Entrer en littérature

La littérature était de dire avec d’autres, de dire avec soi-même. Il y avait parmi nous, des hommes et des femmes du peuple, des hommes et des femmes du monde, des punks comme des bourgeois installés, toute une pluralité de bien-disants et de mal-disants. Je pensais que ce que nous disions, ce qui se disait pouvait même peut-être faire école. Il ne s’agissait plus d’entrer en littérature.

Il y a dix-sept ans, mon recueil de poèmes portant le titre et la signature d’Annabel Lee, le nom d’une héroïne d’Edgar Allan Poe, était primé au Salon des Octaviennes et des Gémeaux. Il me semblait à cette époque, qu’écrire au féminin avait plus de sens qu’écrire au masculin, ou plus exactement, que me lire au féminin eût permis de me lire avec plus de justesse, eût permis de me dire avec plus de justice, me dire plus justement. 

Écrire au féminin, traduire, respecter à la lettre les termes d’un accord avec soi. Telle était la clef véritable pour entrer dans mon œuvre, la seule clef véritable au lecteur. Puis Geneviève Pastre publia mon premier livre. Avec le temps, j’appris à affirmer certaines choses à propos de mes écrits. À mon tour et sur le tard, j’appris à parler d’écriture et d’écriture gaie et lesbienne. Par convention.

Il ne s’agissait pas de revendiquer une littérature particulière, d’opposition. Il ne s’agissait pas d’opposer le particulier au général, à la littérature générale. Tout me paraissait déjà truqué en littérature, truqué de trucs et de machins. Truqué de matière. Il s’agissait de dire une singularité, un mouvement singulier. Il s’agissait de dire un mouvement dans sa singularité, le nommer comme une évidence, le nommer et le dire comme on dit des évidences.

La littérature était de dire avec d’autres, de dire avec soi-même. Il y avait parmi nous des hommes et des femmes du peuple, des hommes et des femmes du monde, des punks comme des bourgeois installés, toute une pluralité de bien-disants et de maldisants. Je pensais que ce que nous disions, ce qui se disait pouvait même peut-être faire école. Il ne s’agissait pas d’entrer en littérature, ni par la grande porte, ni par la petite porte, ni par effraction. Il s’agissait de nous tenir sur un seuil et d’échapper avec d’autres à l’ennui et à la solitude.

Puis j’ai vu que la littérature gaie et lesbienne allait mourir et j’ai écrit qu’elle mourait. Je l’ai écrit quand elle mourait. Je ne l’ai pas écrit pour faire parler. Je l’ai écrit pour dire la mort d’un mouvement littéraire, pour dire ce qui meurt.

« Nous mourons pour de mauvaises raisons » et c’étaient en effet les raisons de la majorité, dans les procès intentés contre des auteurs au nom du général et du particulier, dans les procès intentés pour faute grave ou particularisme, dans les procès intentés contre la minorité. Une bonne raison de mourir eût été pourtant la patrie en danger, le patriarcat succombant à ses blessures. Mais la patrie était victorieuse, le patriarcat fut déclaré sain et sauf. La littérature gaie et lesbienne mourut, terrassée par la littérature hétérosexuelle et par la littérature homosexuelle.

« L’époque a changé » se plaisait à dire la majorité. Et l’époque avait changé en effet et avait changé réellement. La majorité n’était plus silencieuse mais parlait à tout rompre. Les minorités furent quant à elles réduites au silence. On nous avait séparés les uns, les autres. On nous avait dressés les uns contre les autres.

Les crimes homophobes et transphobes se multipliaient un peu partout et restaient impunis comme se multipliaient les crimes perpétrés à l’encontre d’autres minorités. Les plages de l’Europe et de la Méditerranée étaient noires d’un monde porté disparu et reconduit à la frontière. Les états occidentaux avaient failli dans à peu près tous les domaines et cette faillite des états fit tomber l’Occident. La jeunesse des quartiers comme la jeunesse bourgeoise criaient misère. La famille et la tradition redevinrent les lieux de l’émancipation du plus grand nombre.

Les plus âgés d’entre nous et parmi eux, nombre de témoins des « années sida » se turent à jamais et se turent également, seuls et abandonnés de tous, livrés à eux-mêmes, ceux qui n’avaient pas su écrire les livres de littérature joyeuse réclamés par le changement d’époque (ces livres à l’écart, qui ne disaient rien à personne mais qui parlaient à tous, ces livres de genre à l’image positive des homosexuels et de l’homosexualité, à l’image positive de l’Occident). Il faut croire qu’eux-aussi n’avaient jamais atteint le terme de leur voyage et qu’ils avaient péri en mer. Geneviève mourut en février 2012 et puis d’autres à leur tour, sans que ce ne soit jamais ni le jour, ni l’heure…

Je découvris alors Yves Navarre. Je découvris qu’il écrivait lui-aussi à haute voix. Je découvrais qu’il écrivait haut et fort comme écrivent les trouvères et les troubadours. Tropiques à l’Index… Puis, comme la patrie reconnaissante, il avait fallu se taire après la bataille pour l’égalité, se taire encore jusqu’à Édouard Louis, jusqu’au massacre d’Orlando, jusqu’au souvenir de visages amis, se taire d’épuisement jusqu’au vacarme du silence en nous, jusqu’au dire de nouveau.


Je ne me suis jamais interrogé sur mon identité. J’ai toujours eu d’autres préoccupations. Je sais qu’on ne gagne jamais aucune bataille à s’interroger de la sorte, en s’interrogeant soi sans jamais s’interroger soi-même. Plus que jamais, la bataille que nous devons mener n’est pas celle de l’identité mais celle de la culture. Il est possible aujourd’hui que nous nous soyons vaincus nous-mêmes au point de ne plus savoir qui nous sommes et pire que cela, au point de ne plus savoir qui nous voulons être. Mais il nous reste aujourd’hui la force et la joie intacte d’écrire, de dire. Il nous reste la force de livrer bataille. Il nous reste la joie du plus faible. Au maldisant, la joie de tenir son rang comme on tient le haut du pavé. Le temps n’est pas encore venu d’entrer en littérature.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.