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Billet de blog 14 avr. 2020

Réflexions diverses sur le rachat des " Cahiers du Cinéma "

En ce mois d’avril 2020 paraît le dernier numéro des Cahiers du Cinéma rédigé par l’équipe en place depuis de nombreuses années. À partir de mai 2020 les Cahiers du Cinéma seront pris en charge par ses nouveaux acquéreurs. Voilà un texte de réflexion écrit début mars 2020, suite à la démission de l’ancienne rédaction.

Blind Willie
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a 68 ans, en 1951, étaient créés les Cahiers du Cinéma.
Depuis, la revue est passée par de nombreuses moutures, a vu passer de nombreux critiques et cinéastes et a assis sa position dans le milieu de la cinéphilie française. Elle semble avoir toujours été une revue plutôt confidentielle dans le « grand public » mais influente dans le milieu du cinéma d’auteur français. Elle a toujours affiché une ligne éditoriale plutôt pointue et revendiqué une tendance politique située à gauche, plus ou moins ouvertement en fonction des époques. Récemment on pouvait par exemple lire des éditoriaux ou des articles s’éloignant du strict domaine du cinéma pour parler plus généralement de l’évolution de la société et de ses soubresauts.
Les Cahiers permettaient ainsi d’ouvrir une réflexion sur divers sujets tels que les gilets jaunes, Netflix, dernièrement une enquête sur la vidéosurveillance (février 2020) et bien d’autres. Ainsi l’on peut considérer que les Cahiers croyaient encore au cinéma, et donc à l’art, comme à un lieu politique, à un lieu de pensée sur le monde, et non pas uniquement comme lieu de consommation boulimique de contenus renouvelés automatiquement et détachés du monde.
Fin janvier 2020 les Cahiers du Cinéma sont rachetés par un groupe d’une vingtaine de personnes présentant des profils pour le moins étonnants au vu de l’histoire de la revue : entrepreneurs, industriels, propriétaires de médias, producteurs influents, etc.
Début février 2020 on pouvait lire dans plusieurs médias un discours qui voudrait faire de ces nouveaux propriétaires les sauveteurs d’une revue en perdition pour l’amour de cette même revue. Parmi d’autres, on trouve par exemple sur le site de Europe 1, un article du 4 février 2020 dont le titre résume assez bien l’idée : « Quand des cinéphiles fortunés viennent à la rescousse des "Cahiers du Cinéma" »
Courant février 2020 plusieurs déclarations de ces nouveaux acheteurs donnaient la sensation que la revue ne serait pas conservée telle quelle et que sa ligne éditoriale changerait.
Fin février 2020, suite à cette formidable opération de secours, l’intégralité de la rédaction des Cahiers du Cinéma démissionnait.

Sans être un expert de la politique, de l’histoire des Cahiers, des médias, de la finance ou du cinéma on peut quand même s’interroger sur ce rachat qui pousse à la démission tant de personnes d’un seul coup. On peut s’interroger sur l’acte de domination véritable qui se joue dans ce rachat.

Pour être tout à fait clair, il est bon de noter que je suis lecteur de la version actuelle de la revue depuis quelques années. Ce qui m’intéresse ici n’est pas d’essayer de nommer ce que devrait être ou ne pas être les Cahiers du Cinéma en fonction de mes subjectivités cinématographiques ou en fonction de leur vaste passé et de leur statut fondateur dans le cinéma français.
Ce que je peux dire aujourd’hui se situe à l’endroit actuel des Cahiers, à l’endroit de cet acte assez rare d’une démission totale de toute une rédaction et à la façon dont ce rachat a été présenté par de nombreux médias.
Vouloir déporter le débat sur la totalité de l’existence des Cahiers du Cinéma, en tant que somme de 70 ans d’histoire, c’est déjà vouloir emmener le débat à un endroit très large qui mériterait sûrement un essai entier et qui, par son importance, masquerait une autre réalité plus petite mais non moins intéressante : si les Cahiers du Cinéma sont un symbole, il sont aussi une revue tenue depuis plusieurs années avec la même ligne éditoriale, par des gens formant un groupe qui se sent aujourd’hui contraint de démissionner.

Racheter les Cahiers du Cinéma c’est donc évidemment racheter un symbole pour s'agréger à sa renommée mais c’est aussi racheter la parole et la ligne éditoriale actuellement en place.

Les prédateurs naturels

Comment se retrouvent t-on à vingt personnes pour acheter une seule revue ?
Vingt personnes qui ne travaillent pas dans les même milieux et qui n’ont donc, à première vue, aucun intérêt commun. Il faut bien qu’à un endroit cela leur bénéficie à tous d’une manière ou d’une autre. Si ces personnes arrivent à trouver un terrain d’entente sur ce rachat c’est donc qu’elles défendent les même idéologies ou en tous cas des idéologies assez perméables pour arriver à œuvrer ensemble.

On peut se demander, par exemple, pourquoi 6 des 400 plus grosses fortunes de France de 2019 selon le magazine Challenges se retrouvent dans ces acheteurs ?
Pour des hommes comme : Xavier Niel (16e fortune / 5,9 milliards d’euros), Jacques Veyrat (72e / 1,4 milliards), Stéphane Courbit (116e / 820 millions d’euros), Marc Simoncini (225e / 400 millions d’euros), Alain Weill (368e / 240 millions d’euros) ou Frédéric Jousset (petit dernier - 378e fortune avec 230 millions d’euros), quel est le besoin de s’acheter une revue tirant à seulement 12000 exemplaire et classé 236e en diffusion sur le site de l’ACPM (Alliance pour les Chiffres de la Presse et des Médias) ?
On trouve sur des sites spécialisés en informations sur les société le bénéfice net des Cahiers du Cinéma pour l’année 2018 : 19400€.
À 20 personnes cela fait donc 1000€ par actionnaire à la fin de l’année. Maigre pécule.
Bien sûr, comme le dit Picsou : « un sou est un sou ! », mais l’on peut aussi se demander si l'enjeu n’est pas ailleurs.

