La Conférence Tricontinentale, participation consciente dans la lutte des classes?

Analyse de l’argumentaire marxiste ayant influencé les Tiers-mondistes dans leur plaidoyer pour l’émancipation et la contestation de l’hégémonie occidentale

La Conférence Tricontinentale, première conférence de la Solidarité des Peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine, s’est tenue à la Havane en janvier 1966 et avait pour objectif de rassembler l’ensemble des mouvements de libération nationale et mouvements anti-impérialistes pour bâtir une solidarité internationale, et ainsi lutter contre l’hégémonie des pays du nord. La Tricontinentale apparaît dans une dynamique de décolonisation et de mouvements et conférences « anti-hégémoniques ».

Pour Karl Marx, la révolution sociale ne pouvait être réalisée qu’à l’échelle mondiale: “(…) aucune révolution communiste ne saurait réussir si ne se déclenche pas en même temps une révolution  mondiale.”  A  partir  des  années  1970,  de  nombreux  penseurs  et intellectuels comme Jean-Paul Sartre ont commencé à prôner que la lutte des classes n’était plus la lutte des prolétaires contre les bourgeois, mais la lutte des pays du Sud contre les pays du Nord. Tout comme les prolétaires et les bourgeois, le Sud et le Nord sont deux classes antagoniques. Avec la bipolarisation du monde, des relations conflictuelles se sont exercées entre le Sud et le Nord. Dans le manifeste du parti communiste, Marx souligne que « la  bourgeoisie moderne n’a pas aboli les antagonismes de classe. Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois. » A l’image de la bourgeoisie moderne, les pays du Nord ont remplacé les classes dominantes existantes en instaurant des formes d’oppression nouvelles liées à l’impérialisme; à travers le concept de « l’idéologie dominante » conceptualisée par Marx, la classe dominante (ici le Nord) produit des idées, des valeurs et des croyances que les classes dominées (le Sud) incorporent, altérant ainsi leur vision de la domination; et ce qui amène les dominés à partager les critères et les modalités de leur propre domination. Le but ici est de déterminer la relation entre hégémonie et domination. L’action du sud contre ses exploiteurs commence au moment de la prise de conscience du passage de classe en-soi à classe pour soi, et se développe avec les mouvements de libération du tiers-monde. En partant de cette analogie, j’ai essayé de transposer les éléments et concepts-clés du discours marxiste pour les appliquer à l’esprit de la Tricontinentale.

A partir de là, on peut se demander si la lutte des pays du Sud contre les pays du Nord est une lutte mondiale, si la Tricontinentale est une participation conscience dans la lutte des classes mondiale, et comment l’argumentaire marxiste a changé la lutte des prolétaires contre les bourgeois en lutte des pays Sud contre les pays du Nord? Cette analyse traite de la réappropriation du discours marxiste par les peuples Tiers-mondistes pour leur auto-détermination et la négation de la domination occidentale, des diverses influences idéologiques sur les mouvements de libération du tiers-monde et qui, bien sûr, se sont exprimées dans ce que Douglas Bravo, l’ex-chef des Forces armées de libération du Vénézuela, se plaisait à appeler “la part rebelle de la politique des mondes.”

Ce travail s’est essentiellement basé sur la pensée de Mehdi Ben Barka, leader de l'opposition marocaine et chef de file du camp tiers-mondiste qui souhaitait faire converger les mouvements de libération du tiers- monde et donner un caractère internationaliste aux luttes de libération nationale. Si l'histoire s'est intéressée à sa relation avec Hassan II, son engagement pour la libération du Maroc du pouvoir colonial, ou encore à son impulsion de la création de l'UNFP en 1959; il faut aussi souligner son engagement dans la lutte tiers-mondiste et sa relation avec la solidarité internationale avec laquelle il entretenait des liens forts. 

Il me semble important de spécifier ce que j’entends par le Nord et le Sud: le Nord englobe les pays du nord qu’on estime plus industrialisés et plus développés économiquement, contrastant avec les pays appartenant au sud, qu’on appelait “pays sous-développés” suite au discours inaugural du président Harry Truman en 1949, et où il annonce l’existence d’une nouvelle catégorie de pays moins développés économiquement. Cette notion se base sur un mode de compréhension purement occidental et capitaliste. En utilisant les terme de Nord et Sud, je me base sur le rapport de la Commission indépendante sur les problèmes de développement international “Nord-Sud: un programme de survie” ayant vu le jour en 1980. Si les mouvements de libération du tiers-monde, et à leur tête la Tricontinentale, ont été largement influencés par le marxisme après la Seconde guerre mondiale et ont trouvé leur origine dans les mouvements la décolonisation du Tiers-monde, leur émancipation a dû passer par un moment subjectif scellant leur union et leur constitution, créant un instrument hégémonique les posant en force révolutionnaire. Ce moment sera leur point d’entrée dans la lutte des classes mondiale.

Les prémisses des mouvements de libération du tiers- monde

La conception et l’élaboration de la Conférence Tricontinentale ne se sont pas faites soudainement: à un moment donné de l’Histoire, cette organisation a dû puiser dans un vivier d’influences idéologiques et de mouvements de libération du tiers-monde. Sa création est fortement liée à la transformation du marxisme et de son centre de gravité après la Seconde guerre mondiale  En ce qui concerne les mouvements de libération du tiers-monde, il aura fallu attendre la décolonisation pour bouleverser le monde et remettre en question l’hégémonie des pays du nord, pour enfin identifier très clairement le premier moment d’apparition de ces mouvements tiers-mondistes.

