GILETS JAUNES : ON EST LE PEUPLE !

(Je reposte un billet rédigé le 20 novembre 2018, qui n'a pas pris une seule ride.)

A Bar-le-duc, mélenchonistes et lepénistes portent tous un gilet jaune (cf Le Monde du 19 novembre). "On est le Peuple" vient de déclarer sur BFMTV un gilet jaune de Toulouse. Finies les représentations du Peuple en carton pâte, théâtre de Guignol de la politologue Chantal Mouffe/JLM dans l'ère du Peuple. Voici le Peuple "pour de vrai", issu d'une mobilisation populaire. Celui qui parle de la difficulté à joindre les deux bouts avec des accents de sincérité et de sensibilité, que beaucoup avaient oublié depuis longtemps, comme Alex Compère, gilet jaune de la Drôme (cf BFMTV dimanche 18 novembre).

Alain Badiou écrit à propos des Révolutions arables dans son ouvrage "Le réveil de l'Histoire", édition Lignes, 2011 : "Nous dirons alors qu'un changement du monde est réel, quand un inexistant du monde (le Peuple mis au rencart depuis 40 ans) commence à exister dans ce même monde avec une intensité maximale. C'est exactement ce que disaient et disent encore les gens dans les rassemblements populaires en Égypte : on n'existait pas, et maintenant on existe, on peut décider de l'Histoire du pays(sic).

De la même façon, le Peuple français a été mis au rencart depuis 40 ans, depuis le milieu des années 70, lorsque la petite bourgeoisie a trahi la Classe ouvrière et le bloc social antérieur, le célèbre "Peuple de gauche". La Classe moyenne a fait alliance avec la Classe dominante, oeuvrant de façon forcenée au maintien de l'oligarchie au Pouvoir. Et à l'immobilisme social. Transformant la société française en "Belle au Bois dormant", pour reprendre l'analyse d'Emmanuel Todd sur le site Atlantico du 1er juillet 2016.

C'est exactement ce qui se passe depuis le 17 novembre : le Peuple français qui n'existait pas commence à exister à travers les gilets jaunes, leur médiatisation importante dans les chaînes de l'idéologie dominante, dont la prolophobie, la hargne anti-populiste pour la France d'en bas, le pelé, le galeux de la fable, n'était pourtant plus à établir.

On assiste à un petit miracle social, comme aurait dit Pierre Bourdieu, à propos du mouvement social des chômeurs de 1995, développant une analyse très proche de celle d'Alain Badiou : "la première conquête de ce mouvement (des chômeurs) est le mouvement lui-même, son existence même. Il arraché les chômeurs et avec eux, les travailleurs précaires, dont le nombre s'accroit chaque jour à l'invisibilité sociale, à l'isolement, au silence, bref à l'inexistence. En réapparaissant au grand jour, les chômeurs ramènent à l'existence et à une certaine fierté des femmes et des hommes que, comme eux, le non emploi renvoie d'ordinaire à l'oubli et à la honte" (cf "Contre-feux", édition Raison d'Agir, 1998.

Exactement ce qui se passe aujourd'hui avec les gilets jaunes qui existent enfin dans un champ social, qui n'a eu de cesse "d'invisibiliser" la France d'en bas, les sans nom les sans grade que nous sommes. Invisibles jusque là dans tous les médias du pouvoir, sauf un peu sur les réseaux sociaux, "qui leur redonnent un peu de pouvoir" disait assez justement samedi Bénédetti, professeur de communication politique.

Dans ce passage de l'inexistant à l'existant, l'espace géographique joue un rôle décisif. Alain Badiou écrit notamment : "la détermination d'un "lieu" joue un rôle décisif. Une place du Caire acquiert une célébrité planétaire en quelques jours. Il est fondamental de constater que, lors d'un changement réel, il y a la production d'un lieu nouveau et cependant interne à la localisation générale qu'est le monde. Ainsi, en Egypte, les gens rassemblés sur la place Tahir considéraient que l'Egypte, c'était eux. L'Egypte, c'était les gens là pour déclarer que sous Moubarak, l'Egypte n'existait pas, désormais elle existe, et eux avec elle" (sic) ("Le réveil de l'Histoire", op cit).

De la même façon, les différents lieux de blocage opérés dans l'hexagone et à la Réunion par les gilets jaunes délimitent un nouvel espace, qui "est" Le Peuple. Exactement ce que disait ce matin, un gilet jaune de Toulouse affirmant sur BFMTV : "ON EST LE PEUPLE" (sic).

Voilà pourquoi JLM se trompe en notant, avec beaucoup de maladresse, la présence samedi 17 parmi les gilets jaunes lillois du "député Adrien Quatennens"(sic). Parmi les gilets jaunes, il n'y a ni "chef" à galons dorés légitimés par le suffrage universel inopérant ici, ni "piétaille" méprisée par les responsables politiques de tout bord. Il y a un Peuple qui se redresse, point barre. François Ruffin l'a joué beaucoup plus modeste, écrivant sur son blog, qu'il était "un cahier de doléances vivant"(sic), à lui tout seul, et il a eu mille fois raison. Présentant son livre "Eloge de la Politique ,édition Café Voltaire, Flammarion, 2017, Alain Badiou ne disait-il pas fort justement ? "Etre député, ce n'est pas la meilleure façon de défendre la cause du Peuple en lutte" : et je partage son analyse 5 sur 5. Les "importants" d'hier de la FI sont démonétisés comme les assignats de Louis XV. Le Peuple des gilets jaunes s'auto-organise, et, sauf erreur de ma part, les vieilles hiérarchies politiques n'ont plus cours...!

 

 

 

 

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