On peut certainement enlever les premières réponses trop évidentes. Par exemple celle qui voudrait couper court au débat en disant que la revue était déjà en vente, qu’elle était peu chère puisqu’avec peu d’abonnée, qu’elle avait déjà un public, etc. - bref, la réponse facile qui voudrait évincer le sujet et ne voir dans ce rachat qu’un seul fait du hasard et des conjectures économiques.
Ou bien celle qui dirait que ces actionnaires voulaient juste un magazine de cinéma pour asseoir leur cinéphilie. Car quand on a autant d’argent et qu’on s’associe avec des gens de cinéma on peut aisément racheter n’importe quel magazine de cinéma à la place de celui-ci ou même mieux : bâtir son magazine de rien, y placer, sans besoin de licenciements ou de démissions, les personnes que l’on veut dedans, et ainsi, avoir directement une ligne éditoriale en accord avec sa pensée du monde et du cinéma.
Avec la cinéphilie de ces 20 actionnaires, leurs nombreuses connaissances dans le milieu du cinéma et leur puissance de feu économique et médiatique cela semble réalisable.

Malheureusement pour la revue des Cahiers elle est la somme de caractéristiques qui la désignait inévitablement comme proie. Sa première caractéristique est évidente : elle brille, elle rayonne, elle a une valeur démonstrative. Elle a une influence sur la façon dont on perçoit le cinéma d’auteur en France mais aussi sur la façon dont l’industrie du cinéma et les médias à l'étranger perçoivent le cinéma dans notre pays. Ceci n’est pas anodin puisque la France est considéré depuis toujours comme le pays cinéphile par excellence. Les Cahiers sont donc aussi un relai idéologique influent à l'étranger. Sa seconde caractéristique est d’avoir des idées politiques franches, de gauche et de les faire savoir. Sa dernière est de faire partie de ce groupe toujours plus minoritaire de revues indépendantes, qui présentent encore pour des entrepreneurs l’attrait de la fraicheur mais aussi de la vulnérabilité. Ces 3 caractéristiques réunies font des Cahiers du Cinéma la cible la plus attractive pour ce genre d’acheteurs. Son rachat répond à deux besoins propres à l’idéologie en vigueur dans le monde actuel : celui de l’accumulation des richesses réelles ou d’apparats et celui de la destruction de l’opposition.

Il n’est bien sûr aucunement question ici de prétendre que ce rachat est le fruit d’un mouvement complotiste, qu’une réunion de puissants et de riches guidant le monde, politiciens, journaliste, économistes, encapuchonnés dans des réunions secrètes, a décidée de faire taire les Cahiers.
Non, il semblerait que ce soit plutôt comme un mécanisme presque naturel : tout comme la vache est attiré par la touffe d’herbe et ne peut s’empêcher de la manger, les hommes de pouvoir ne peuvent s’empêcher d’être attirés par ce qui brille et de dévorer l’altérité.
La différence d’opinion les gêne beaucoup, les agace comme un insecte à un pique-nique. Qu’on les ignore même, cela les indispose, les navre. Ils veulent la belle nappe à carreaux, les bons produits du terroir, le large saule où s’abritent sagement femme et enfants, mais quand la nature se rappelle à eux, le petit insecte qui s’invite dessus la grande nappe, il n’y a pas de choix, ce n’est pas la nature comme nous la voulions, il faudra utiliser l’insecticide.
Tout naturellement, comme ils époussettent leurs beaux costumes du poids de leurs pellicules, ils époussettent les médias du poids de leurs opinions.

Les Cahiers du Cinéma et le groupe d’acheteurs ne semblent pas être des ennemis ouverts, pourtant ils prônent certainement deux mondes bien différents ne serait-ce que parce que l’un cherche à grossir indéfiniment, là où l’autre ne cherche qu’à exister. Une des distinctions que l’on peut faire entre ces deux mondes pourrait être : le monde qui tente de réfléchir à ce qui se passe et le monde qui veut avancer coûte que coûte quitte à faire des erreurs qui seront plus ou moins réparées si possible.
Dans le numéro des Cahiers de février 2020 par exemple, on peut trouver une enquête sur la vidéo surveillance, les technologies de reconnaissance faciale et leurs installations de plus en plus fréquentes dans les lieux de vie. L’enquête invite à penser ces technologies et à ne pas les installer hâtivement sans en réfléchir l’implication.
D’un autre côté Xavier Niel est un homme qui investit de façon insatiable dans les start-ups (2 à 3 par semaine d’après ses dires) et notamment dans Smart Me Up, une start-up spécialisée dans la reconnaissance faciale. C’est aussi un homme qui possède l’école 42, formant des développeurs. En octobre 2018 cette école a été mise en demeure par la CNIL (Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés) de modifier ses pratiques : surveillance vidéo permanente des étudiants et du personnel à leurs postes de travail et dans les lieux de vie et accès aux images en temps réel pour tous, permettant ainsi de se surveiller mutuellement. De plus l’école gardait une base de données sur tous les étudiant de l’école mais aussi sur ceux ayant passés les tests mais n’ayant pas été reçus. On trouvait dedans des éléments tels que des informations médicales adjointes de commentaires :
« Entre le procès avec son ancien employeur, […]et sa dépression, [X] n’a pas du tout pu se consacrer à 42 , il a à nouveau rechuté dans la dépression , Sa mère a eu un cancer juste avant sa rentrée […] » comme on peut le lire dans un article de Géraldine Russell du 30 octobre 2018 (maddyness.com).
La confrontation entre les deux mondes existe donc bel et bien même si elle n’a peut-être jamais été nommée.
Évidemment il est fort peu probable que Xavier Niel se soit dit qu’il faille museler les Cahiers. Mais par mouvement naturel d’une classe sociale sur une autre, peut-être même de façon totalement inconsciente, Xavier Niel va manger les Cahiers du Cinéma, qui vont certainement se « recentrer sur le cinéma français » et qui ne feront donc plus jamais d’article s’interrogeant sur les nouvelles technologies.