Le contexte et l’évolution du marxisme après la seconde guerre mondiale


 Les prémisses de la révolution chinoise, à partir des années 30, présageaient le transfert du centre de gravité du marxisme en dehors des classes ouvrières relevant des centres impérialistes occidentaux, comme le démontrent l’édification d’Etats dits communistes, l’influence de ce mouvement sur l’aile radicale des mouvements de libération nationale des continents africain, asiatique et d’Amérique latine. Mais le déclin de la domination du marxisme sur le mouvement ouvrier des pays occidentaux s’est accompagné d'une crise du marxisme soviétique. Et pour cause, la mort de Staline en 1953, le XXe Congrès en 1956, le schisme chinois en 1958, et la Grande Révolution culturelle prolétarienne de 1966 plongeront le marxisme soviétique, qui était jusque-là hégémonique, et ce depuis 1917, dans un marasme profond. A la fin des années 1950, après une longue période s’inscrivant dans la doctrine de Staline, la lutte des masses pour le socialisme et la crise structurelle du capitalisme en Europe vont porter la renaissance et la réactualisation du marxisme. A partir des années 1950, la Chine va opter pour une direction divergente de l’orientation de l’URSS, et mettre ainsi en évidence les limites de l’expérience soviétique du socialisme. Quant au trotskisme, il a échoué, et ce, malgré un XXe Congrès en lequel il avait placé tant d’espoir. L’expérience de la Chine se refusait de ne considérer le socialisme que comme un “capitalisme sans capitalistes” (1) et se proposait d’explorer la problématique de la transition d’une façon nouvelle, et en remettant en question les modèles capitalistes de l’organisation, l’éducation, la technologie, etc.

Les mouvements de libération nationaux au cours des années 1940 et 1950 n’avaient que deux possibilités devant eux: reproduire le modèle soviétique ou se diriger vers un capitalisme national. Les succès du Cambodge et du Vietnam viendront renforcer cette opposition avec l’interprétation positiviste de l’économie, et le marxisme s’unira dans toute cette antinomie. Les stratégies de développement qui préconisaient une intégration dans le système mondial, notamment en Amérique latine, se sont vite heurtées à une défaite qui a entraîné l’énonciation d’une théorie mi-marxiste et mi-nationaliste du nom de théorie de la dépendance. L’URSS a échoué à transmettre ses leçons au tiers-monde, considéré comme la voie non capitaliste, et dont l’Egypte représentait l’exemple le plus avancé, requestionnant ainsi la vision linéaire du développement historique que revendiquaient le marxisme dogmatique et l’idéologie scientiste bourgeoise. La crise du système mondial a permis de mieux appréhender les concepts de centre et de périphérie, d’y intégrer des notions tels que l’échange inégal, et d’amorcer une remise en question de l’occidentalo-centrisme. De ce fait, des débats occultés comme les modes de production asiatiques refirent surface. Le sous- développement a aussi été discuté à travers des points telles que la spécialisation internationale inégale, la nature et les formes que prenait la dépendance, etc. Mais comment s’articulent les luttes de classes au centre et à la périphérie dans le capitalisme, qui ne peut pas être séparé d’une lutte contre l’impérialisme? Le système impérialiste, en se fragmentant en centres dominants et périphéries dominées, a marqué un profond bouleversement dans la révolution socialiste car dans les centres, ce fractionnement a accentué l’inclination vers le social- impérialisme; tandis qu’au sein des périphéries, les problèmes relatifs à la transition consolident la disposition à un capitalisme d’Etat. Les forces luttant pour le nouveau mode de production de classes se retrouvent au sein même du mouvement anti-impérialiste. Des forces qui allaient dans le même sens, au sein des périphéries, ont agi, mais sous l’impulsion d’un nationalisme bourgeois, comme ce fut le cas avec le nassérisme, ou sous l’impulsion du mouvement populaire, comme ce fut le cas en Amérique latine, où l’expérience a été marquée par une “absence de conscience maoïste”. Mais le socialisme n’a connu une certaine maturité qu’en Asie communiste.

En analysant les forces opérantes depuis presque un siècle, plusieurs hypothèses allaient  dans le sens que les systèmes impérialiste et socio-impérialiste pourraient être concurrencés par le socialisme, qui deviendrait alors un système surplombant les autres. Pour ce faire, ces impérialismes verraient leurs sphères restreintes et isolées, ce qui provoquerait rudimentairement leur déclin. Les pays enrôlés dans le socialisme, qui accéderaient à une certaine puissance au vu de leur nombre qui ne cesserait de croître, seraient, d’une part développés (Europe), et d’autre part “sous-développés” (Afrique et Asie). Leur solidarité compenserait leur dépendance des centres impérialistes, et ils pourraient être autonomes. Des complémentarités viendraient s’ajouter à ces modèles nationaux de transitions autocentrées pour permettre des politiques de self reliance au niveau des pays, et du système socialiste en général (2). Depuis qu’il est devenu impérialiste, le capitalisme se distingue par le transfert des contradictions du mode de production capitaliste vers sa périphérie, les luttes de libération nationale connaissent une importante réserve révolutionnaire, et les classes ouvrières des centres sont influencées par une idéologie socio-démocrate. Par conséquent, on pensait que c’était à partir de la périphérie que le monde pourrait enfin se transformer et réaliser la révolution socialiste. La “lettre en vingt-cinq points” rédigée en juin 1963 par le PCC, s’appuie sur 2 principes. A travers la formule: “Les états veulent l’indépendance, les nations la libération et les peuples la révolution”, on peut comprendre que la lutte anti-impérialiste représente la force motrice de l’histoire qui va permettre de réaliser la révolution socialiste. Si les luttes du XIXe siècle sont ponctuées de luttes révolutionnaires du prolétariat, des Chartristes anglais, de la Commune de Paris; au XXe siècle, c’est à travers la lutte anti-impérialiste que le socialisme gagne du terrain. Les mouvements d’Europe centrale, en lesquels Lénine avait beaucoup d’espoir, étaient vouées à l’échec, et étaient démunis d’une réelle optique révolutionnaire, contrairement au tiers-monde qui, lui, contenait une perspective socialiste dans chacune de ses luttes anti-impérialistes.

