Valloire: en attendant les riches…et le Tour de France

Quand les stations des Alpes ont pour tendance à considérer l'écologie comme étant une matrice principale, Valloire fait tout l'inverse et fonce tête baissée dans le mur aveuglant de l'argent et de la pensée courte. À la veille d'accueillir le Tour de France, petit tour d'horizon de ce petit village qui se prend soudainement pour Goliath. À Valloire, il ne faut que des (très) riches.

À la station-village de charme de Valloire les habitants s’affairent. Le jeudi 25 Juillet prochain, cet endroit paradisiaque accueillera pour la première fois depuis 1972 le Tour de France. À l’époque, l’arrivée avait été prononcée en haut du Galibier. Cette fois ci, elle le sera dans son artère principale, la non moindre « Avenue de la Vallée d’Or ».

Valloire, celle qui valait de l’or. Au temps des sherpas alpins, elle était un passage obligatoire de la route de la soie, donnant un accès au sud par le col du Galibier, en faisant de facto une Vallée d’Or.

Bien des années ont passé et cette citadelle, enclavée entre le Galibier au sud et le col du Télégraphe au nord, porte toujours aussi bien son nom.

Grace à l’avènement du tourisme de sport d’hiver et de sa démocratisation, nombreux sont les villages dans les pays de Savoie qui ont vu le charme de l’authenticité se transformer en sacro-sainte station pour le tourisme de masse. À cet affront dollaristique, Valloire, tel un petit village gaulois (pour le coup pas réfractaire), fut, oui « fut » nous y venons, un des rares endroits à résister à la gentrification fantomatique de son village.  Quand les touristes étrangers avisés y passaient, on pouvait voir dans leurs yeux la fierté d’avoir trouvé un petit bout de paradis français caché, non dévoilé, presque vierge.

Comme ailleurs, des familles d’agriculteurs ayant des terres ont, année après année, orienté leur activité vers la construction de biens immobiliers qu’ils loueraient au gré des saisons d’hiver à des vacanciers venus en soif de glisse et en mal d’aventure.  Le tout, en adéquation avec la création de pistes de skis sur les domaines montagneux des alentours.

 

Malheureusement depuis quelques années, les choses ont radicalement changé.

Ce qui pendant des décennies représentait un endroit idéal pour y séjourner en famille se transforme année après année, formule après formule, stratégie après stratégie, en une « no go zone » où les familles nombreuses, les séniors-grands parents se retrouvent persona non grata.

L’exemple le plus symbolique et le plus représentatif en est celui des abonnements aux activités estivales. À l’image de ce qui peut se passer à l’échelle nationale, cet exemple embryonnaire est en parfaite redondance et résonnance avec les réformes nationales récentes.

 

À Valloire le slogan c’est Valloire Together. Il faut y voir, et beaucoup de locaux ne l’ont pas vu, « All Together », soit « Tous Ensemble ». Mais ne nous y trompons pas, la réalité en est toute autre, nous sommes plutôt dans une forme extrême du « All Alone », soit « Tout Seul ».

 

Les revenus des commerçants, des propriétaires loueurs, et plus encore, de la commune, viennent sans aucun doute du ski, et donc de la saison hivernale. D’ailleurs, les infrastructures, c’est indéniable, suivent. On peut même actuellement assister à la construction d’un nouveau télésiège fixe sur le plus grand flanc de montagne, La Brive.

Mais nouveau, en fait pas vraiment.

C’est là même que la comparaison avec les réformes menées au niveau national prend tout son sens.

Ce télésiège n’a rien de « nouveau ». C’est en fait deux anciens télésièges un peu vétustes qui sont tout bonnement retirés pour n’en faire plus qu’un, plus beau, plus fort, plus haut. N’en tienne qu’à son nom, passé du Montissot, au « Super Montissot ». Car ne l’oublions jamais, les riches ont le goût du superlatif, et surtout, le sens de la formule. Alors, en les attendant, à Valloire, on met tout le paquet ! Où plutôt, All the paquet !