Le combat est évidemment inégal puisqu’en plus d’avoir le pouvoir de l’argent le financier a aussi l’appui du pouvoir tout court. Dans ce combat idéologique la finance marche main dans la main avec le gouvernement actuel. On en trouve assez facilement des exemples : Cedric. O, le secrétaire d'état au numérique, souhaite lancer une expérimentation à grande échelle de la reconnaissance faciale via la vidéosurveillance depuis décembre 2019.
Et il n’est donc guère étonnant de trouver dans ce groupe d’actionnaires fortunés des proches ou des soutiens avérés d’Emmanuel Macron. Ainsi on peut lire par exemple un article de Christelle Ibach et daté du 28 novembre 2016, où il est écrit (en parlant de Marc Simoncini) : « En fait Emmanuel Macron à ses yeux est " un entrepreneur avant d’être un homme politique ", comparant son parti à une start-up. »
Peu rassurant sur l’état de la pensée politique actuelle mais terriblement honnête.
Citons aussi Frédéric Jousset qui a directement travaillé pour Emmanuel Macron dans l’élaboration du Pass Culture et Grégoire Chertok qui a collaboré avec Emmanuel Macron dans la banque d’affaire Rothschild & Cie et qui a été nommé officier à la légion d’honneur en janvier dernier par son gouvernement.
Les gens désormais à la tête des Cahiers du Cinéma sont donc, en tous cas pour une partie, politiquement du même bord que le chef de l’état, qui a lui-même placé il y a peu le producteur Dominique Boutonnat, un de ses hommes, à la tête du CNC malgré les protestations.
L’étau des opinions politiques se resserre dans le milieu du cinéma et de la culture.

À l’endroit direct du cinéma le jeu de pression est encore plus évident : un producteur dont le film ne serait pas cité ou cité négativement dans les Cahiers pourrait se sentir lésé. Il est certainement plus simple de devenir sa propre critique.

On peut déplacer ces interrogations à tous les acheteurs en remplaçant le nom Xavier Niel par n’importe lequel des autres hommes d’affaires du « collectif » ou le mot producteur par n’importe quel nom de ceux ayant rachetés.

De son côté, Reginald de Guillebon (un des nouveaux acquéreurs des Cahiers) fait aussi dans l’accumulation mais spécialisée dans le cinéma : il est propriétaire de la société Hildegarde possédant déjà des magazines liés au cinéma (Première et Le Film Français) et possédant aussi des sociétés de productions et d’animations (Folimage, Les Armateurs, Gebeka Films).
Il est aussi président de l’ESEC (École Supérieure d’Études Cinématographiques).
Ainsi, à lui seul, Reginald de Guillebon, peut déjà produire des producteurs et des réalisateurs, produire des films et produire la critique de ces films. Pour peu qu’il ait une carte UGC il peut aussi achever la boucle et aller voir ses propres films. Il y a là une problématique évidente, et maintes fois décriée, de cette concentration de possessions dans diverses branches de la même industrie : inévitablement, Reginald de Guillebon, aura tendance à engager des personnes en accord avec ses convictions et celles de ses proches (amis, collaborateurs, partenaires financiers...) pour diriger toutes ces structures, créant par là un ruissellement idéologique et une inévitable homogénéisation de la pensée, n’allant jamais que dans un seul sens : celui de la classe qui possède et produit les choses vers la classe qui les consomme.

De l’utilisation du langage

Pour éviter que trop de personnes se posent toutes ces questions autour du nombre d’acquéreurs, de leurs profils et de ce qui les réunit vraiment, il est plus simple de donner soi-même une réponse avant l'apparition de ces dites questions. Cela évite un important travail de réhabilitation après coup. Ici, la seule chose que les acquéreurs se sont trouvés en commun et qui pouvait être exprimable face au grand public, n’était évidemment pas le fait que tous ces gens soient des entrepreneurs mais plutôt que ce soit un groupe de sauveteurs cinéphiles.
Pour ce faire ils n’ont pas eu besoin de tous se mettre en avant, il suffisait de diffuser une parole commune via le réseau de chacun.

Et quand on sait le réseau que peut avoir une personne on s’imagine celui de 20. Si l’on prends en compte les médias du cinéma que ces gens possèdent déjà ; les autres médias qu’ils contrôlent, à composantes plus généralistes mais à public bien plus important ; les personnes qu’ils connaissent, vu leurs positions, leurs études et les incessant achats et rachats de sociétés dans le même microcosme et les autres propriétaires de médias désireux de les aider, on tombe dans ce qui ressemble de plus en plus et depuis longtemps, à un monopole oligarchique des médias à l’échelle du cinéma.
Rien d’extrêmement étonnant puisque ce genre de mini-monopoles dans divers milieux et jusque dans les plus hautes sphères, sont nommés et décriés depuis des dizaines d’années sans effet notoire.
Leur impunité leur est d’ailleurs tellement acquise qu’il n’est plus besoin de se cacher et qu’ils se permettent presque de dicter les articles ou en tous cas la ligne directrice des articles parlant du rachat des Cahiers du Cinéma. Ce mécanisme par lequel on s’auto-juge avec complaisance, via un média ne portant pas directement son propre nom, est un mécanisme terriblement vieux, qui continue, semble-t-il, de marcher sans que quiconque se sente gêné par cela.

Une rapide recherche internet permet de trouver une filiation étonnante dans divers articles.
Le premier journal à relayer l’information le jour même du rachat, celui qui donne le ton et les mots, est Le Film Français, le 03 février 2020 à 14h27. Le Film Français qui est donc possédé par la société Hildegarde crée elle-même par Réginald de Guillebon qui se trouve dans la liste des acquéreurs des Cahiers.
Voilà le début de l’article publié sur leur site :

LE FILM FRANÇAIS :

« Vingt cinéphiles rachètent les "Cahiers du Cinéma"
Date de publication : 03/02/2020 - 14:27

La célèbre revue, née en avril 1951, va ajouter un nouveau chapitre à sa riche histoire. L’Anglais Richard Schlagman, propriétaire depuis 2008, avait décidé de mettre en vente le titre en février 2019. Il est repris par un collectif d’amateurs cinéphiles..... »

Dans son propre magazine Reginald de Guillebon et ses amis sont donc, étonnamment, vu sous un angle plutôt flatteur.
On voit déjà ici, en seulement quelques lignes, la simplicité de la stratégie de communication autour de ce rachat. Tous les éléments de déguisement, d’ajustement de la réalité qui seront utilisés plus tard sont déjà présents.
Les lignes directrices seront donc grosso modo de mettre en avant :
– idée de sauvetage, du renouvellement, nouvelle page/chapitre = on aide les Cahiers
– idée que les acquéreurs sont un collectif = terme qui fait moins peur que d’autres, on est un collectif comme le serait un collectif d’artiste ou une association, on est à échelle humaine, on n’est pas un conglomérat d’entrepreneurs
– idée que les acquéreurs sont cinéphiles = on fait ça pour l’art, pour faire perdurer ce qu’on aime, on est pas là pour l’argent ou pour la politique mais pour le rayonnement du cinéma.