La notion de révisionnisme est centrale dans le deuxième point revendiqué par les Chinois puisqu’il empêcherait le développement du socialisme dans une stratégie de lutte des classes. C’est dans ce contexte que le marxisme évolue après la seconde guerre mondiale, influençant de manière significative les différents mouvements de libération pour leur lutte contre l’impérialisme et la domination occidentale.

La révolution de la décolonisation dans la scène internationale


Les anciens états colonisés, en ayant accédé à l’indépendance, reproduisent le même schéma en restituant le modèle européen, à travers la création d’un état, d’un drapeau, d’un hymne, et en intégrant des organisations comme l’ONU. On parle de mondialisation du système international. A cette époque, l’ONU comprenait 45 membres, et suite à la décolonisation, les relations entre états souverains s’étendent sur la totalité du monde. En effet, la décolonisation a permis à plusieurs états anciennement colonisés de naître entre les années 1950 et 1970. Ce processus représente clairement une révolution dans les relations internationales, mais n’est toutefois presque pas théorisé, analysé et développé à cette époque par les théoriciens des relations internationales, qui préfèrent alors se préoccuper de la guerre froide pour certains, et de l’Union européenne pour les autres. La discipline des relations internationales, marquée par un occidentalo-centrisme, et empruntant essentiellement le discours hégémonique des pays du nord, restait aveugle à un certain nombre de questions posées par les pays du sud. Les réalistes pensent que, pour comprendre les relations internationales, il fallait fixer son attention sur la pensée des grandes puissances.

Seuls les marxistes s’intéressent à ce phénomène en relations internationales, et ce n’est qu’à partir des années 1950 qu’un débat sur le marxisme en relations internationales pourra émerger; débat qui portera essentiellement sur les conditions de dépendance du sud par rapport au nord, de la relation entre décolonisation et développement, auxquels sont confrontés les pays tout juste indépendants.

Mais si, entre les années 1950 et 1960, la majorité des pays d’Afrique réalise son indépendance, parfois en n’ayant eu d’autre choix que de recourir à des guerres meurtrières, ils n’ont pas été décolonisés pour autant. L’émancipation n’est pas que politique, elle revêt différentes formes et doit s’accompagner d’une émancipation à la fois politique, économique, culturelle, et sociale.

Mehdi Ben Barka pensait qu’au Maroc, après l’indépendance, il fallait d’abord passer par la phase de libération réformiste, avant d’adopter une politique révolutionnaire immédiate. Cette phase réformiste était inévitable pour fournir une base solide sur laquelle la révolution pourrait s’appuyer, certes, mais elle n'était que transitoire. Dans l”’Option Révolutionnaire”, il revendique qu’une solidarité réelle et efficace avec les pays impérialistes (à cette époque, il n’en était qu’aux balbutiements d’une organisation tricontinentale, et pensait la lutte anti-impérialiste aux cotés des pays arabes et africains) ne se réaliserait qu’en mettant un terme à la domination néocolonialiste et des moyens d’actions sur la structure étatique dont elle dispose toujours. Mais pour ce faire, les couches révolutionnaires de la société devaient s’unir, malgré leurs divergences d’intérêts, un programme national pourrait les unir. 
Pour Ben Barka, “pendant la période coloniale, il y a utilisation de deux sortes de domination: l’une s'appuyant sur la violence pour qui se manifestait dans toute la structure du pouvoir colonial. L'autre par le canal du simple jeu des lois économiques. En réalité, à cette distinction correspondait la différenciation sociale entre colonisation foncière et groupe industriel. Ce dernier a fini par percevoir qu'il n'avait aucunement besoin de l'utilisation de la force brutale. Il s'est rendu compte que le système capitaliste avait suffisamment pénétré la société coloniale pour qu'un retour à une autarcie pré-capitaliste fût désormais impossible.”(3) L’instauration de réformes contre les intérêts néocolonialistes et capitalistes était pour lui la première étape pour une vraie révolution socialiste. Ces réformes pourraient rompre l’héritage du pouvoir colonial et empêcheraient la limitation de la politique nationale du Maroc par des normes établies sous le protectorat. Mais ces réformes ne sont qu’une transition, parce que, pour une vraie libération, seule une politique anti-impérialiste globale, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur, pourrait la réaliser. Il caractérise sa vision du socialisme scientifique: “- Par une solution correcte du problème du pouvoir grâce à la mise en place d'institutions politiques qui permettent un contrôle démocratique des masses sur l'appareil de l'État ainsi que sur la répartition des ressources et du produit national ; - Par une structure économique qui déracine les fondements de la domination de l'impérialisme allié de la féodalité et de la grande bourgeoisie parasitaire: - Par une organisation politique et sociale qui encadre et éduque les masses en vue de mobiliser toutes les ressources nationales nécessaires à l'accumulation”(4)

D’un point de vue géopolitique, la décolonisation se manifeste à travers plusieurs mouvements anti-hégémoniques comme la conférence de Bandung, le mouvement afro- asiatique, la conférence tricontinetale; d’autres configurations ont permis la création du mouvement des non-alignés, qui réfutaient l’alignement sur le clivage Est-Ouest. D’un point de vue international, des états non-hégémoniques ont réussi à affirmer une volonté d’action et une certaine souveraineté. Pour légitimer l’appropriation des terres de ces pays, les pays colonisateurs n’ont pas hésité à invoquer des concepts comme la “terra nulius”; profitant du vide juridique concernant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. 
Les peuples disposeront de ce droit et acquerront leur souveraineté suite aux divers mouvements de libération du tiers-monde qui naissent après la décolonisation.

