Les Irrécupérables et le pape François

Je lis le visage d’une femme. Je lis le visage de Jésus. Je lis son doux visage et le visage de Jean, le disciple que le Christ aimait. Je lis le visage de Marie. Avec François, je ne suis plus le paria. Je suis le pontife. Je suis le protecteur d'un pont qui relie des églises entre elles, d’un bord à l’autre de la Seine, d’un bord à l’autre de la Méditerranée.

1.

Revoilà les bouffeurs de curé… Eux, Irrécupérables, forts en nombre, forts en gueule. Moi, seul, dans ma solitude.


La lutte contre l’homophobie n’est plus qu’un slogan inexpressif. Le petit peuple parisien, comme un nouveau clergé progressiste s'est rassemblé devant la Nonciature du Vatican, dénonçant les propos homophobes d’un jésuite. Le mouvement LGBT meurt ici de son propre mouvement, survit de sa propre survie. Il aura fallu deux mois aux irrécupérables pour n'être plus à l'initiative mais à la manœuvre. Hier encore, beauté des visages et des corps et cortège de trouble-fêtes, hier, en un jour de juin traditionnel, en ce jour béni, beauté, grincement de dents des prêtres progressistes, néo-conservateurs… Délicieux spectacle, délicieux mois de juin. Juin, l’été, tout cela a passé. Avec l’automne, revoilà le catéchisme d’antan et les dents en or. Irrécupérables, gouailleurs mais dans la joie des heures de récup, des heures passées à récupérer. Progressistes contre conservateurs, en récupérés de l’histoire. 


Et, brutalement : c’est encore la ligne droite, le droit chemin. Alors, marcher dans les clous, marcher dans l’histoire, marcher toujours devant... Marcher. Fouler aux pieds. Piétiner en piétons. À bas les curés, à bas les psychiatres !

Les progressistes sont des conservateurs nés qui font passer des lois conservatrices avec la rapidité de l’éclair. Quant aux lois progressistes, celles qui apportent le progrès social, l’égalité, il faut leur donner le temps des orages de l'été et le temps des orages de l'hiver. On piaffe d'impatience, on piaffe seulement, dans le temps long des débats démocratiques, ceux de l'assemblée constituée ; dehors, on s'écharpe, on s'égorge, on s'évertue mais c'est un temps nécessaire au progrès : c'est un temps qu'on manipule à l'envi et qui passe comme les lois et qui ne se récupère, pour ainsi dire, jamais.

Dans un pays conservateur, on n'arrête pas le progrès. Dans un pays progressiste, nul n'abolit les privilèges. Le moins progressiste se veut toujours plus progressiste que le roi. En bourgeoisie, on aime les débats éternels, les débats d'éternité, les duos, les duels. Conservateurs et progressistes règnent sur la rue et ont le goût des intérieurs et des fauteuils qu'ils occupent. Dans les replis de la bonne conscience, tête à tête au sommet, vis à vis silencieux et universel, chiens de faïence à l'abri des tempêtes. Clercs et anti-clercs, dans un décor bourgeois, face à face immortel ! Et thèse, antithèse. On prend son temps. C'est un temps ordinaire. On retient son souffle, et coupé en deux, en deux camps de parole, on cultive de temps à autre, l’art de la synthèse et le temps de l'autre. Privilèges du patriarcat : dans le temple, dans le temple communautaire et hors du temple. Sacré, profane… Obscurité. Depuis la nuit des temps : joie du baptême.

À bas les curés, à bas les tapettes !


2.

Chemin de traverse : Didier Éribon ne lit pas. Il relit. Il relit sans cesse. Il relit Roland Barthes. Les Fragments d’un discours amoureux n’échappent pas à la psychanalyse lorsqu’ils sont lus par Fabrice Luchini. Didier Éribon hiérarchise, théorise, fait justice. Tout dans ses livres me ramène à la honte et au verdict. Didier Éribon par Didier Éribon. Sérieux comme un pape. Didier Éribon en vieux sorcier blanc qui obscurcit, qui s’obscurcit, Didier Éribon et sa communauté d’intérêt, et sa curie : Geoffroy de Lagasnerie, Édouard Louis… Didier Éribon, de l'université au théâtre public, retour à Reims, retour à l'usine... Il relie.


3.

Il y a de l’autre côté du pont, le visage de François. Blanc aussi. Presque d'argent. Mais je lis autre chose. Je lis d’autres visages, blancs, noirs, à la peau métissée. Je lis le visage d’une femme. Je lis le visage de Jésus. Je lis son doux visage et le visage de Jean, le disciple que le Christ aimait. Je lis le visage de Marie. Avec François, je ne suis plus le paria. Je suis le pontife. Je suis le protecteur d'un pont qui relie des églises entre elles, d’un bord à l’autre de la Seine, d’un bord à l’autre de la Méditerranée. Je fais reposer mon crâne contre ton épaule, dans le fauteuil d’un wagon de première classe, TGV Marseille-Paris (je feins d'être endormi, Dieu me protège : devant moi, deuxième classe, la fresque de l’Église Saint-François de Sales de mon enfance, le crâne de Jean contre son épaule, l'épaule du Christ, tout un édifice). Un pont et de part et d’autre de ce pont, des églises d’où surgissent des voix et des paroles faillibles, des voix avec ou sans accent. Des paroles, des visages, figures historiques, des figures de l'histoire, des visages qu’il faudrait savoir lire et relire sans vérifier…


Vérifier quoi ? Ce qui est en accord avec la cause ? La cause qui ne produit aucun effet est une causerie. Querelle de chapelles !

Lire et relire les visages, comme on lit les visages dans les films de Pier Paolo Pasolini. Le cinéma nous apprend à lire les visages.


Oui, le christianisme fait scandale (1). Oui, oui la culture LGBT est mainstream. Et l’histoire est jonchée de corps allongés sur le bitume. L’histoire est jonchée d’anachronismes (fragments anachroniques) et de corps sans visage. Des hommes et des femmes, blancs comme neige, et qui, débarrassés de la honte d'être eux-mêmes trouvent quelque part en eux la force des modèles économiques émergents.

Aimer existe à l’infinitif, aimer existe à l'infini.

Aimer existe.

Et dans cette solitude, je tourne le dos au vacarme. Je tourne le dos à Paris.

Tel est mon choix définitif.

 

 

 

 

(1) Jean-Pierre Denis, Pourquoi le christianisme fait scandale ?

 

 

 

 

 

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