Deux heures plus tard sur le site d’ALLOCINÉ :

« Les Cahiers du cinéma sauvés par un collectif d'amateurs cinéphiles
Par OP (@Olivepal) — 3 févr. 2020 à 16:15 ... »

Le lendemain sur le site de EUROPE 1 :

« Quand des cinéphiles fortunés viennent à la rescousse des "Cahiers du Cinéma"
10h44, le 04 février 2020

La revue "Les Cahiers du cinéma" a été créée en 1951.
Dans une situation économique critique, la célèbre revue "Les Cahiers du Cinéma" vient d'être rachetée par un collectif de cinéphiles, dont font partie plusieurs patrons de presse comme Xavier Niel ou Alain Weill. Une reprise qui devrait permettre à la revue d'ouvrir une nouvelle page de son histoire... »

Deux heures plus tard sur le site des INROCKS :
(qui change un poil l’accroche et ose le mot « actionnaire » mais dont on retrouve les même idées dans le texte et qui cite plusieurs fois Le Film Français)

« Vingt actionnaires rachètent Les Cahiers du cinéma
04/02/20 12h02
Par Faustine Chevrin

...
C'est finalement un collectif de 20 actionnaires cinéphiles qui rachètent les Cahiers du Cinéma dans l'objectif de pérenniser et redynamiser la revue “pierre de l’édifice du cinéma français comme le cinéma d’auteur”, a déclaré un des associés. Dans cette société des “Amis des Cahiers” on peut retrouver Xavier Niel, le fondateur de Free mais aussi le copropriétaire du Monde, les hommes d'affaires Alain Weill et Grégoire Chertok, mais encore les producteurs Pascal Caucheteux, Pascal Breton, Marc du Pontavice et Reginald de Guillebon, et enfin Marc Simoncini (fondateur de Meetic).
Une revue “liée au temps d'aujourd'hui” ... »

Plus étonnant sur le site du CNC :
(dans une institution sous l’autorité du ministère de la culture, institution dont il n’est pas le rôle de prendre partie et qui, en 2019, a vu sa présidence changer au profit d’un proche du chef de l’état)

« Une nouvelle page s’ouvre pour Les Cahiers du cinéma
04 février 2020
Cinéma

La société Les Amis des Cahiers, collectif de 20 actionnaires cinéphiles a racheté Les Cahiers du cinéma à son actuel propriétaire britannique Richard Schlagman. Ce collectif * croit à l’importance du cinéma d’auteur, et au rôle de la critique dans l’espace artistique, intellectuel et public, tout particulièrement dans un contexte de transformation profonde du paysage audiovisuel et cinématographique mondial. Référence absolue du patrimoine du cinéma français dans le monde, Les cahiers qui ont abrité tant de grands noms du cinéma, vont pouvoir continuer à en découvrir de nouveaux, presque 70 ans après leur création. Retour sur l’histoire de cette revue iconique... »

(On notera au passage la phrase : « ...dans un contexte de transformation profonde du paysage audiovisuel et cinématographique mondial. » Ici pas de volonté de réfléchir à ce qui se passe, on fait acte des informations et ce faisant on les valide comme vérités. L’arrivée du terme « paysage audiovisuel » interroge puisque les Cahiers du Cinéma s’occupent majoritairement de cinéma, comme leur nom l’indique.)

En perdant son temps sur internet on peut certainement trouver d’autres articles suivant cette logique de communication autour du rachat des Cahiers. Néanmoins ces cinq-là représentent déjà une puissance de lectorat considérable mais surtout une accréditation officielle via le CNC. Les jeux sont faits, une instance de l’État a parlé, et pour beaucoup il n’en faudra pas plus : un collectif de 20 actionnaires cinéphiles va ouvrir une nouvelle page dans l’histoire des Cahiers, conclusion logique : c’est bien.

Ne faut-il donc pas s’inquiéter quand autant de médias font des articles tenant la même position et utilisant exactement le même lexique ? Qui plus est quand cette position est clairement une position subjective désireuse de transformer des entrepreneurs en cinéphiles pour une question d’image ?
Le stratagème semble être trop grossier pour être vrai et pourtant ces articles existent et sont parmi les premières réponses de recherche internet.
Des lycéens dans la même situation se seraient retrouvés avec des copies barrées et annotées de ces fameuses saillies ironiques que nous offrent les professeurs.

En faisant un énorme effort on peut quand même tenter des explications :
– déjouant toutes les probabilités tout le monde a écrit la même chose...
– c’est la même personne en grande précarité qui fait du cumul d’emplois et mène une quintuple vie...
– une ligne directrice et un champs lexical ont été donnés par les 20 actionnaires aux médias qu’ils possédaient ainsi qu’à leurs réseaux de relations, d’anciens collègues ...
– ce sont effectivement des citations mais tous ont oubliés de préciser qu’ils faisaient une citation
– toutes les personnes ayant écrit ces articles se sont copiés les uns les autres par flemmardise et ont pensés que personne n’y verrait rien.

Quelle que soit la réponse elle laisse songeur quant à ce qui se passe effectivement au sein de ces médias. Quand bien même on voudrait vraiment ne voir aucune mauvaise intention dans tous ces articles similaires, seulement de futiles copier-coller où personne ne se serait aperçu que le texte d’origine était terriblement orienté, on ferait un constat tout aussi problématique : la société dans laquelle nous évoluons passe désormais plus de temps à gérer de l’information qu’à penser de l’information. Certainement les vrais journaux ne disparaissent pas tous mais l’on observe une multiplication des médias dont le seul but est de relayer des informations. Ces médias accaparent toujours plus l’attention de gens désireux uniquement de savoir ce qui se passe sans vouloir en délier les enjeux. L’aboutissement terrible de tout cela c’est que ces relais d’informations sont évidemment bien loin d’être neutres et pourtant n’affichent pas clairement leurs opinions politiques. Ainsi l’on dissémine une idéologie dans une société entière en toute impunité. L’assurance et la légitimité avec laquelle cela est fait dépasse l’entendement et renseigne assez bien sur l’état d’une certaine presse en France ainsi que sur le nombre de personnes qui acceptent désormais de ne plus réfléchir au monde mais juste de le suivre, aveuglément, perdus dans ces temps trop confus.

