Les nouveaux visages de l'abstention

Un lecteur de Facebook me reproche d'avoir parlé trop rapidement de l'abstention dans mon article intitulée : "La fête électorale est finie. Place au RIC/RIP". Je reposte donc un long article sourcé, présentant les nouveaux visages de l'abstention. Source : Revue française de science politique, vol 67, 2018 Article de Cécile Braconnier, Baptiste Coulmont, Jean-Yves Dormagen

Source : Revue française de science politique, vol 67, 2018

Article de Cécile Braconnier, Baptiste Coulmont, Jean-Yves Dormagen

 Aujourd'hui, nous revenons sur l'ampleur de l'abstention aux élections présidentielles et législatives 2017. Sur la base d'une étude parue dans la Revue française de science politique rédigée par trois professeurs de sciences politiques, dont Cécile Braconnier, spécialiste de l'abstention.

 Que nous disent-ils ? "Le niveau de l'abstention a augmenté de +6 points par rapport à 2007. Le second tour (de la Présidentielle) est affecté par un décrochage encore plus net. De manière inhabituelle, l'abstention a, en effet progressé entre les deux tours de la Présidentielle, pour atteindre son niveau le plus élevé depuis l'affrontement de 1969 entre Poher et Pompidou : 25,4%. C'est une progression de + 5,6 points par rapport au second tour de 2012 et de +9,4 points par rapport à celui de 2007"(sic).

En clair, la hausse du phénomène global de l'abstention renvoie à deux phénomènes :

 

1)-L'ABSTENTION "CLASSIQUE" : elle est le fait des jeunes et des classes populaires :

 Plus le niveau de vie des électeurs est élevé, plus le niveau de l'abstention est bas. L'écart de participation atteint ainsi 15,4 points entre le premier et le dernier quartile, c'est à dire, les électeurs les plus pauvres et les plus riches. Par exemple, l'abstention des ouvriers est deux fois supérieure à celle des cadres : 24,1% contre 11,6%. Elle est très importante chez les jeunes de 25-29 ans : 31,6%. Inversement très faible chez les 40-69 ans : inférieure à 14%.

 Et j'ajouterai : d'où une abstention différentielle, qui profite plein pot aux projets politiques conservateurs, favorables à l'immobilisme social (LREM ou LR), au détriment du projet alternatif, antilibéral et d'entraide sociale de JLM et de la France insoumise.

 Dans un article de l'Humanité du 4 septembre 2010, Annie Collowald, professeur de sciences politiques, élève de Pierre Bourdieu, que j'ai connue à La Sorbonne, analysait les causes de l'abstention des ouvriers, estimant qu'elle était directement le résultat de l'abandon de la question sociale (chômage, pauvreté) par les partis de "gôche" : PS et PCF.

 Rappelons l'histoire du vote ouvrier : en 1981, 81% des ouvriers ont voté Mitterrand. En 1988, ils sont encore 41% à choisir Mitterrand. Mais à partir de 1993, la part des ouvriers commence à décroître dans le vote PS. En 2002, ils ne sont plus que 11% à voter Jospin et sa campagne "non socialiste". En 2007, on assiste à un léger rebond avec 25% d'ouvriers votant Ségolène. Mais au même moment, ils sont 52% à voter Sarkosy, en raison du succès du discours : "travailler plus pour gagner plus" (chiffres de Gaël Brustier, dans son ouvrage : "Recherche le Peuple désespérément", édition Bourin, 2010.

 On ajoutera : en 2017, 25% des ouvriers ont voté JLM, les autres se sont abstenus. Idem pour les jeunes CAPTES PARTIELLEMENT PAR JLM ET NOTRE PROGRAMME "L'AVENIR EN COMMUN", rédigé par Jacques Généreux : popularisant insuffisamment ses propositions de création d'emplois dans le secteur associatif.

 

2)-UNE AUTRE ABSTENTION "POLITIQUE" s'ajoute à l'abstention traditionnelle :

 Mais ce n'est pas tout. L'article de Cécile Braconnier et autres pointe un phénomène nouveau : "l'abstention à atteint des niveaux inhabituels lors du second tour des Présidentielles, du premier, et du second tour des élections législatives 2017. "Le fait que l'abstention soit devenue majoritaire, y compris en se limitant aux seuls inscrits sur les listes électorales, peut susciter un certain nombre d'interrogations : assiste-t-on à un changement de nature de l'abstention qui deviendrait plus inter-classiste et serait moins déterminée par les facteurs traditionnels favorisant la politisation, comme le niveau d'études ? "(sic).

 En clair, les électeurs s'abstiennent, en critique du suffrage universel lui-même, dans sa version 2017. C'est exactement ce qu'écrit Alain Badiou dans son ouvrage : "Éloge de la politique", édition Café Voltaire Flammarion, 2017 : "Ainsi de Marine Le Pen. Elle n'a jamais eu la moindre chance d'être élue ! Aucun sondage ne lui a donné plus de 40%. C'était une blague, absolument. Donc ce coup a été aussi bâti sur une panique mensongère, largement créée par les médias aux ordres et par des intellectuels embrigadés, lesquels se sont montres encore plus misérables que de coutume. L'ensemble de cet appareillage, je le nomme d'un nom dialectique :coup d'état démocratique. Les apparences de la démocratie ont été respectées, pour l'essentiel, mais c'était un coup d'état. C'est pourquoi au bout du compte, le seul camp raisonnable de toute cette affaire a été le camp des abstentionnistes. Au moins n'ont-ils pas participé à cette farce amère" (sic).

 On ira encore plus loin. Abstention "classique" et abstention "politique" sont mues par les mêmes causes : L'ABANDON DE LA QUESTION SOCIALE, particulièrement visible dans le débat Le Pen/macron de mai 2017, puisqu'il s'agissait seulement de se battre contre le FN. Pendant qu'on se bat contre le FN, on occulte la question sociale..! Pierre Bourdieu dénonçait déjà le stratagème : "Personne ne peut contester que tout le champ politique français, y compris le PS, le PC, etc. a été transformé par l'existence de Le Pen. JM Le Pen a substitué, chose fondamentale et passée inaperçue, à l'opposition riches/pauvres (question sociale), qui était fondamentale dans la politique, l'opposition national/étranger" (cf Propos sur le champ politique, édition PUL, 1998).

 Si on veut reconquérir ces abstentionnistes, tant "classiques" (jeunes, ouvriers) que "politiques" (électorat inter classiste), il faut d'urgence sortir de la naphtaline du programme du Rassemblement "Le Peuple d'abord", et de sno porte-parole comme Jacques Généreux, Jacques  Sapir ou Jacques Cotta, le booster sur les questions du chômage et de la pauvreté : en proposant une vie décente pour chacun, soit à travers un emploi correctement rémunéré, y compris un emploi associatif, soit à travers un doublement des minimas sociaux : 1000 euros par mois au lieu de 450...!

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