Des diplomaties nouvelles entre pays du Sud


Du 18 au 24 avril 1955 se tient la Conférence de Bandung en Indonésie, une conférence bi- continentale rassemblant des représentants de pas moins de 29 pays africains et asiatiques. Celle que l’écrivain Léopold Sédar Senghor se plaisait à appeler la “levée d’écrou du monde colonisé” fait entrer les pays décolonisés du tiers-monde sur la scène internationale; elle vient témoigner d’une rupture avec les pays occidentaux puisque c’est la première fois que ces derniers sont exclus d’une conférence internationale organisée par des pays dit du “tiers- monde”, selon l’appellation de l’économiste et démographe français Alfred Sauvy dans un article de l’Observateur datant de 1952(5), terme faisant écho au Tiers Etat sous l’Ancien Régime, ayant entraîné la Révolution française. “Nous parlons volontiers des deux mondes en présence, de leur guerre possible, de leur coexistence, etc., oubliant trop souvent qu’il en existe un troisième, le plus important, et en somme, le premier dans la chronologie. C’est l’ensemble de ceux que l’on appelle, en style Nations Unies, les pays sous-développés (...) car enfin, ce tiers monde ignoré, exploité, méprisé comme le tiers état, veut lui aussi, être quelque chose ". Ces pays ne représentaient pas moins de la moitié de la population mondiale, mais ne disposaient que de 8 % de la richesse mondiale. Pendant la guerre froide entre les Etats-Unis et l’URSS, le monde était divisé en 3 camps: un bloc pro-occidental, un bloc de l’est et enfin une tendance neutre qui se développera par la suite, et sera personnifiée par des pays tels que la Birmanie, la Syrie, le Soudan, etc. En n’aspirant pas à participer à la confrontation entre les 2 blocs s'affrontant, la conférence de Bandung va développer des idées de non-alignement et de neutralité, qui prendront par la suite forme sous le mouvement des non-alignés. Il faudra attendre l’année suivante pour que ce concept de non-alignement soit évoqué dans la conférence de Brioni, et l’année 1961 pour que la notion devienne officielle et qu’elle représente une réelle alternative. Ces nouveaux états souverains pensent qu’en accédant à la scène internationale, il valait mieux ne pas se laisser enrôler dans une lutte qui ne les concernaient pas et qu’ils se préoccupent de leurs problèmes liés à la transition comme la misère que vit le peuple. Si la conférence de Bandung souhaitait affirmer le droit des peuples à la libération de la domination coloniale et au développement, ces nouveaux états souverains ne sont cependant pas allés jusqu’à contester les structures désuètes et inégalitaires que les pays colonisateurs ont laissé dans les pays anciennement colonisés.

Les défaillances de Bandung ne sont pas passées inaperçues devant la réalité de l’instauration de mécanismes à la fois économiques, politiques et institutionnels par les pays colonisateurs au sein des anciennes colonies, et prolongeant la continuité impériale à travers la poursuite des exploitations des richesses des anciennes colonies (exploitation minière, culturelle, intellectuelle et agricole). Dans la Conférence sur l'histoire et l'actualité de la Conférence Tricontinentale qui s’est déroulée en février 2016 à Genève, Bachir Ben Barka avance que la Tricontinentale est une « prolongation de « l’esprit de Bandung. » ». La prise de conscience des peuples colonisés de l’obligation et la nécessité de s’organiser ensemble afin de lutter pour la réalisation de leur indépendance nationale s’est édifiée dans la conférence de Bandung. Au sein de la Conférence Tricontinentale, et contrairement à Bandung, les gouvernements ne sont plus représentés, et sont substitués par les mouvements de libération et les partis progressistes et révolutionnaires.
Ces organisations populaires en ont fait un genre de mouvement international basé sur la solidarité internationale qui suppose la réciprocité et la durabilité dans la relation.

La Tricontinentale avait pour objectif la convergence des mouvements de libération du tiers- monde. Cette organisation souhaitait mettre un terme au sous-développement. Le combat de Mehdi Ben Barka, alors président du comité préparatoire, à l’échelle de son pays, était de sortir le Maroc du sous-développement, et cette idée le guidait dans tout ce qu’il entreprenait. En effet, cela n’était pas seulement un projet national, puisqu’il visait, à terme, faire sortir les pays tiers-mondistes de la dépendance du système capitaliste, dont les pôles dominants étaient multiples, mais étroitement liés cependant à la domination des Etats-Unis au niveau politique et économique.
Il réussit à faire siéger l’URSS et la Chine, alors qu'aucune autre organisation n'avait pu leur faire occuper une place l'un à côté de l'autre. Les pays d’Amérique latine, ayant déjà réalisé leur indépendance, et absents des autres organisations de solidarité internationale, sont présents dans la Conférence Tricontinentale. Car malgré leur indépendance, ils n’étaient pas souverains face à la domination de l’impérialisme nord-américain. En intégrant les états de ce continent, on passe d’une vision bi-continentale afro-asiatique à une vision tricontinentale.
Ben Barka définit clairement les objectifs à atteindre, qui pouvaient se résumer en l’intensification des luttes (luttes armées comprises) sur les 3 continents, l’aide aux mouvements de libération nationale pour s’émanciper du pouvoir colonial, la stimulation de la solidarité entre pays du tiers-monde, la lutte contre l'impérialisme, la globalisation, le néolibéralisme, le colonialisme, le néocolonialisme; et l’établissement d’une révolution mondiale.