Il serait long et fastidieux de refaire l’organigramme des médias et des connaissances influentes gravitant autour de ces 20 personnes pour voir combien d’articles et de mouvements similaires ils ont réussi à générer dans cette vaste propagande. Combien de lien de travail, d’amitié, de connivence existent ? Évidemment ce n’est pas un ordre direct, on n’organise pas une propagande en la nommant. Cela se fait par diverses voies : on demande, on suggère, on en parle soit même avec les mots que l’on voudrait. Des fois cela doit même être beaucoup plus banal et spontané : la simple soumission servile d’une personne désireuse de se faire remarquer, désireuse « d’aider »... et puis, par le jeu des réseaux, le tour est joué. Encore une fois pas de machination obscure ici, juste un mouvement naturel d’un groupe social envers lui-même et un mouvement tout aussi naturel des transfuges de la classe inférieure envers leurs ainés, impatients de monter les échelons.

Et lorsque, par ultime affront, ils font appeler la société servant au rachat les Amis Des Cahiers, alors l’irrespect atteint son comble. Une stratégie de communication grossière, écrite par un enfant de 12 ans ou par l’un des nombreux stagiaires évoluant dans leurs entreprises. Un de ces stagiaires qu’on emploie sans salaire à longueur de journée pour occuper un véritable poste, un de ces stagiaires qu’on maintient la tête par terre, dans la précarité, pour bien lui faire comprendre qu’il n’existe que comme outil remplaçable. Un de ces stagiaires qui finira un jour, après biens des soumissions non voulues, par accéder enfin à un poste, et qui, se souvenant des temps où on lui maintenait la tête sous l’eau, aura un petit frisson d’angoisse refoulée et préférera reproduire la même méthode plutôt que de se risquer à être celui qui ne suit pas le mouvement, celui qui tient tête et qui perd son emploi. C’est un de ces stagiaires qui finira par faire sienne la doctrine qui l’a malmenée et qui dira ces phrases que tout stagiaire a entendu dans sa vie : « Écoute, moi aussi j’en suis passé par là et je me suis pas plains, alors si tu veux partir : pars. Parce que je te jure que y’a le choix pour te remplacer. C’est une chance qu’on t’offre là. Tu devrais la saisir. »

Il faut vraiment qu’on nous prenne pour des idiots sans même plus tenter de nous en dissuader. Évidemment quand on écrase des gens sous le coup de la réforme des retraites, la réforme de la recherche, des violences policières, des violences faites au femme, des problématiques écologiques et autres... qui a encore le temps nécessaire pour lever un énième bouclier face à une nouvelle agression ?

Qui donc croira que le seul point commun à ces 20 personnes est leur cinéphilie ? Qu’essaye-t-on de nous faire manger ? Que ce « collectif cinéphile » va attendre frémissant chaque rétrospective pour écrire lui-même des critiques sur le cinéma d’art et d’essai ? Qu’on retrouvera ce même collectif tous les dimanches soirs dans une salle de cinéma privé pour se faire une petite toile cinéphile, manger des chips et des knackies en toute simplicité en regardant des films serbes en VO ? On peut plus aisément supposer que par cinéphiles on entend en fait qu’un partie des acheteurs travaille dans le milieu du cinéma et que l’autre partie a déjà vu une bande annonce dans sa vie.
Heureusement d’ailleurs que ce collectif compte parmi lui des gens issus directement du cinéma. En effet, le rachat des Cahiers du Cinéma uniquement par des financiers et entrepreneurs aurait dévoilé des intentions un poil trop évidentes. Il aurait été dur de tenir cette ligne de « gentil collectif cinéphile » jouant au robin des bois pour sauver la critique de film française.

Mais tout comme il suffit apparemment de peindre sa façade en vert pour s’acheter une conscience écologique ou d’engager 2 femmes dans son équipe pour s’acheter une conscience féministe, il suffit aussi de s’associer avec des gens travaillant dans le cinéma pour devenir cinéphile et sauver les apparences. Quand les journaux nous parlent de collectif cinéphile on s’imagine donc qu’après une de ces cinéphilique rétrospectives pyjamas du dimanche soir, les yeux encore mouillés des larmes de Rox & Rouky, Xavier Niel s’est huché sur le canapé, tel Danton sur son piédestal à Odéon et s’est écrié : « IL FAUT SAUVER LE CINÉMA ! Allons mes amis, sauvons les Cahiers du Cinéma qui ont bercés nos enfances, qui nous ont fait réfléchir au cinéma et plus généralement à l’art, qui ont eu des prises de positions en dehors du strict cinéma pour nous amener aussi à penser l’évolution du monde, qui nous ont parlés d’un cinéma ne venant pas forcément de France ou des État-Unis, qui nous ont parlés de ces films dont on ne voit pas l’affiche dans les métros, dont on ne voit pas la bande-annonce dans les salles, dont on ne parlent pas dans les magazines que nous possédons déjà, allons sauver ceux-là qui ne cesse de plébisciter cette économie égalitaire start-uppeuse dans laquelle j’investis des millions d’euros ! »
La musique du générique finit derrière lui, un silence pesant se fait dans la salle, personne ne sait ce qui va se passer et puis tout d’un coup on entend dans le fond de ce groupe cinéphile de 20 personnes un timide éclat de deux mains se percutant. Le son monte tandis qu’un autre cinéphile embraye puis encore, puis encore et une main à nouveau puis encore une main et c’est bien un terrible orage d’applaudissement qui accueille cette idée pour que finalement, après bien des « hourrahs ! hourrahs !! », l’on voit la joyeuse troupe défiler dans la rue et chantant à tue-tête à la gloire des Cahiers.