Ce qui est gênant, un peu à l’image de nos futures « Supers écoles » ou nos « Supers maternités » qui réuniront les usagers en un lieu unique, c’est que dans le projet, la pièce oubliée, le boulon que l’on occulte, c’est l’humain.

Si ces nouvelles écoles et maternités élargiront le périmètre kilométrique du tout venant pour y avoir accès, et par ricochet, la consommation supplémentaire d’essence, de facto accroissant la pollution etc… dans cette exacte lignée, ce nouveau Super Télésiège obligera les skieurs les moins chevronnés, voire carrément des débutants, à emprunter des pistes souvent difficiles d’accès car glacées puisque artificielles, enfin comme on dit ici, faites grâce à la neige de culture.

Autrefois, le télésiège de Colérieux, maintenant supprimé, permettait de désengorger cette partie des pistes et était très souvent emprunté par les enfants des écoles de ski.

Problème de riche me direz-vous !

 

Le comble de notre époque c’est cette faculté développée par les éléments de langage à faire croire que l’on peut trouver indignant de s’indigner.

 

Alors venons en à l’été, et à la perfidie de la dernière stratégie en date mise en place par l’équipe dirigeante de la SEM Valloire, Société anonyme d’Économie Mixte de Valloire, au capital de 13 375 300 € en 2018.

Disons que tout commence ou plutôt s’achève par un « Si ça ne vous plait pas, vous n’avez qu’à aller ailleurs ! » adressé à un client à l’année par un membre de sa direction.

 

La SEM Valloire a transformé l’offre d’activité sur Valloire l’été.

Il y a encore deux ans, pour une famille en vacances, il existait un forfait à 1€ par jour par personne pour les vacanciers. Ce forfait, donnait l’accès à de multiples activités. Ainsi, les familles pouvaient emprunter librement les télécabines, un télésiège, aller à la piscine, ou même profiter de la patinoire.

Perfide, oui. Déjà en 2017, il fallait au vacancier débourser de l’argent pour chausser les patins à glace. La SEM avait retiré de l’offre l’inclusion des patins. Petite perfidie, certes.

L’année suivante, forte de ses convictions, de sa vision et de son projet, la formule à 1€ par jour passa à 2€. Moyenne perfidie, certes.

Cette année c’est table rase.  Non content de la supercherie de l’an dernier, la SEM cette année a développé le E-Pass. Sa consonance moderne n’en est bien sûr qu’un leurre tant le procédé est archaïque.

Dorénavant, il en coute 5€ par personne et par jour consécutif au vacancier pour avoir accès à …attention… moins de prestations. Effectivement, la mairie n’ayant pas placé d’appel d’offre pour la construction du toit de sa patinoire, elle n’a pu démarrer les travaux (oui, la patinoire est extérieure), et plutôt que de l’ouvrir comme à son habitude, on a préféré tout simplement la garder fermée.

 

Alors pour le vacancier qui a vu en trois ans sa dote augmenter de 500% c’est compliqué, mais mettons nous à la place du résident qui en ayant pris son forfait à l’année et en voulant aller à la patinoire s’entend dire par la direction de la SEM Valloire « Si ça ne vous plait pas, vous n’avez qu’à aller ailleurs ! » c’est un peu le « casse toi pauv’ con ! » local.

Car voyez vous, la direction se plait à expliquer aux gens qui désirent s’entretenir avec elle que « non, mais l’été, si ça ne tenait qu’à nous, on serait fermé ». Et oui, car la direction est dirigée par des financiers voyez vous. Et quand un fichier excel dit non, la direction l’écoute.

 

Il est vrai que la SEM Valloire, la mairie et les gens qui dirigent ces instances ont le pouvoir. Comme nos chers gouvernants techno-banquiers du gouvernement. S’ils sont là, c’est bien qu’ils sont plus intelligents que ces pauvres Gaulois réfractaires.

 

Ce serait absolument vrai si le nouveau E-Pass marchait !