Sur le plan politique, une révolution mondiale supposerait la suppression de manière brutale de l’ordre établi et la substitution du régime en place par un autre régime. Cette idée de révolution mondiale n’est pas sans rappeler l’argumentaire de Karl Marx préconisant que la révolution sociale ne serait pas viable dans un seul pays, et qu’elle se devait d’être internationale. Ce dernier avançait qu’une révolution à l’échelle mondiale pourrait être déclenchée par le prolétariat de tous les pays, s’ils s’unissent et renversent la bourgeoisie en prenant les armes. Mais le réel combat du début du XXe siècle est le combat des pays tiers- mondistes contre leurs exploiteurs, l’oppression de la colonisation ayant revêtu de nouvelles formes. Un communisme international supposerait une abolition de l’”exploitation de l’Homme par l’Homme”(6), selon la formule de Friedrich Engels, et des inégalités qui en résultent. A l’image des divisions culturelles et nationales fragmentant les prolétaires, les divisions étatiques qui opposent ces pays tiers-mondistes ne sont que des constructions sociales et politiques, elles sont là pour détourner l’attention de la lutte réelle qui est la lutte des classes du nord et du sud.

La conférence tricontinentale: une participation consciente dans la lutte des classes mondiale?

En janvier 2002, au Forum social mondial, Noam Chomsky prononce un discours dans lequel il oppose centres de pouvoir imbriqués et l’ensemble de la population au niveau mondial. Il compare la situation à ce que «dans une langue aujourd’hui démodée, on aurait appelé […] «guerre des classes»». A partir des années 1970, plusieurs penseurs et théoriciens commencent à transposer les notions de classes des prolétaires et des bourgeois théorisées par Marx aux deux classes antagoniques que sont le nord et le sud, en prenant pour point de départ les mouvements de libération du tiers-monde. A l’image des bourgeois, les pays du nord ont instauré des formes d’oppression nouvelles sur le sud, et on a observé une certaine continuité impérialiste qui s'est exercée sur eux après la fin de la colonisation.
Si la domination coloniale a été naturalisée à travers la diffusion de représentations des pays du nord, le sud a d’abord observé cette hiérarchie comme étant légitime et naturelle, il s’alliera ensuite pour constituer un bloc et mener une action contre ses exploiteurs, ce qui symbolisera leur participation consciente dans la lutte des classes mondiale.
Mais comment peut-on expliquer l’acceptation de cet ordre hiérarchique asymétrique de la part des opprimés, puis leur alliance et leur constitution en tant que bloc pour leur auto- détermination et la contestation de la domination des pays du nord?

Des formes d’oppression nouvelles


Tout comme les prolétaires et les bourgeois, le Sud et le Nord sont deux classes antagoniques. Avec la bipolarisation du monde, des relations conflictuelles se sont exercées entre le Sud et le Nord. Dans le manifeste du parti communiste, Marx souligne que « la  bourgeoisie moderne n’a pas aboli les antagonismes de classe. Elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d’autrefois. »(7) Les pays du Nord ont remplacé les classes dominantes du XIXe siècle en instaurant des formes d’oppression nouvelles liées à l’impérialisme, car après la fin de la colonisation et l’indépendance subsistera une certaine “continuité impériale” dans les pays du sud. David Harvey, à travers le concept de “matérialisme historico-géographique”, met en exergue l’enjeu central que représentent les conflits entre territoires dans la domination capitaliste. Il part du constat que la question de l’espace a été « tristement négligée par l’ensemble de la théorie sociale », alors même que l’ « on peut soupçonner […] qu’au XXe siècle, c’est seulement grâce à la transformation des rapports spatiaux et à l’apparition de structures géographiques particulières (centre/périphérie, premier/tiers-monde, etc.) que le capitalisme a pu assurer sa survie ». En voulant « spatialiser le marxisme, marxiser la géographie »(8), il avance que le capitalisme cherchait à anéantir le temps par l’espace pour gagner du temps, en conquérant l’espace. Pour résumer, le capitalisme a autant besoin du changement technologique et de la croissance économique, que de l’expansion géographique. Il répond au problème posé par la suraccumulation liée au capital par la production de l’espace qui exige des infrastructures spatiales fixes et sûres, pour être efficace. Et par conséquent, «le capitalisme s’évertue constamment à créer un paysage social et physique à son image, adéquat à ses besoins à un moment donné, tout cela pour bouleverser, voire détruire, ce paysage à une date ultérieure. Les contradictions internes du capitalisme s’expriment dans la formation incessante des paysages géographiques»(9). Pour Harvey, les relations entre états sont un prolongement des rapports de production. Une lutte pour le pouvoir s’opère entre les différents états qu’il compare à des classes sociales. Pour qu’un état puisse opérer une domination dans le champ politique (superstructure), il doit préalablement forcément dominer le champ économique (infrastructure). Les puissances internationales acquièrent leur hégémonie à travers les puissances économiques. Il prône que la lutte des classes a été transposée au niveau international, et que la conquête est inéluctable pour les puissances capitalistes, comme l’a si bien démontré Lénine dans son célèbre ouvrage: “L’impérialisme, stade ultime du capitalisme”. Mais l’expansion géographique du capitalisme à un niveau effréné a pour conséquence l’affaiblissement des ressources naturelles essentielles pour la production dans les systèmes extérieurs à lui. Ce qui engendre une accumulation des richesses façonnées dans ces systèmes extérieurs. On parle alors d’accumulation par dépossession, qui prend pour origine la notion d’accumulation primitive théorisée par Marx. L’accumulation par dépossession revêt des formes de plus en plus violentes et variées: elle peut se manifester sous la forme d’appropriation des ressources naturelles des pays du sud par le nord, la privatisation des biens communs (services publics, culture etc.), la prolétarisation d’une part de plus en plus grande de la population mondiale, ou encore le contrôle indirect de l’économie des pays les moins développés par les pays les plus développés, à travers le système de crédit qui a permis l’intégration de ces pays pauvres dans le système financier (la redevance de la dette publique). Ce “nouvel impérialisme” est largement renforcé par le rôle crucial que l’Etat y joue: « L’État, avec son monopole de la violence et des définitions de la légalité, joue un rôle crucial en soutenant et en promouvant ces processus […]. »(10)
On peut citer, à titre d’exemple, l’exploitation de l’uranium au Niger et au Gabon pour appuyer les projets nucléaires, les différentes stratégies d’ingérence opérées dans différents états venant d’accéder à l’indépendance, comme au Cameroun, ce qui s’est soldé par une intervention militaire, dans le but d’écraser le mouvement indépendantiste local, et l’assassinat de Félix Moumié en 1960.