Cette réunion de gens n’est pas un collectif, c’est une cousinade. On voudrait les réunir par leur passion mais cela est bien maigre pour cacher que ce qui les réunit le plus, avant le cinéma, avant leur sexe, c’est bien qu’ils sont chacun en haut de la pyramide de leurs domaines respectifs.
Malheureusement, on s’approchera certainement plus de la vérité en remplaçant « collectif de cinéphiles » par « consortium d’entrepreneurs ». Tout de suite la même réalité revêt un aspect moins chatoyant et on apprécie tout le cynisme et l’humour noir de la phrase : « Un consortium d’entrepreneur vient à la rescousse des Cahiers du Cinéma » ainsi que de la phrase « Les Cahiers du Cinéma rachetés par Les Amis Des Cahiers »

Si l’on veut s’en convaincre voilà une déclaration de Réginald de Guillebon paru sur le site du figaro en décembre 2013 à l’époque de son rachat du magazine Le Film Français :

« Il s'agit de capitaliser sur l'excellente image du magazine pour développer de nouveaux leviers de croissance »

Est-il question ici de quoi que ce soit d’autre ?

Le roi du silence

La double alliance de financiers et de gens du cinéma permet une autre magnifique possibilité : l’étalage médiatique d’un « sauvetage » dans beaucoup de médias par le sympathique jeu d’entraide issue de la liberté de la presse en France (classé 32e des pays en 2019 selon Reporters Sans Frontière....) ; et le silence du milieu du cinéma lui même, où l’on fait assez vivre le climat de « tout le monde est remplaçable » pour que personne ne veuille se mettre à dos des producteurs influents. La fameuse « black list » en est un bel exemple. Évidemment pas une liste écrite mais un sympathique système de recommandations entre producteurs s’appuyant non pas sur un jugement lié au travail fourni par la personne mais plutôt sur la capacité de ces personnes à se faire oublier, à ne pas questionner quoi que ce soit. Personnes ne licenciera ces personnes mais elles seront déconseillées et donc de moins en moins engagées. Celui-là qui voulait que son stagiaire soit payé car il travaillait vraiment, celle-là qui est syndiquée, celui-ci qui est représentant du personnel, celle-ci qui est féministe, l’autre qui voulait qu’on lui paye ses heures supplémentaire et qu’on respecte les conventions collectives.....
Pas besoin de chercher bien loin les effets jugulants de tout cela : le lendemain de la démission intégrale de la rédaction de cette « revue iconique », « revue mythique », « mythique revue », « célèbre revue », le lendemain donc, pas un mot ne sera prononcé aux césars sur ce sujet. Évidemment, quand le public se compose d’une partie des acheteurs (5 nominés parmi eux), qu’une autre partie se trouve être leurs connaissances et les gens avec qui ils travaillent, qu’une troisième partie est faite de gens espérant être embauchés par la 1ère partie - il est certain que la dernière partie, si elle existe, doit se sentir moins libre d’exprimer une opinion.
Et puis le combat semblait déjà assez compliqué avec les autres problématiques de la soirée, montrant bien, s’il est besoin, que le cinéma français, comme tous les milieux de toutes les entreprises de France, est sclérosée par des jeux de pouvoirs et d’influences et tenu par une caste dont l’impunité continue d’exister.
Quel est donc ce genre d’endroit, de parades remplie d’argent où chaque paire de chaussure pourrait payer le salaire de tous les stagiaires d’un film ? Qu’est-ce donc que ces cérémonies où l’on veut nous faire croire que la politique n’existe pas alors qu’elle existe par soumission, par silence volontaire, par mensonge de fausse neutralité, par acquiescement tacite, par refus de courage où peut-être même qu’elle existe plus que n’importe où car elle touche là à sa caractéristique principale : la duplicité.

Dans le même article des Inrocks on trouve cette déclaration :
« Eric Lenoir, l'un des associés, a exprimé concrètement leurs ambitions : “Nous allons réfléchir à de nouveaux partenariats, à quelles collaborations nous pourrons établir avec le Festival de Cannes, les institutions, avec la formation cinéma, avec les gens qui pensent le cinéma...” »

Quel Festival de Cannes ? Celui dont Julie Lethiphu organise la « Quinzaine des réalisateurs » tout en étant aussi déléguée générale de la SRF (Société des Réalisateurs de Films) et qui est annoncée pour être directrice générale des nouveaux Cahiers ?
Ou celui présidé par Pierre Lescur, lui-même associé avec Jean-David Blanc dans la societé Molotov dans laquelle Xavier Niel a investi 30 millions d’euros en janvier 2020 ?
Jean-David Blanc lui-même fondateur de Allociné dont un des articles est cité plus haut et qui se trouve aussi co-actionnaires des sociétés WeMoms et Bank Of Poker avec Xavier Niel en plus de leur collaboration dans Molotov.
Xavier Niel qui a crée la société Mediawan, en collaboration avec Matthieu Pigasse, qui possède entre autre Les Inrockuptibles dont un article est cité plus haut.
La formation cinéma comme par exemple l’ESEC de Reginald de Guillon ou comme d’autres formations de cinéma privées pouvant être crées ou peut-être même déjà existante parmi les acheteurs ou leurs cercles ?
Les gens qui pensent le cinéma. Peut-on y voir par exemple Pascal Breton et Stéphane Courbit, deux des acheteurs, qui se trouvent dans le comité d’expert du projet Cannes On Air, dont le financement sera principalement privé, et qui a pour vocation de faire de Cannes un épicentre du cinéma et de l’audiovisuel en implantant toute une filière économique allant de la start-up au campus universitaire ?

La liste de connexions et d'affinités que l’on peut trouver par une recherche internet de 5 minutes est déjà longue et pose de nombreuses questions. On se demande quelle fourmilière de collusions à demi-masquée, connue de tous et pourtant tût par chacun l’on pourrait trouver en menant un travail de recherche approfondi tel que celui fait dans le film Les Nouveaux Chiens de Garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat sorti en 2012, et dont le sujet est toujours autant, si ce n’est plus, d’actualité.
La liste des ingérences possible liées à ces 20 actionnaires, leurs réseaux et leurs autres casquettes est démultipliée. C’est d’ailleurs la taille même de ce réseau qui inquiète et permet le peu de critiques ouvertes concernant ce rachat.
Cet accroissement exponentiel de potentielles ingérences est incompatible avec le métier de journaliste et de critique. Le seul rachat en est d’ailleurs déjà une, ce n’est évidemment pas une opération « blanche » et sans aucune conséquence comme on voudrait le faire croire.

