugent de l’état démocratique de nos sociétés. Tandis que les canons néolibéraux n’ont eu cesse de dégrossir le mammouth ces 30 dernières années, le différentiel national de mortalité face à la récente pandémie atteste du bienfondé de l’Etat-providence.

[1] Ibidem, Théorie de la justice, Le Seuil, Paris, 1987, P.41

[2] Rawls J., Théorie de la justice, Le Seuil, Paris, 1987, P.38 (pointillés ajoutés)

[3]https://gisanddata.maps.arcgis.com/apps/opsdashboard/index.html#/bda7594740fd40299423467b48e9ecf6

[4]https://www.oecd.org/fr/els/systemes-sante/base-donnees-sante.htm

[5]https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/211/569.population.societes.tous.pays.monde.2019.fr.pdf

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