En 1961, la troisième conférence des peuples africains, qui a eu lieu au Caire, a souligné que « lorsque la reconnaissance de  l"indépendance nationale devient inévitable, les impérialistes s'ingénient à vider cette indépendance de son contenu de libération véritable, soit en imposant des conventions léonines économiques, militaires et techniques, soit en installant des gouvernements à leur dévotion, à la suite d'élections préfabriquées, soit encore en inventant des formules, soi-disant constitutionnelles de coexistence multinationale, pour camoufler la discrimination raciale en faveur des colons. « Et lorsque les manœuvres ne suffisent pas à entamer la combativité et la détermination de mouvements populaires de libération, le colonialisme agonisant à recours, derrière une légalité néocolonialiste ou à la faveur d'une intervention téléguidée de l’ONU, soit à la balkanisation des nouveaux États indépendants, soit à la division systématique des forces vives, politiques ou syndicales et, en cas de désespoir, comme au Congo, il va jusqu'au complot, à la répression policière et armée, aux coups de force, à l’assassinat et à la liquidation physique.»

En s'intéressant à l'économie internationale, les marxistes ont, entre autres, cherché à comprendre les raisons du non-développement des états d'Amérique du sud malgré leur indépendance datant de plus de cinquante ans. Ils soulignent que l'indépendance politique n'entraîne pas forcément une autonomie économique, et que les inégalités entre  états anciennement colonisateurs et ceux anciennement colonisés persistent par le biais du mécanisme de l'échange inégal. L’exemple de l’inclusion des états d’Amérique latine dans la Tricontinentale est intéressant dans la mesure où ces derniers avaient pu réaliser leur indépendance, et étaient exclus des autres organisations de solidarité internationale. Les inclure au sein de la Tricontinentale était aussi dû à la domination de l’impérialisme nord- américain dont ils souffraient. Malgré leur indépendance, force est de constater qu’ils n’étaient pas souverains. En effet, en acquérant leur indépendance, les états sont sollicités pour se joindre au commerce international. Cependant, les années 1950 et 1960 voient ces états nouvellement indépendants léguer leurs matières premières à des valeurs ajoutées très basses, et à coté, les biens manufacturés qu'ils importent ne cessent d'augmenter. Les marxistes revendiquent que si les pays du nord soustraient les richesses des pays du sud à des prix presque dérisoires, ces derniers, en maintenant leurs liens avec les pays du nord, n'ont plus de perspective de développement. C'est une forme d'exploitation parce que le développement du nord se fait au dépens du sud. Le développement des pays du nord est la conséquence du sous-développement des pays du sud.

A l’image de la bourgeoisie moderne, les pays du Nord ont remplacé les classes dominantes existantes en instaurant des formes d’oppression nouvelles liées à l’impérialisme, mais comment peut-on expliquer l’acceptation de cet ordre hiérarchique asymétrique de la part de ces groupes opprimés, puis leur alliance qui découlera sur la contestation de la domination des pays du nord?

L’alliance du Sud et son action contre ses exploiteurs


En faisait l'expérience du racisme colonial en Algérie, le psychiatre et essayiste Frantz Fanon -ayant fortement contribué au courant de la pensée tiers-mondiste, questionne les facteurs psychologiques de maintien de la domination coloniale. Car quoique les administration et armée coloniales pâtissaient de moyens financiers et humains restreints, il n’en demeure pas moins que cette autorité coloniale ait réussi à conserver cette domination sur une population pourtant très importante. Fanon avance que les colonisés et colonisateurs partagent un ordre culturel et mental qui naturalise la domination coloniale et la perçoivent donc comme une dichotomie binaire entre différentes catégories. Les acteurs ne sont alors plus en mesure de déceler le caractère arbitraire et inéquitable de cette relation de domination.

En acquérant leur indépendance, les pays tiers-mondistes étaient loin de se douter que l’oppression allait revêtir de nouvelles formes, certaines étant plus ancrées et enracinées que d’autres, et que l’oppression perdurerait, sous une configuration nouvelle. Pour Fanon, la décolonisation n’est réalisée que si les esprits sont décolonisés.

La violence symbolique, développée par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron à partir des années 70, est un processus de soumission qui pousse les dominés à considérer la hiérarchie sociale comme légitime et naturelle. L’idée de « l’idéologie dominante » conceptualisée par Marx prône que la classe dominante (ici le Nord) produit des idées, des valeurs et des croyances que les classes dominées (le Sud) incorporent, altérant ainsi leur vision du dominant; ce qui amène les dominés à partager les critères et les modalités de leur propre domination. Bourdieu distingue classe objet et classe sujet. Les groupes sociaux qui sont définis par les autre sont la classe objet, tandis que les groupes sociaux capables de se définir eux-même sont la classe sujet. La scène internationale constituait un champ de domination des rapports de pouvoirs entre pays du nord et pays du sud, ces derniers étant jaugés selon les critères et modalités des pays du nord, qui représentent la classe sujet, et imposent leurs représentations pour déterminer le niveau de développement d’un pays, la caractère de son régime, et use de diverses stratégies pour lui imposer son système capitaliste, profiter de ses ressources naturelles, et mettre en place un système d’exploitation. La dépendance du sud par rapport au nord est liée à la colonisation et au fait que les pays impérialistes soient sortis de ces pays colonisés en les laissant dans les structures archaïques qu’ils avaient laissé derrière eux, laissant le terrain libre à divers problèmes liés à la transition, et n’hésitant pas à soutenir les régimes qui serviraient leur intérêt au dépens du développement du pays en question. De surcroît, ces pays du nord ont procédé à diverses ingérences quand cela les arrangeait.