 Savoir si les Cahiers du Cinéma sont une revue plaisante, savoir si les articles sont bien écrits, si l’on est d’accord avec eux, si la version des années 80 était mieux que celle des années 2000, etc., cela importe peu car en amont on peut se demander s’il est sain de supprimer toute trace d’altérité dans le cinéma ou toute trace de questionnement qui remettrait en cause la marche actuelle du monde. Il faudra donc continuer de faire semblant de croire à cette façade de la cinéphilie et ne pas pas vouloir nommer la violence créée par ces acheteurs ? Peut-être même que ces acheteurs sont persuadés de ne pas avoir mis la rédaction à la porte, qu’ils ne s’expliquent pas la démission, que pour eux c’est un geste de lâche folie ? Peut-être ne voient-ils pas que des fois la seule défense possible est le refus de participer à quelque chose que l’on croit profondément mauvais. Les personnes qui dirigent ces entreprises, qui sont en haut de « l’échelle sociale » n’agissent pas par conviction ou par certitudes, il n’agissent qu’en réactions à des impulsions venus du monde, par compromis. Ainsi, voir une poignée de gens agir par convictions profondes et démissionner, voilà qui doit être certainement loin du domaine d’empathie de ces entrepreneurs ayant autrement d’autres entreprises à gérer.
Évidemment quand on est au volant d’une voiture il est dur de sentir la différence entre une bosse et un hérisson.

 La chute des mythes

Devient-on roi en extirpant l’Épée du Rocher ?
Assurément dans la légende Arthurienne. À priori dans la vraie vie on se retrouve juste avec une épée gravée (et plutôt finement ouvragée) qu’on peut mettre dans une vitrine pour montrer à ses amis.
De nombreux articles, en plus de ceux déjà cités, parlent des Cahiers du Cinéma comme d’une entité uniquement définie par son nom. On a l’impression que tant que ce nom légendaire perdure, l’esprit et la pureté de la revue perdure, le cinéma français est sauvé et reste à la pointe de l’art et essai. Un objet mais avec une conscience et un destin propre. Il serait donc important de sauver la revue pour elle-même (si tant est qu’elle était en péril, ce qui est largement remis en question). C’est encore une fois une politique de la duperie bien rodée et bien connue. Quand Monsanto change de nom c’est toujours la même entreprise qui agit et qui agit comme on le sait.
On ne rachète donc pas les Cahiers du Cinéma : on rachète les Cahiers du Cinéma dans l’état actuel des choses et avec les gens travaillant dedans. Et si tous ces gens démissionnent alors les Cahiers du Cinéma deviennent les cahiers du cinéma. Les mots « cahiers du cinéma » ne se tiennent plus ensemble et les mythes redeviennent des noms et les noms redeviennent des mots : communs, interchangeables et au sens incertain.
Vouloir nous faire croire qu’il y a un esprit Cahiers du Cinéma qui permettrait de garder l’éclat de la revue malgré tout ce qu’elle pourrait subir est faux. Si les Cahiers du Cinéma perdent les gens qui écrivent véritablement de la critique de films et que les gens qui reprennent en font un magazine fondamentalement différent et opposé à ce qu’il était, en font un magazine servant plus à relayer la sortie des films qu’à réfléchir à ces films, en font un magazine où la critique ressemble plus à un résumé du film qu’à son analyse ; alors les Cahiers du Cinéma n’existent plus.
Et qu’on ne fasse pas porter le chapeau aux employés qui démissionnent. Car si les gens se désabonnent ce n’est pas parce qu’ils ont démissionné, c’est bien parce que les Cahiers du Cinéma ont été racheté par des gens qui tentent de faire comme si de rien n’était mais déclarent à tout bout de champs vouloir en fait garder l'enveloppe et jeter le corps.
Qu’on trouve la rédaction comme-ci ou comme-ça, qu’on soit en accord avec leur politique ou non importe peu, on constatera au minimum, que si certains se cachent pour agir, tentent de se dissimuler derrière des mots, d’autres agissent en cohérence avec leurs propos.

Il serait facile de voir dans ce rachat et cette démission une broutille de la vie. Néanmoins cette broutille attaque une nouvelle fois la presse indépendante.
Si on a besoin de se réunir à 20 personnes pour en virer 15 (ou les « pousser à la porte » pour être exact) c’est que le jeu en vaut bien la chandelle. C’est qu’il faut quand même du courage semble t-il pour racheter et faire taire un journal indépendant entier dont la position politique semble franche dans ce monde fait de paradoxes et de compromis. Il faut le courage de 20 personnes alors qu’il suffisait de l’argent d’une seule, 20 personnes qui peuvent se rassurer les unes les autres et se faire croire les unes les autres qu’elles ne voient pas le problème, il faut 20 personnes qui se mentent les unes aux autres pour arriver à être assez nombreux pour faire croire à ce mensonge. Il fallait donc se les serrer les coudes, se supporter les uns les autres, se défier pour ne pas flancher, pour ne pas être seul à porter ce fardeau, il fallait donc le vouloir que la presse française continue de chuter dans les classements des libertés, il fallait donc se sentir en toute impunité sous ce gouvernements qui grignote peu à peu les espaces de réflexions.
Et peut–être après faudra t-il racheter la filmothèque pour passer quelques blockbuster ? Ou l’espace saint-michel pour évincer toute possibilité de diffusion d’un film documentaire ?

Et quand 15 personnes démissionnent en même temps, il semble inquiétant que personne ne se pose plus de questions sur la violence dominatrice de classe qui se joue ici.
Peut-on défendre sans réfléchir une façon d’agir qui poussent autant de personnes dans une impuissance assez grande pour démissionner d’un métier qu’ils avaient choisis ?

Quelques personnes vont se désabonner, trop peu surement par rapport à la violence en jeu ; beaucoup vont laisser leur abonnement continuer par habitude ou convaincus de la bonne volonté de ces nouveaux cinéphiles ; de nouvelles personnes vont être séduites par tous ce battage médiatique autour du « rajeunissement » et du « nouveau chic » de la revue qui jusque là leur paraissait austère et condescendante. Les changements dans la ligne éditoriale, s’ils sont fait intelligemment, se feront petits pas par petits pas. Au début on essaiera de ne pas trop faire de vagues, on supprimera juste une ou deux rubriques, on engagera des gens respectables qui essaieront de faire les meilleurs compromis, on dira « ah mais ça va en fait c’est pas si terrible » et puis, numéro après numéro, rédacteurs après rédacteurs, petite touche par petite touche, la revue prendra les tournants qu’il faut pour finalement ressembler à ceux qui la possède et devenir la redite des magazines et des médias déjà existants, avec le nom mythique en plus.