Malheureusement pour eux, peut être sont ils trop innovants, trop en avance, leur système ne fonctionne pas au passage des bornes. Les gens se plaignent, font la queue pour faire des demandes de remplacement. De plus pour toute activité payante, il faut (re)charger la carte. Par exemple, pour louer un court de tennis, il faut recharger sa carte mais cette dernière ne marchant pas, impossibilité, stagnation, et n’importe quoitage. Évidemment, à part quelques apparitions ciblées, la direction laisse le plaisir des plaintes clients à ses équipes, qui a longueur de journée se courbent d’excuses, et reçoivent plainte après plainte de plein fouet. Même le remboursement pour la patinoire aux abonnés annuels n’est pas organisé, et se fait au cas par cas, à la demande…quand le client insiste, et quand il ne se fait pas taxer « d’agressif », car c’est aussi ça qui est indignant, crier sur le client en le faisant passer pour quelqu’un « d’agressif » et qui ne saurait se « tenir » convenablement, alors que c’est lui la victime.

Les animateurs eux, les pauvres, accumulent les queues et les mécontentements en altitude sur les lieux d’activités, bref, personne n’est content, et encore moins le vacancier.

 

Le vacancier, car c’est bien lui le boulon manquant à toute cette pseudo réflexion. On lui demande en somme de raisonner comme un financier. Bientôt il lui faudra en vacances tenir un tableau excel pour savoir quel jour est le moins cher pour aller à la piscine. La fainéantise intellectuelle de la démarche des dirigeants de la SEM Valloire est au diapason avec ce qu’il se passe à l’échelle nationale dans notre pays. Fichier excelise toi et tais toi. Indigne-toi et l’on te montrera du doigt, on te salira, et on dira de toi que tu es agressif au nom de la pensée unique, l’excelisation de la société.

 

Au final, des incapables s’octroient le droit de dicter leurs lois, écrites par eux et pour eux. La liste des incohérences menées par la SEM Valloire et sa municipalité est sans fin. Hormis celles déjà illustrées,  on peut citer la plus notoire, celle de l’acceptation du projet Club Med à Valloire. Ce projet, anti-écologique au possible, dénué de tout sens logique à l’heure où toutes les autres stations font un changement de paradigme radical vers plus de développement durable, pourrait voir le jour sous les applaudissements d’une minorité de pontes locaux qui daignent appeler ça le progrès. Alors que bon nombre de Club similaires ont déposé le bilan dans d’autres endroits et n’ont laissé comme trace que la vétusté de leur infrastructure…et pas une nouvelle classe supplémentaire à l’école comme annoncé.

 

Non, le progrès, c’est autre chose. Le progrès c’est digne. Le progrès c’est améliorer le quotidien de l’homme dans et en concertation avec son environnement. C’est, par exemple, s’assurer que ses résidents puissent trouver des logements à l’année à des tailles et des loyers décents. C’est s’assurer de l’état des routes environnantes et que la moindre éventuelle petite secousse ou glissement de terrain ne produise un accident menant à l’irréparable.

C’est se rappeler que, qui dit tourisme, dit touriste, et de facto, gens. Et qu’en oubliant les gens, on oublie qui l’on est nous même. Car sans eux, pas d’argent, pas d’investissement, pas de vie.

 

Mais ici, à Valloire, station-village de charme des Alpes, à l’aube de recevoir une arrivée du Tour de France, le progrès c’est serrer des pinces à la télévision. S’assurer, alors que le village est vide cet été, sauf peut-être pour cette semaine de Tour, que le message passe. Qu’ici, à Valloire, on attend les riches. On fabrique des hôtels 5 étoiles sur notre artère principale pour donner le ton. On fait payer très cher des activités qui n’en sont pas à nos clients moyens à les en dégouter de ne jamais revenir. On tire sur les seules personnes à même de payer les forfaits de ski, les familles nombreuses. 

Et on s’amuse à se convaincre qu’on est digne des plus grandes stations de France alors que ces dernières font tout l’inverse et capitalisent de plus en plus sur l’essor d’une économie estivale en baissant drastiquement le prix des activités d’été pour attirer et fidéliser de nouveaux clients.

 

À Valloire on attend les riches…et le Tour de France.

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