Pour répondre à notre problématique, il me semblait essentiel de s’intéresser à ce qui fait d’une classe, une classe. La première existe objectivement: les individus qui font partie de cette classe ont des interactions entre eux, sans pour autant avoir conscience d’avoir une appartenance commune. Au contraire, une classe pour soi est une classe où les individus qui la composent ont conscience d’une appartenance commune. La classe pour soi va permettre, toujours selon le marxisme, de défendre ses intérêts propres et de participer consciemment dans la lutte des classes. C’est là où les mouvements de libération, et à leur tête la Tricontinentale interviennent avec la solidarité internationale qui englobe les actions de prise en compte des différentes inégalités entre le Sud et le Nord, dans un objectif de résolution ou de combat contre ces disparités. Les différents participants à la Conférence l’ont mise en œuvre en ayant recours à la durabilité et la réciprocité dans la relation.

Un appui politique mais aussi logistique se met en place, l’organisation de la solidarité à l’échelle du continent africain prend forme entre les gouvernements africains indépendants les plus dynamiques et les mouvements qui déclenchent la lutte de masse ou la lutte armée contre les régimes coloniaux encore en place. Le continent asiatique puis les pays d'Amérique latine viennent s’allier à ces pays qui leur ressemblent puisqu’ils prennent conscience des asymétries existant entre eux et les pays dits développés. Il existe un champ de domination des rapports de pouvoir entre les pays développés et ceux en voie de développement dans la mesure où la situation des pays du Sud est en lien avec des structures d’exploitation qui ont leur origine dans les pays du Nord.

La dissymétrie entre une classe dominante mondialisée et des classes exploitées fragmentées est problématique dans la mesure où les classes dominantes mondialisées ne pourront être réellement récusées que par des classes dominées elles aussi mondialisées, ou en voie de l’être. Car, à l’image de la classe prolétaire, c’est dans l’action contre ses exploiteurs que le Sud trouve son identité et, de classe-en-soi devient classe pour soi, illustrant ainsi la célèbre formulation “Prolétaires de tous les pays, peuples opprimés, unissez-vous”.

A l’image du prolétariat qui “passe par différentes phases de développement. Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même”, c’est son activité et sa forme d’organisation dans la lutte des classes que le Sud se développe. C’est dans son union et constitution en agent actif de l’histoire qui passe par un moment subjectif, une prise de conscience décisive, concluante et irréfutable qui lui permet de créer un instrument d’hégémonie grâce auquel elle se pose en force autonome, en force révolutionnaire.La quête de l’émancipation a poussé les mouvements de libération, à leur tête le mouvement tricontinental qui essayait de canaliser leur caractère progressiste, à élaborer des actions contre leurs exploiteurs.

Pour Ben Barka, l’impérialisme en Afrique ne pouvait être vaincu sans unité, qui devait se gagner graduellement pendant des luttes difficiles. Sa manifestation devait se faire d’abord dans une unité d’action des pays indépendants, dans le but d’anéantir le système colonial dans tout le continent africain. Des mesures semblables devaient servir à sa concrétisation à travers une harmonisation progressive des politiques économiques, et de ce fait réaliser la création d’institutions communes au continent. C’est à travers l’organisation de masse que Ben Barka voulait réaliser une union réelle et solide, d’abord au sein du continent africain, ensuite à l’échelle tiers-mondiste.

Le savoir avait aussi une place prépondérante chez Mehdi, conscient des rôles social et politique que le savoir joue dans le but d’une transformation du monde, que cela soit au niveau national (lancement de plusieurs chantiers destinés aux jeunes, celui qui marquera les esprits sera le chantier de la Route de l’Unité en 1957, qui a réussi à réunir 11 000 personnes), qu’international. En effet, conscient de la force révolutionnaire que représentent les jeunes du tiers-monde, il créé un Centre d’études et de documentation sur les mouvements de libération nationale. Ce rapport entre pouvoir et savoir pouvait s’observer dans l’argumentaire marxiste: le savoir se met au service d’un projet de transformation sociale du monde. De surcroît, le recours à la force armée, aux commandos de l’ombre, aux guerres de libération anticoloniale (comme en Angola, en Guinée-Bissau, en Mozambique, etc.), entre la fin de la guerre d’Algérie, au début des années 1960, et la fin de la guerre du Vietnam, au milieu des années 1970 marque une étape décisive dans la lutte de classes mondiales. Pour lutter contre son exploitation, les états du sud doivent mettre un terme au commerce international avec les états du nord à travers des stratégies de déconnexion. Le basculement d'un modèle de développement basé sur le commerce international à un modèle autocentré est nécessaire. Mais la tâche n'est pas simple étant donné le poids et l'influence de ces pays du nord, à leur tête les Etats-Unis qui, après la Seconde guerre mondiale, imposent leur monnaie comme la seule monnaie internationale, donnent naissance à des institutions internationales comme l'OTAN ou l'ONU. Après un frein de la mondialisation au début du XXe siècle suite au krash boursier, les décolonisations limitent l’échange de biens et services, et la mondialisation s’insère dans la naissance d’organisations internationales. Le plan Marshall met en place une Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) regroupant les grandes puissances et représentant le centre de l'économie-monde; la Banque mondiale est créée pour développer le sud, dans une stratégie d'endiguement du communisme, etc. Inspiré du concept d'"économie-monde", le "système-monde" est un concept avançant que c'est la place des pays du sud dans la structure de l'ordre économique mondial qui explique leur sous-développement. Ce système-monde regroupe tous les pays globalisés et relevant d'une périphérie ou semi-périphérie. Che Guevara n’hésite pas à dénoncer la soumission des organisations internationales aux impérialistes et capitalistes, qui perpétue le sous-développement des pays pauvres. Il demandera par la suite la création d’une nouvelle organisation mondiale du commerce, qui remplacerait les organismes inégalitaires et désuets qui existaient, scellerait l’union de tous les pays dits en développement, et aiderait les pays du tiers-monde à se développer.
Le marxisme viendra mettre en exergue d’autres formes de domination à partir de la domination économique du nord sur le sud.