La seule véritable solution semble être de se désabonner dès le début de l'enveloppe vide, de suivre la critique de film (ex-cahiers du cinéma ou pas) là où on la retranchera et de continuer à se poser des questions sur les choses que l’on voit, que l’on entend et que l’on lit. De toujours se méfier des choses qui ne portent pas leurs noms et de toujours se demander s’il est bon que si peu de personne possèdent tant de choses.

Ainsi

Ainsi, par la magie de la communication, des investisseurs se transforment en cinéphiles en toute impunité. Les mots aujourd’hui semblent ne plus avoir de sens. L’on peut tout dire et tout devient vrai tant qu’on le dit assez fort, tant qu’on le propage assez large.
Le Verbe, lié à la puissance des médias, à la richesse, au pouvoir, retrouve sa faculté créatrice originelle : le Verbe crée, justifie, consacre, valide.
Tandis que malheureusement, le Verbe - lié à la minorité, à l’opposition, à la simple idée de précaution ou de prudence - isole, stigmatise, décrédibilise et se trouve être en permanence remis en cause.
En tant qu’auditeur ou lecteur on ne conçoit plus les textes ni les propos comme des assemblages de pensées auxquels il faudrait soi-même réfléchir. On se contente de les notifier et on ne leur accorde qu’une valeur formelle : la valeur que l’on projette sur la personne les énonçant.
Cette valeur est principalement évaluée non pas par notre jugement personnel, mais trop souvent, par la position hiérarchique et médiatique de cette personne et par une sorte d’accréditation du plus grand nombre, qui voudrait voir une équivalence naturelle et obligatoire entre le degré de réussite et le degré d’intelligence. La croyance dans cette équivalence est celle sur laquelle repose tout l’échafaudage de notre organisation du pouvoir, qu’il soit étatique ou social. Elle est directement le fruit du premier outil de domination : le langage.
C’est que pour vraiment posséder et contrôler une civilisation, il faut posséder son langage, posséder le sens des mots, posséder les concepts, petit à petit les dévoyer, sous le mot déplacer l’idée, les assécher de leurs substances et de leurs capacités de questionnement et, ainsi, ne plus permettre à quiconque ne serait-ce que d’imaginer la contestation.
Le mouvement est lent, sournois, mais il a la puissance des choses bâties en prenant leur temps. Il a la stabilité des pyramides auquel il emprunte son idéologie : écraser beaucoup de pierres pour n’en élever que quelques-unes.

Et voilà comment, dans ce rachat des Cahiers du Cinéma, si anodin qu’on voudrait nous le faire croire, l’on peut, en le lisant d’une autre manière, voir à l’œuvre, petit à petit, sous couverts de mots doux, aimables, peu effrayants, une oligarchie qui assure son assise, non pas de manière concertée, non pas comme une une conspiration venu des hautes sphères, mais par un mouvement naturel, animal, de domination d’une classe sociale sur une autre.

La laisse change de nom mais toujours tient le col.

Sources

La Liste de Actionnaires

https://www.megazap.fr/La-societe-Les-amis-des-Cahiers-a-rachete-LES-CAHIERS-DU-CINEMA-a-son-proprietaire-actuel-Richard-Schlagman_a5716.html

Les Articles relayant le rachat

http://www.lefilmfrancais.com/cinema/145391/vingt-cinephiles-rachetent-les-cahiers-du-cinema

http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18687530.html

https://www.europe1.fr/culture/quand-des-cinephiles-fortunes-viennent-a-la-rescousse-des-cahiers-du-cinema-3947415

https://www.lesinrocks.com/2020/02/04/cinema/actualite-cinema/dix-neuf-actionnaires-rachetent-les-cahiers-du-cinema/

https://www.cnc.fr/cinema/actualites/une-nouvelle-page-souvre-pour-les-cahiers-du-cinema_1120900

Les bilans financiers des cahiers du cinéma

https://www.societe.com/societe/cahiers-du-cinema-572193738.html

https://www.verif.com/bilans-gratuits/CAHIERS-DU-CINEMA-572193738/

Article sur Marc Simoncini et son soutien à Emmanuel Macron et sur le rachat du film français par Reginald de Guillebon et sur les «business angels»

https://www.cadre-dirigeant-magazine.com/entreprendre/marc-simoncini-meetic-business-angel-soutien-de-macron/

https://www.lefigaro.fr/flash-eco/2013/12/04/97002-20131204FILWWW00377--le-film-francais-vendu-a-hildegarde.php

https://www.lepoint.fr/societe/soixante-secondes-pour-convaincre-xavier-niel-jacques-antoine-granjon-et-marc-simoncini-18-11-2013-1758400_23.php

Site de l’ESEC

https://www.esec.edu/lecole/qu-est-ce-que-l-ESEC.html

Articles Wikipédia sur les différents actionnaires

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hildegarde_(soci%C3%A9t%C3%A9)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Banijay_Group / https://fr.wikipedia.org/wiki/St%C3%A9phane_Courbit

https://fr.wikipedia.org/wiki/Molotov_TV

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-David_Blanc

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bank_of_Poker

Articles sur Xavier Niel, les startup, la vidéo surveillance, la reconnaissance facial, mediawan

https://www.businessinsider.fr/xavier-niel-dit-startups-font-meme-truc

https://www.lesechos.fr/2016/03/smart-me-up-seduit-avec-la-reconnaissance-faciale-215855

https://www.maddyness.com/2018/10/30/ecole-42-cnil/

https://www.mediawan.fr/fr/a-propos/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mediawan

Sur Cannes on Air

https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/alpes-maritimes/cannes/cannes-on-air-inauguration-du-campus-dedie-aux-industries-culturelles-creatives-1740593.html

Sur le changement de nom de Monsanto :

https://www.lepoint.fr/economie/agrochimie-l-allemand-bayer-annonce-la-suppression-de-la-marque-monsanto-04-06-2018-2223819_28.php

Sur Grégoire Chertok et la légion d’honneur

https://www.marianne.net/politique/patrons-finance-en-marche-au-dela-de-blackrock-ces-legions-d-honneur-attribuees-des

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