Les mouvements de libération du tiers-monde ont commencé à apparaître après la fin de la colonisation de divers pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. En acquérant leur indépendance, les états ont reproduit le même modèle et ont subi de nouvelles oppressions “néo-impérialistes” mises en place par les pays du nord. La décolonisation politique devait s’accompagner d’une décolonisation à la fois économique, sociale, culturelle et psychologique. Si des processus de soumission ont poussé ces pays dominés à considérer cette hiérarchie comme légitime et naturelle pendant la colonisation, c’est dans leur unité et leur action contre ces pays hégémoniques, scellées dans la tricontinentale, que le sud, conscient de sa classe, peut se développer et réaliser la révolution sociale qui ne pouvait se faire qu’à l’échelle mondiale selon Marx. En dépit de la divergence de leur régime politique, de leur économie, de leur histoire, le lien de ces pays réside en leur volonté d’unité d’action et de contestation du néo-impérialisme et de l’hégémonie occidentale. Cette constitution en bloc marque inévitablement leur participation à une lutte de classes mondiale opposant ces deux classes asymétriques. Mehdi avait des velléités de révolution mondiale pour cette conférence, mais si cette dernière s’est finalement tenue à la date prévue, cela s’est fait sans Mehdi Ben Barka et bon nombre de dirigeants et de leaders tiers-mondistes qui ont tant œuvré pour son organisation, et lors de laquelle le conflit sino-soviétique a éclaté de façon violente, engendrant la création de deux organisations: la première est afro-asiatique, et son siège est situé au Caire, En Egypte. La deuxième est afro-asiatique et latino-américaine, son siège étant situé à la Havane, à Cuba. L’année 1966 a été rebaptisée “el año de la solidaridad” (année de la solidarité), mais cette solidarité n’a cessé de s’émietter depuis, et les perspectives d’une révolution sociale mondiale se sont effritées, balayant ainsi le grand espoir de libération que les peuples opprimés avaient en cette conférence.

La solidarité entre frères opprimés a été mise à mal par des conflits de toute sorte qui ont éclaté (conflits inter-africains, inter-arabes, etc.). Des clivages se sont créés entre ces pays, et la mondialisation a favorisé des états (Thaïlande, Turquie, etc.) plus que d’autres. Dans la lignée tiers-mondiste, des clubs comme le MERCOSUR se sont créés pour marquer leur récusation de l’anti-impérialisme et de la domination occidentale, mais aujourd’hui, des états du sud comme la Chine occupent une place mondiale prépondérante. Tout porte à croire que la solidarité entre pays opprimés et la défense des intérêts des pays les moins-développés ont laissé place à une gestion de la puissance, remettant ainsi en question les possibilités d’une lutte de classes mondiale à l’heure actuelle. 

------------

1. BERGERE, Marie-Claire,”La Chine, un capitalisme sans capitalistes”, Dix questions sur le capitalisme aujourd’hui, 2014, pp. 188-191

2. AMIN, Samar, Le marxisme, Larousse, 1977, 255 pages

3. BEN BARKA, Mehdi, “Option révolutionnaire au Maroc”, 1962, <https://rebellyon.info/IMG/pdf/ BenBarka_optionRevolutionnaire.pdf>, consultée le 23 avril 2020

4. Ibid.

5. SAUVY, Alfred, “Trois mondes, une planète”, L’Observateur, n°118, 1952, pp. 14

6.“Abolissez l'exploitation de l'homme par l'homme et vous abolirez l'exploitation d'une nation par une autre nation.” Friedrich Engels

7. “L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes. Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurande et compagnons, en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée  ; une guerre qui finissait toujours ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte. Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une division hiérarchique de la société, une échelle graduée de positions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens et des esclaves  ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres, des compagnons, des serfs  ; et, dans chacune de ces classes, des gradations spéciales. La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n’a fait que substituer aux anciennes de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte”. (extrait de MARX, Karl, Manifeste du Parti Communiste, <http://www.bibebook.com/files/ ebook/libre/V2/marx_karl_-_manifeste_du_parti_communiste.pdf>, consultée le 18 octobre 2019

8.VIELLESCAZES, Nicolas, Spatialiser le marxisme, marxiser la géographie : Le matérialisme historico- géographique de David Harvey, <https://docplayer.fr/20697936-Spatialiser-le-marxisme-marxiser-la- geographie-le-materialisme-historico-geographique-de-david-harvey.html>, consultée le 29 avril 2020

9.GINTRAC, Céline, “David Harvey: la revanche de l’espace”, Cause commune, n°5, mai 2018

10.HARVEY, David, Le nouvel impérialisme, Les Prairies Ordinaires, Paris, 2010, 256 p.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.